Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3

Part 9

Chapter 91,593 wordsPublic domain

Toutes les figures, bien entendu, étaient découvertes autour de la table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup de dominos allaient causant. Des laquais en livrée de fantaisie et pour la plupart masqués, pour ne pas dénoncer l'incognito de leurs maîtres, se tenaient de l'autre côté du petit perron du régent.

--Gagnez-vous, Chaverny? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa tête encapuchonnée à l'ouverture de la tente.

Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table.

--Cidalise! s'écria Gironne; à notre secours, nymphe des forêts vierges!

Un autre domino parut derrière le premier.

--Qui parle de vierges? demanda le second domino.

--Ce n'est pas une personnalité, Desbois, ma mignonne, lui fut-il répondu; il s'agit de forêts.

--A la bonne heure! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra.

Cidalise donna sa bourse à Gironne.

Un des vieux gentilshommes assis à la table de reversi fit un geste de dégoût.

--De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il à son voisin, cela se faisait autrement.

--Tout est gâté, monsieur de la Hunaudaye, répondit le voisin, tout est perverti!

--Rapetissé, monsieur de Barbanchois!

--Abâtardi, monsieur de la Hunaudaye!

--Travesti!

--Galvaudé!

--Sali!

Et tous deux en choeur, avec un grand soupir:

--Où allons-nous, baron, où allons-nous?

M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d'agate qui décoraient l'antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye:

--Qui sont ces gens, monsieur le baron?

--Monsieur le baron, je vous le demande?

--Tiens-tu, Taranne? criait en ce moment Montaubert; cinquante!

--Taranne! grommela M. de Barbanchois, ce n'est pas un homme, c'est une rue!

--Tiens-tu, Albret?...

--Cela s'appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mère de Henri le Grand... Où pèchent-ils leurs noms?

--Où Bichon, l'épagneul de madame la baronne a-t-il pêché le sien? répliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatière.

Cidalise qui passait y fourra effrontément ses deux doigts. M. le baron resta bouche béante.

--Il est bon, dit la fille d'Opéra.

--Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n'aime point mêler... veuillez accepter la boîte.

Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la boîte et toucha d'un geste caressant le vieux menton du gentilhomme indigné. Puis elle fit une pirouette et s'éloigna.

--Où allons-nous! grommela M. de la Hunaudaye.

--Où allons-nous! répéta M. de Barbanchois qui suffoquait; que dirait le feu roi, s'il voyait de pareilles choses?

Au lansquenet:

--Perdu! Chaverny! Encore perdu!

--C'est égal... j'ai la terre de ***. Je tiens tout!

--Son père était un digne soldat! dit le baron de Barbanchois; à qui appartient-il?

--A monsieur le prince de Gonzague.

--Dieu nous garde des Italiens!

--Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron?... Un comte de Horn roué en Grève pour assassinat!

--Un parent de Son Altesse!... Où allons-nous!

--Je vous dis, monsieur le baron, qu'on finira par s'égorger en plein midi dans les rues!

--Eh! monsieur le baron! c'est déjà commencé... N'avez-vous point lu les nouvelles?... Hier, une femme assassinée près du Temple... la Louvet, une agioteuse...

--Ce matin, un commis du trésor de la guerre, le sieur Sandrier, retiré de la Seine au pont Notre-Dame...

--Pour avoir parlé trop haut de cet Écossais maudit..., prononça tout bas M. de Barbanchois.

--Chut!... fit M. de la Hunaudaye, c'est le onzième depuis huit jours!...

--Oriol!... Oriol à la rescousse! crièrent en ce moment les joueurs.

Le gros petit traitant parut à l'entrée de la tente. Il avait le masque et son costume d'une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal un haut succès de rires.

--C'est étonnant, dit-il, tout le monde me reconnaît!

--Il n'y a pas deux Oriol! s'écria Navailles.

--Ces dames trouvent que c'est assez d'un! fit Nocé.

--Jaloux! s'écria-t-on de toutes parts en riant.

Oriol demanda:

--Messieurs, n'avez-vous point vu Nivelle?

--Dire que ce pauvre ami, déclama Gironne, sollicite en vain, depuis huit mois, la place de financier bafoué et dévoué auprès de notre chère Nivelle!

--Jaloux! dit-on encore.

--As-tu vu d'Hozier, Oriol?

--As-tu tes parchemins?

--Oriol, sais-tu le nom de l'aïeul que tu vas envoyer aux croisades?

Et les rires d'éclater.

M. de Barbanchois joignait les mains; M. de la Hunaudaye disait:

--Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes choses!

--Où allons-nous, seigneur! où allons-nous!...

--Peyrolles!... dit le petit traitant qui s'approcha de la table; je vous fais les cinquante louis, puisque c'est vous... Mais relevez vos manchettes.

