Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3
Part 8
Elle échappa à cette seconde étreinte, mais Cocardasse la serrait de près. Passepoil et lui s'arrangeaient pour lui fermer toute autre issue que la porte du perron. Quand elle arriva auprès de cette porte, les deux battants s'ouvrirent. La lueur des réverbères éclaira son visage. Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise.
Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la tête de dona Cruz. On la saisit demi-folle d'effroi et on la poussa dans la chaise, dont la portière se referma aussitôt.
--A la petite maison derrière Saint-Magloire! ordonna Cocardasse.
La chaise partit. Passepoil rentra, frétillant comme un goujon sur l'herbe. Il avait touché de la soie! Cocardasse était tout pensif.
--Elle est mignonne! dit le Normand, mignonne! mignonne!... Oh! le Gonzague!
--Capédébious! s'écria Cocardasse en homme qui veut chasser une pensée importune, j'espère que voilà une affaire menée adroitement...
--Quelle petite main satinée!
--Les cinquante pistoles sont à nous!... Je te l'ai dit: du moment qu'il n'y a pas de Lagardère dans une aventure...
Il regarda tout autour de lui, comme s'il n'eût point été parfaitement convaincu de ce qu'il avançait.
--Et la taille! fit Passepoil;--je n'envie à Gonzague ni ses titres, ni son or... mais...
--Allons! interrompit Cocardasse, en route!
--Elle m'empêchera longtemps de dormir!
Cocardasse le saisit au collet et l'entraîna; puis se ravisant:
--La charité nous oblige à délivrer la vieille et son petit, dit-il.
--Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conservée? demanda frère Passepoil.
Il eut un maître coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la clef dans la serrure. Avant qu'il eût ouvert, la voix du bossu qu'ils avaient presque oublié se fit entendre du côté de l'escalier.
--Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il,--mais votre besogne n'est pas finie... laissez cela!
--Il a le verbe haut, le petit homme! grommela Cocardasse.
--Maintenant qu'on ne le voit plus, ajouta Passepoil,--sa voix me fait un drôle d'effet... on dirait que je l'ai entendue quelque part, autrefois...
Un bruit sec et répété annonça que le bossu battait le briquet.--La lampe se ralluma.
--Qu'avez-vous donc à faire, s'il vous plaît, maître Ésope? demanda le Gascon; c'est ainsi qu'on vous nomme, je crois?
--Ésope... Jonas... et d'autres noms encore, repartit le petit homme; attention à ce que je vais vous ordonner!
--Salue Son Excellence, Passepoil..., ordonner!... Peste!...
Il mit la main au chapeau. Passepoil l'imita, en ajoutant d'un accent railleur:
--Nous attendons les ordres de Son Excellence!
--Et bien vous faites! prononça sèchement le bossu.
Nos deux estafiers échangèrent un regard. Passepoil perdit son air de moquerie et murmura:
--Cette voix-là... bien sûr que je l'ai entendue!
Le bossu prit derrière l'escalier deux de ces lanternes à manche qu'on portait au devant des chaises, la nuit. Il les alluma.
--Prenez ceci, dit-il.
--Eh donc! fit Cocardasse avec mauvaise humeur,--croyez-vous que nous pourrons rattraper la chaise?...
--Elle est loin, si elle court toujours! ajouta Passepoil.
--Prenez ceci.
Ce bossu était entêté,--nos deux braves prirent chacun une des lanternes.
Le bossu montra du doigt la chambre d'où dona Cruz était sortie quelques minutes auparavant.
--Il y a là une jeune fille, dit-il.
--Encore! s'écrièrent à la fois Cocardasse et Passepoil.
Et ce dernier pensa tout haut:
--L'autre litière!...
--Cette jeune fille, poursuivit le bossu,--achève de s'habiller... Elle va sortir par cette porte comme l'autre...
Cocardasse désigna d'un coup d'oeil la lampe rallumée.
--Non, dit le petit homme;--cette fois, vous n'éteindrez pas la lampe.
--Alors, que faisons-nous? demanda le Gascon.
--Je vais vous le dire: vous aborderez la jeune fille franchement, mais respectueusement... Vous lui direz: Nous sommes ici pour vous conduire au bal du Palais.
--Il n'y avait pas un mot de cela dans nos instructions..., fit observer Passepoil.
Et Cocardasse ajouta:
--La jeune fille nous croira-t-elle?
--Elle vous croira si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie.
--Le nom de monsieur de Gonzague?
--Non pas!... Et si vous ajoutez que votre maître l'attendra, minuit sonnant... souvenez-vous bien de cela! dans les jardins du Palais, au rond-point de Diane...
--Avons-nous donc deux maîtres, à présent, sandiéou! s'écria Cocardasse.
--Non, répondit le bossu,--vous n'avez qu'un maître... mais il ne s'appelle pas Gonzague.
Le bossu, disant cela, gagna l'escalier tournant. Il mit le pied sur la première marche.
--Et comment s'appelle-t-il, notre maître? interrogea Cocardasse, qui faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire;--Ésope II, sans doute?...
--Ou Jonas? balbutia Passepoil.
Le bossu les regarda. Ils baissèrent les yeux. Le bossu prononça lentement:
--Votre maître se nomme Henri de Lagardère!
Ils tressaillirent tous deux et parurent soudain rapetissés.
--Lagardère! firent-ils de la même voix sourde et tremblante.
Le bossu monta l'escalier.--Quand il fut en haut, il les regarda un instant courbés et domptés, puis il dit ce seul mot:
--Marchez droit!
Et il disparut.
--Aïe! fit Passepoil quand la porte du haut fut refermée.
--Apapur! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable.
--Marchons droit, mon noble ami!
--Capédébious! soyons sages comme des images... et marchons droit!
--Figure-toi, se reprit-il, que j'avais cru reconnaître...
--Le petit Parisien?...
--Non... la jeune fille... celle que nous avons mise en chaise... pour la gentille Bohémienne que j'ai vue là-bas, en Espagne, au bras de Lagardère...
Passepoil poussa un cri... La chambre d'Aurore venait de s'ouvrir.
--Qu'est-ce donc? fit le Gascon en frissonnant.
Car tout l'épouvantait désormais.
--La jeune fille que j'ai vue au bras de Lagardère, là-bas, en Flandre!... balbutia Passepoil.
Aurore était sur le seuil.
--Flor! appela-t-elle; où donc es-tu?
Cocardasse et Passepoil, tenant à la main leurs lanternes, s'avancèrent, l'échine courbée. Leur détermination de _marcher droit_ s'enracinait de plus en plus.
C'étaient, du reste, deux laquais du plus magnifique modèle avec leurs épées en verrouil. Bien peu de suisses de paroisse auraient pu lutter avec eux pour l'aisance et la bonne tenue.
Aurore était si délicieusement belle sous son costume de cour, qu'ils restèrent en admiration devant elle.
--Où est Flor? répéta-t-elle. Est-ce que la folle est partie sans moi?
--Sans vous, renvoya le Gascon comme un écho.
Et le Normand répéta:
--Sans vous.
Aurore donna son éventail à Passepoil, son bouquet à Cocardasse. Vous eussiez dit qu'elle avait eu de grands laquais toute sa vie.
--Je suis prête, dit-elle. Partons!
Les échos:
--Partons!
--Partons!
Et au moment de monter en chaise:
--A-t-il dit où je le retrouverais? demanda Aurore.
--Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de ténor.
--A minuit, acheva Passepoil.
Tous deux, les bras pendants et le corps incliné.
On partit. Par dessus la chaise qu'ils accompagnaient, la lanterne à la main, Cocardasse junior et frère Passepoil échangèrent un dernier regard.
Ce regard voulait dire:
--Marchons droit!
L'instant d'après, on eût pu voir sortir, par la porte de l'allée qui conduisait à l'appartement particulier de maître Louis, un petit homme noir, qui longea la rue du Chantre en trottinant.
Il traversa la rue Saint-Honoré au moment où le carrosse de ce bon M. Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse.
De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier.
Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines.
Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait entrée dans la partie des bâtiments appelée _les privés de Monsieur_. C'était là que Philippe d'Orléans, régent de France, avait son cabinet de travail.
Le bossu frappa d'une certaine sorte. On lui ouvrit aussitôt, et du fond d'un corridor noir une grosse voix s'éleva.
--Ah! c'est toi, Riquet à la Houppe! dit-elle; monte vite: on t'attend...
LE PALAIS-ROYAL.