--Plaît-il! fit le factotum de M. de Gonzague; je ne plaisante qu'avec mes égaux, mon petit monsieur!

Chaverny regarda les laquais derrière le perron du régent.

--Parbleu! murmura-t-il, ces coquins ont l'air de s'ennuyer là-bas... va les chercher, Taranne, pour que cet honnête M. de Peyrolles ait un peu avec qui se gaudir!

Le factotum n'entendit point cette fois. Il ne se fâchait qu'à bonnes enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d'Oriol.

--Et du papier! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier!

--On nous paye nos pensions en papier, baron!

--Et nos fermages... que représentent ces chiffons!

--L'argent s'en va!

--L'or aussi... Voulez-vous que je vous dise, baron? nous marchons à une catastrophe!

--Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la main de Barbanchois, nous y marchons!... c'est l'avis de madame la baronne!

Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croisés, la voix d'Oriol s'éleva de nouveau:

--Connaissez-vous la nouvelle? demanda-t-il, la grande nouvelle?

--Non... voyons la grande nouvelle!

--Je vous le donne en mille!... mais vous ne devineriez pas!...

--M. Law s'est fait catholique?

--Madame de Berry boit de l'eau?

--M. du Maine a fait demander une invitation au régent?

Et cent autres impossibilités.

--Vous n'y êtes pas, vous n'y êtes pas, très-chers!... Vous n'y serez jamais!... Madame la princesse de Gonzague... la veuve inconsolable de M. de Nevers... Artémise, vouée au deuil éternel...

A ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux gentilshommes avaient dressé l'oreille.

--Eh bien! eh bien! fit-on autour de la table de lansquenet.

--Eh bien! reprit Oriol, Artémise a fini de boire la cendre du mausolée!... Madame la princesse de Gonzague est au bal!

On se récria. C'était chose impossible.

--Je l'ai vue! affirma le petit traitant, de mes yeux vue!... assise auprès de la princesse Palatine... Mais j'ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore.

--Quoi donc? demanda-t-on de toutes parts.

Oriol se rengorgea; il tenait le dé.

--J'ai vu, reprit-il pourtant, et je n'avais pas la berlue... et j'étais bien éveillé... j'ai vu M. le prince de Gonzague refusé à la porte du régent.

On fit silence. Cela intéressait tout le monde. Tout ce qui entourait cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.

--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? demanda Peyrolles, les affaires de l'État...

--A cette heure, Son Altesse ne s'occupe point des affaires de l'État.

--Cependant, si un ambassadeur...

--Son Altesse n'était point avec un ambassadeur!

--Si quelque caprice nouveau...

--Son Altesse n'était pas avec une dame.

C'était Oriol qui faisait ces réponses nettes et catégoriques. La curiosité générale grandissait.

--Mais avec qui donc était Son Altesse?

--On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague lui-même s'en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.

--Et que lui répondaient les valets? interrogea Navailles.

--Mystère, messieurs, mystère!... M. le régent est triste depuis certaine missive qu'il reçut d'Espagne... M. le régent a donné ordre aujourd'hui d'introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un personnage qu'aucun de ses valets ordinaires n'a vu... sauf Blondeau, qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de la tête aux pieds... un bossu.

--Un bossu! répéta-t-on à la ronde;--il en pleut des bossus!...

--Son Altesse s'est enfermée avec lui... et la Fare... et Brissac... et la duchesse de Chalais elle-même ont trouvé porte close!.

Il y eut un silence. Par l'ouverture de la tente, on pouvait apercevoir les fenêtres éclairées du cabinet de Son Altesse.--Oriol regarda de ce côté par hasard.

--Tenez! tenez! s'écria-t-il en étendant la main,--ils sont encore ensemble!

Tous les yeux se tournèrent à la fois vers les fenêtres du pavillon.--Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d'Orléans se détachait; il marchait.--Une autre ombre indécise, placée du côté de la lumière semblait l'accompagner.

Ce fut l'affaire d'un instant: les deux ombres avaient dépassé la fenêtre.

Quand elles revinrent, elles avaient changé de place en tournant. La silhouette du régent était vague, tandis que celle de son mystérieux compagnon se dessinait avec netteté sur le rideau,--quelque chose de difforme: une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui gesticulaient avec vivacité...

FIN DU TOME TROISIÈME.

TABLE DES CHAPITRES DU TROISIÈME VOLUME.

Pages

LES MÉMOIRES D'AURORE. (Suite.)

III. La gitanita 5

IV. Où Flor emploie un charme 29

V. Où Aurore s'occupe d'un petit marquis 53

VI. En mettant le couvert 75

VII. Maître Louis 95

VIII. Deux jeunes filles 117

IX. Les trois souhaits 139

X. Deux dominos 159

LE PALAIS-ROYAL.

I. Sous la tente 181

FIN DE LA TABLE.

* * * * *

Liste des modifications:

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