I
--Sous la tente.--
Les pierres aussi ont leurs destinées. Les murailles vivent longtemps et voient les générations passer; elle savent bien des histoires. Ce serait un curieux travail que la monographie d'un de ces cubes taillés dans le liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grès. Que de drames alentour: comédies et tragédies! Que de grandes et que de petites choses! combien de rires! combien de pleurs!
Ce fut la tragédie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, immense homme d'État, lamentable poëte, acheta au sieur Dufresne l'ancien hôtel de Rambouillet, au marquis d'Estrées le grand hôtel de Mercoeur. Sur l'emplacement de ces deux demeures seigneuriales, il donna l'ordre à l'architecte Lemercier de lui bâtir une maison, digne de sa haute fortune.--Quatre autres fiefs furent acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dégager la façade où étaient les armoiries des Du Plessis, surmontées du chapeau de cardinal, on fit emplette de Sillery, en même temps qu'on ouvrait une grande rue pour permettre au carrosse de son Éminence d'arriver sans encombre à ses fermes de la Grange-Batelière.
La rue devait garder le nom de Richelieu; la ferme, sur les terrains de laquelle s'élève maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa longtemps l'arrière-façade de l'Opéra; le palais seul n'eut point de mémoire.
Tout battant neuf, il échangea son titre de Cardinal pour un titre plus élevé encore. Richelieu dormait à peine dans la tombe, que sa maison s'appelait déjà le Palais-Royal.
Il aimait le théâtre, ce terrible prêtre! on pourrait presque dire qu'il bâtit son palais pour y mettre des théâtres. Il en fit trois, bien qu'à la rigueur, il n'en fallût qu'un pour représenter sa chère tragédie de _Mirame_, fille idolâtrée de sa propre muse.
Elle était en vérité trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette main qui trancha la tête du connétable de Montmorency. _Mirame_ fut représentée devant trois mille fils et filles des croisés qui eurent bien le coeur d'applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double de madrigaux tombèrent le lendemain en pluie fade sur la ville, célébrant les gloires du redoutable poëte,--puis, tout ce lâche bruit se tut.--On parla tout bas d'un jeune homme qui faisait aussi des tragédies, qui n'était pas cardinal et qui s'appelait Corneille.
Un théâtre de deux cents spectateurs, un théâtre de cinq cents, un théâtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas à moins. Tout en suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber systématiquement les têtes effrontées qui dépassaient le niveau, il s'occupait de ses décors et de ses costumes comme un excellent directeur qu'il était.--On dit qu'il inventa la _mer agitée_ qui fait vivre maintenant dans le _premier dessous_ tant de pères de famille, les nuages de gaze, les rampes mobiles et les _praticables_.--Il imagina lui-même le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils d'Éole, dans la pièce de Desmarets.
On ajoute qu'il tenait bien plus à ces divers petits talents, y compris celui de danseur, qu'à sa gloire politique: c'est la règle.
Néron ne fut point immortel, malgré ses succès de joueur de flûte. Richelieu mourut. Anne d'Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragédies, écouta plus d'une fois, riant sous cape et tremblant à la fois, les grands cris du peuple ameuté sous ses fenêtres.
Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard à Philippe d'Orléans, régent de France. C'était l'aile orientale, ayant retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.
Il était là au printemps de l'année 1640, quand les frondeurs pénétrèrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mêmes qu'on ne leur avait point enlevé le jeune roi. Un tableau de la galerie du Palais-Royal représente ce fait et montre Anne d'Autriche, soulevant, en présence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.
A ce sujet, on rapporte un mot de l'un des petits-neveux du régent, le roi des Français Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est un monument sceptique, charmant, froid, sans préjugés, un esprit fort en pierres de taille qui se planta sur l'oreille la cocarde de Camille Desmoulins, mais qui caressa les cosaques: ce mot va bien aussi à la race de l'élève de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu le temps et l'or de l'État à faire orgie.
Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s'étonnait de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc d'Orléans, depuis Louis-Philippe, se prit à sourire, et répondit:
--Il y en a, mais on ne les voit pas.
Ce fut au mois de février 1672 que Monsieur, frère du roi, tige de la maison d'Orléans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le vingt et un de ce mois, lui en constitua la propriété en apanage. Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans, y tint une cour brillante.
Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur régent, y épousa, vers la fin de l'année 1692, mademoiselle de Blois, la dernière des filles naturelles du roi et de madame de Montespan.
Sous la régence, il ne s'agissait plus de tragédies. L'ombre triste de Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le duc d'Orléans faisait, dit Saint-Simon, «en des compagnies fort étranges;» mais ses théâtres servirent, car la mode était aux filles d'Opéra.
La belle duchesse de Berry, fille du régent, toujours entre deux vins et le nez barbouillé de tabac d'Espagne, faisait partie de l'_étrange compagnie_ où n'entraient, ajoute le même Saint-Simon, «que des dames de moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur débauche... On buvait beaucoup et du meilleur... On disait des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait du bruit et qu'on était bien ivre, on allait se coucher...»
Mais Saint-Simon n'aimait pas le régent. Si l'histoire ne peut cacher entièrement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous montre-t-elle les grandes qualités que ses excès ne parvinrent pas à étouffer.
Ses vices étaient à son infâme précepteur: ce qu'il avait de vertu lui appartenait, d'autant mieux qu'on avait fait plus d'efforts pour la tuer en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n'eurent point de revers sanglant. Il fut humain; il fut bon. Peut-être eût-il été grand sans les exemples et les conseils qui empoisonnèrent sa jeunesse.
Le jardin du Palais-Royal était alors beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Il touchait d'un côté aux maisons de la rue de Richelieu, de l'autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond, du côté de la Rotonde, il allait jusqu'à la rue Neuve-des-Petits-Champs. Ce fut longtemps après seulement, sous le règne de Louis XVI que Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans, bâtit ce qu'on appelle les galeries de pierre, pour isoler le jardin et l'embellir.
Au temps où se passe notre histoire, d'énormes charmilles, toutes taillées en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et les parterres. La belle allée de marronniers d'Inde, plantée par le cardinal de Richelieu, était dans toute sa vigueur. L'arbre de Cracovie, dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce siècle.
Deux autres avenues d'ormes, taillés en boule, allaient dans le sens de la largeur. Au centre était une demi-lune avec bassin d'eau jaillissante. A droite et à gauche, en revenant vers le palais, on trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entourés de massifs d'arbrisseaux. Derrière le bassin se trouvait le quinconce des tilleuls, entre les deux grandes pelouses.
L'aile orientale du palais, plus considérable que celle où fut construit, plus tard, le Théâtre Français sur l'emplacement de la célèbre galerie de Mansart, se terminait par un pignon à fronton, qui portait cinq fenêtres de façade sur le jardin. Ces fenêtres regardaient le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du régent était là.
Le Grand-Théâtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le temps du cardinal, servait aux représentations de l'opéra. Le palais proprement dit, outre les salons d'apparat, contenait les appartements d'Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse palatine, duchesse douairière d'Orléans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse d'Orléans, femme du régent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses, à l'exception de la duchesse de Berry et de l'abbesse de Chelles, habitaient l'aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu.
L'Opéra, situé de l'autre côté, occupait une partie de l'emplacement actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses derrières sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom galant de Cour-aux-Ris, séparait l'entrée particulière de ces dames des appartements du régent.
Elles jouissaient, à titre de tolérance, du jardin du palais.
Celui-ci n'était point ouvert au public, comme de nos jours; mais il était facile d'en obtenir l'entrée. En outre, presque toutes les maisons des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs avaient des balcons, des terrasses régnantes, des portes basses et même des perrons qui donnaient accès dans les massifs. Les habitants de ces maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu'ils firent plus tard un procès à Louis-Philippe-Joseph d'Orléans lorsque ce prince voulut enclore le Palais-Royal.
Tous les auteurs contemporains s'accordent à dire que le jardin du palais était un _séjour délicieux_, et certes, sous ce rapport, nous avons beaucoup à regretter. Rien de moins délicieux que le promenoir carré, envahi par les bonnes d'enfants, et où s'alignent maintenant les deux allées d'ormes malades. Il faut croire que la construction des galeries, en interceptant l'air, nuit à la végétation; notre Palais-Royal est une très-belle cour: ce n'est plus un jardin.
Cette nuit-là, c'était un enchantement, un paradis, un palais de fées. Le régent, qui n'avait pas beaucoup de goût à la représentation, sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l'argent de la fête: mais qu'importait cela! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis, qu'il ne faut voir que le résultat.
Si M. Law payait les violons en son propre honneur, c'était un homme qui entendait bien la publicité, voilà tout. Il eût mérité de vivre de nos jours d'habileté, où tel écrivain s'est fait une renommée en achetant tous les exemplaires des quatorze premières éditions de son livre, si bien que la quinzième a fini par se vendre ou à peu près,--où tel dentiste, pour gagner vingt mille francs, dépense dix mille écus en annonces,--où tel directeur de théâtre met chaque soir trois ou quatre cents humbles amis dans sa salle pour prouver à deux cent cinquante spectateurs vrais que l'enthousiasme n'est pas mort en France.
Ce n'est pas seulement à titre d'inventeur de l'agio que ce bon M. Law peut être regardé comme le véritable précurseur de la banque contemporaine.
Cette fête était pour lui; cette fête avait pour but de glorifier son système et aussi sa personne. Pour que la poudre qu'on jette aille bien dans les yeux éblouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law avait senti le besoin d'un piédestal d'où il pût mieux jeter sa poudre. On devait cuire une nouvelle fournée d'actions le lendemain.
Comme l'argent ne lui coûtait rien, il fit sa fête splendide.
Nous ne parlerons point des salons du Palais, décorés pour cette circonstance avec un luxe inouï. La fête était surtout dans le jardin, malgré la saison avancée. Le jardin était entièrement tendu et couvert. La décoration générale représentait un campement de colons dans la Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d'or. Toutes les serres de Paris avaient été mises à contribution pour composer des massifs d'arbustes exotiques: on ne voyait partout que fleurs tropicales et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient à profusion aux arbres et aux colonnes étaient des lanternes indiennes; on se le disait; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetées çà et là, semblaient trop jolies.
Mais les amis de M. Law allaient répétant:
--Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancés!
Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain que tout était d'un rococo délicieux. Il y avait des lointains ménagés, des forêts sur toile, des rochers de carton à l'aspect terrible, des cascades qui écumaient comme si l'on eût mis du savon dans leur eau.
Le bassin central était surmonté de la statue allégorique du Mississipi, qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une arme d'où l'eau s'échappait: derrière le dieu, dans le bassin même, on avait placé une machine ayant mission de figurer une de ces chaussées que construisent les castors dans les cours d'eau de l'Amérique septentrionale.
M. de Buffon n'avait pas encore fait l'histoire de ces intéressants animaux, ingénieux, méthodiques et rangés comme des élèves de l'école Polytechnique.
Nous avons placé ce détail de la chaussée des castors, parce qu'il dit tout et vaut à lui seul la description la plus étendue.
C'était autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle, mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents sujets étaient engagés.
Les compagnons de plaisir du régent, le marquis de Cossé, le duc de Brissac, la Fare, le poëte, madame de Tencin, madame de Royan et la duchesse de Berry s'étaient bien un peu moqués autour de tout cela, mais pas tant que le régent lui-même.
Il n'y avait guère qu'un homme pour surpasser le régent dans ses railleries, c'était ce bon M. Law.
Les salons étaient déjà encombrés, et Brissac avait ouvert le bal par ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins, et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages. Malgré les piquets de gardes françaises (déguisés en Indiens d'opéra) posés à toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins, plus d'un intrus était parvenu à se glisser. On voyait çà et là des dominos dont l'apparence n'était rien moins que catholique.
C'était un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris de s'amuser quand même.
Cependant, les rois de la fête n'avaient point fait encore leur entrée. On n'avait vu ni le régent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On attendait.
Dans un wigwam en velours nacarat, orné de crépines d'or, où les sachems du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait réuni plusieurs tables. Ce wigwam était situé non loin du rond-point de Diane, sous les fenêtres mêmes du cabinet du régent. Il contenait nombreuse compagnie.
Autour d'une table de marbre, recouverte d'une natte, un lansquenet turbulent se faisait. L'or roulait à grosses poignées; on criait, on riait.--Non loin de là un groupe de vieux gentilshommes causaient discrètement auprès d'une table de reversi.
A la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit marquis, Navailles, Gironne, Nocé, Taranne, Albret et d'autres,--M. de Peyrolles était là et gagnait.
C'était une habitude qu'il avait. On la lui connaissait. Ses mains étaient généralement surveillées.--Du reste, sous la régence, tromper au jeu n'était pas péché mortel.
On n'entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant de l'un à l'autre: cent louis! cinquante! deux cents!--quelques jurons de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants.