Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 3
Part 7
Il était caché derrière la porte de l'appartement du haut, dont il entre-baîllait l'unique battant avec précaution. De ce poste élevé, il regardait la corbeille étalée sur la table, par-dessus les têtes des assistants.
Ce n'était point le beau maître Louis avec sa tête noble et mélancolique. C'était un petit homme, tout de noir habillé: celui qui avait amené dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant l'écriture de Lagardère; celui qui avait loué la niche de Médor.
C'était le bossu, Ésope II, dit Jonas, vainqueur de la baleine.
Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.
--Tête-bleu! disait-il à part lui, M. le prince de Gonzague fait bien les choses... et ce coquin de Peyrolles est décidément un homme de goût.
Il était là, ce bossu, depuis l'entrée de dona Cruz; sans doute il attendait M. de Lagardère.
Aurore était fille d'Ève. A la vue de tous ces splendides chiffons, son coeur avait battu. Cela venait de son ami: double joie.
Aurore ne fit même pas cette réflexion, qui était venue à dona Cruz; elle n'essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coûter à son ami.
Elle se donnait tout entière au plaisir. Elle était heureuse, et cette émotion qui prend les jeunes filles au moment de paraître dans le monde lui était douce.
N'allait-elle pas avoir là-bas son ami pour protecteur?
Une chose l'embarrassait: elle n'avait pas de chambrière, et la bonne Françoise était meilleure pour la cuisine que pour la toilette.
Deux des jeunes filles s'avancèrent comme si elles eussent deviné son désir.
--Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles.
Sur un signe qu'elles firent, porteurs et porteuses s'éloignèrent après un respectueux salut.
Dona Cruz pinça le bras d'Aurore.
--Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces créatures? demanda-t-elle.
--Pourquoi non?
--Est-ce que tu vas revêtir cette robe?
--Mais, sans doute...
--Tu es brave!... tu es bien brave! murmura la Gitanita. Au fait, se reprit-elle, ce diable est d'une exquise galanterie... tu as raison... fais-toi belle... cela ne peut jamais nuire.
Aurore, dona Cruz et les deux caméristes qui faisaient partie de la corbeille entrèrent dans la chambre à coucher. Dame Françoise resta seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils.
--Qu'est-ce que c'est que cette effrontée? demanda la bonne femme.
--Quelle effrontée, grand'maman?
--Celle qui a un domino rose?
--La petite brune?... Elle a des yeux qui sont tout de même pas mal reluisants, grand'maman.
--L'as-tu vue entrer?
--Non fait!... elle était là avant moi.
Dame Françoise tira son tricot de sa poche et se mit à réfléchir.
--Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus solennelle, et je ne comprends rien de rien à tout ce qui se passe...
--Voulez-vous que je vous explique ça, grand'maman?
--Non... mais si tu veux me faire un plaisir...
--Ah! grand'maman, vous plaisantez!... si je veux vous faire un plaisir...
--C'est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne m'ôterait pas de l'idée qu'il y a du mic-mac là-dessous...
--Mais du tout, grand'maman...
--Nous avons eu tort de sortir... le monde est méchant... qui sait si cette Balahault ne nous a pas induits!...
--Ah! grand'maman! une si brave femme... qu'a de si bonne angélique!
--Enfin, j'aime y voir clair, moi, petiot... et toute cette histoire-là ne me va pas.
--C'est pourtant simple comme bonjour, grand'maman... notre demoiselle avait regardé toute la journée les voiturées de fleurs et de feuillage qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame! elle poussait de fiers soupirs en regardant ça, la pauvre mignonnette!... Donc, elle a retourné maître Louis dans tous les sens pour qu'il lui achète une invitation... ça se vend, les invitations, grand'maman... Madame Balahault en avait eu une par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants... La domestique avait eu la carte pour l'avoir trouvée sur le bureau de son maître... Il y a eu trente louis à partager entre les deux Balahault et la domestique... c'est pas voler, ça, pas vrai, grand'maman?
Dame Françoise était la plus honnête cuisinière de l'Europe, mais elle était cuisinière.
--Pardié, non, petiot, répondit-elle, c'est pas voler... un méchant chiffon de papier!
--Y a donc, reprit Berrichon, que maître Louis s'est laissé embobiner et qu'il est sorti pour aller acheter une carte... En route, il a marchandé des affutiaux pour dame... et il a envoyé tout ça tout chaud.
--Mais il y en a pour une somme énorme! fit la vieille femme en s'arrêtant de tricoter.
Berrichon haussa les épaules.
--Ah! que vous êtes donc jeune, allez, grand'maman! se récria-t-il; du vieux satin, brodé en faux et des petits morceaux de verre!...
On frappa doucement à la porte de la rue.
--Qui nous vient encore là? demanda Françoise avec mauvaise humeur; mets la barre...
--Pourquoi mettre la barre?... Nous ne jouons plus à cache-cache, grand'maman...
On frappa un peu plus fort.
--Si c'étaient pourtant des voleurs! pensa tout haut Berrichon qui n'était pas brave.
--Des voleurs! fit la bonne femme; quand la rue est éclairée comme en plein midi et pleine de monde... Va ouvrir.
--Réflexion faite, grand'maman, j'aime mieux mettre la barre...
Mais il n'était plus temps. On était las de frapper. La porte s'ouvrit discrètement et une mâle figure, ornée de moustaches, jeta un rapide coup d'oeil tout autour de la chambre.
--Apapur! fit-il, ce doit être ici le nid de la colombe!
Puis se tournant vers le dehors, il ajouta:
--Donne-toi la peine d'entrer, mon bon. Il n'y a qu'une respectable duègne et son poulet... nous allons prendre langue.
En même temps, il s'avança, le nez au vent, le poing sur la hanche, faisant osciller avec majesté les plis de son manteau. Il avait un paquet sous le bras.
Celui qu'il avait appelé mon bon parut à son tour. C'était aussi un homme de guerre, mais moins terrible à voir. Il était beaucoup plus petit, très-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des héros. Il avait également un paquet sous le bras.
Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre; mais ce regard fut beaucoup plus long et plus attentif.
C'est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amèrement de n'avoir point posé la barre en temps utile! Il rendait cette justice aux nouveaux venus de s'avouer à lui-même qu'il n'avait jamais vu deux coquins d'aussi mauvaise mine.
Cette opinion prouvait que Berrichon n'avait point fréquenté le beau monde, car, certes, Cocardasse junior et frère Amable Passepoil étaient deux magnifiques gredins.
Il se glissa prudemment derrière sa grand'mère qui, plus vaillante, demanda de sa grosse voix:
--Que venez-vous chercher ici, vous autres?
Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui ont usé beaucoup de sandales dans la poussière des salles d'armes. Puis il cligna de l'oeil en regardant frère Passepoil.
Frère Passepoil répondit par un clin d'oeil pareil.
Cela voulait dire sans doute bien des choses.--Berrichon tremblait de tous ses membres.
--Eh donc! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un timbre qui me va droit au coeur... et toi, Passepoil?
Passepoil, nous le savons bien, était de ces âmes tendres que la vue d'une femme impressionne toujours fortement. L'âge n'y faisait rien. Il ne détestait même pas que la personne du sexe eût des moustaches plus fournies que les siennes.
Passepoil approuva d'un sourire et mit son regard en coulisse. Mais admirez cette riche nature! sa passion pour la plus belle moitié du genre humain n'endormait point sa vigilance. Il avait déjà fait dans sa tête la carte de céans.
La colombe, comme l'appelait Cocardasse, devait être dans cette chambre fermée, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumière s'échappait. De l'autre côté de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et à cette porte une clef.
Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas:
--La clef est en dehors!
Cocardasse approuva du bonnet.
--Vénérable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire d'importance... N'est-ce point ici que demeure...?
--Non, répondit Berrichon derrière sa grand'mère, ce n'est pas ici.
Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.
--Capédébious! fit-il, voilà un adolescent de bien belle espérance!
--L'air candide..., ajouta Passepoil.
--Et de l'esprit comme quatre, bagassa!... mais comment peut-il savoir que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l'ai point nommée?
--Nous demeurons seuls tous deux, répliqua sèchement Françoise.
--Passepoil! dit le Gascon.
--Cocardasse! répondit le Normand.
--Aurais-tu cru que la vénérable dame pût mentir ainsi effrontément?
--Ma parole! repartit frère Passepoil d'un ton pénétré, je ne l'aurais pas cru.
--Allons! allons! s'écria dame Françoise dont les oreilles s'échauffaient, pas tant de bavardage!... il n'est pas l'heure de s'attarder chez les gens... hors d'ici!
--Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison là dedans... l'heure est indue.
--Positivement, approuva Passepoil.
--Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans avoir obtenu de réponse...
--C'est évident!
--Je propose donc de visiter la maison honnêtement et sans bruit.
--J'obtempère! fit Amable Passepoil.
Et se rapprochant vivement, il ajouta:
--Prépare ton mouchoir, j'ai le mien... et va prendre le petit; je me charge de la femme.
Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois supérieur à Cocardasse lui-même.
Leur plan était tracé. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine; l'intrépide Françoise s'élança pour lui barrer le passage, tandis que Berrichon essayait de gagner la rue afin d'appeler du secours.
Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit:
--Si tu cries, je t'étrangle, petit pécaire!
Berrichon terrifié ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la bouche.
Pendant cela, Passepoil, au prix de trois égratignures et de deux bonnes poignées de cheveux, bâillonnait dame Françoise solidement. Il la prit dans ses bras et l'emporta à la cuisine, où Cocardasse apportait Berrichon.
Quelques personnes prétendent qu'Amable Passepoil profita de la position où était dame Françoise pour déposer un baiser sur son front. S'il le fit, il eut tort. Elle avait été laide dès sa plus tendre jeunesse. Mais nous tenons à n'accepter aucune responsabilité au sujet de ce Passepoil. Ses moeurs étaient légères. Tant pis pour lui!
Berrichon et sa grand'mère n'étaient pas au bout de leurs peines. On les garrotta ensemble et on les attacha fortement au pied du bahut à vaisselle.
Puis on ferma sur eux la porte à double tour.
Cocardasse junior et Amable Passepoil étaient maîtres absolus du terrain.
X
--Deux dominos.--
Au dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques étaient toutes fermées. Parmi les commères, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule et tapage à la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, madame Balahault et madame Morin étaient toutes les quatre du même avis: jamais on n'avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux fêtes de Son Altesse! Toute la cour était là.
Madame Balahault, qui était une personne considérable, jugeait en dernier ressort les toilettes, préalablement discutées par madame Morin, la Guichard et la Durand.
Puis, par une transition habile, on arrivait aux personnes, après avoir épluché la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en était bien peu qui eussent conservé, aux yeux de madame Balahault, la robe nuptiale dont parle l'Écriture.
Mais ce n'était plus déjà pour les dames que nos commères se pressaient aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des cochers, défendant leurs places contre les tard-venus et piétinant dans la boue avec une longanimité digne d'éloges; ce n'était pas non plus pour les princes ou les grands seigneurs. On était blasé sur les dames; on avait eu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voilà! On avait vu passer madame de Soubise avec madame de la Ferté, les deux belles la Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux noirs qui brouilla le ménage d'un fils de Louis XIV.--Les demoiselles de Bourbon-Busset, cinq ou six Rohan de divers poils, des Broglie, des Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coigny et le reste. On avait vu passer M. le comte de Toulouse, frère de M. du Maine, avec la princesse sa femme. Les présidents ne se comptaient plus, les ministres marquaient à peine; on regardait à peine les ambassadeurs.
La foule restait pourtant et s'augmentait de minute en minute. Qu'attendait donc la foule? Elle n'eût pas montré tant de persévérance pour M. le régent lui-même!
Mais c'est qu'il s'agissait, en vérité, d'un bien autre personnage!
Le jeune roi?--Non pas.--Montez encore!
Le Dieu: l'Écossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait devenir un peuple millionnaire.
M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur.
M. Law que cette même foule devait essayer d'étrangler à cette même place, quelques mois plus tard.
M. Law dont les chevaux heureux ne travaillaient plus, remplacés qu'ils étaient sans cesse par des attelages humains.
La foule attendait ce bon M. Law. La foule était bien décidée à l'attendre jusqu'au lendemain matin.
Quand on songe que les poëtes accusent volontiers la foule d'inconstance, de légèreté, que sais-je! cette excellente foule, plus patiente qu'un troupeau de moutons, cette foule inébranlable, cette foule tenace, cette foule infatigable que nous avons tous vue cent fois en notre vie encombrer les trottoirs mouillés quinze heures durant pour voir passer ceci ou cela,--pas grand'chose souvent,--parfois rien du tout.
Si les boeufs gras des cinquante derniers siècles savaient écrire!...
Mais tous ces favoris que la foule attend ont une fin violente. Voilà sans doute ce que les poëtes veulent dire.
La rue du Chantre, noire et déserte malgré le voisinage de cette cohue et de ces lumières, semblait dormir. Ses deux ou trois réverbères tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n'y découvrait âme qui vive.
Mais à quelques pas de la maison de maître Louis, de l'autre côté de la rue, dans un enfoncement profond, formé par la récente démolition de deux maisons, six hommes, vêtus de couleurs sombres, se tenaient immobiles et muets.
Deux chaises à porteurs étaient à terre derrière eux. Ce n'était point M. Law que ceux-ci attendaient.
Ils avaient les yeux fixés sur la porte close de la maison de maître Louis depuis que Cocardasse junior et frère Passepoil y étaient entrés.
Ceux-ci, restés seuls dans la salle basse après leur expédition victorieuse contre Berrichon et dame Françoise, se posèrent en face l'un de l'autre et se regardèrent avec une mutuelle admiration.
--Sandiéou! l'enfant, dit Cocardasse, tu n'as pas encore oublié ton métier!
--Ni toi non plus: c'est fait proprement... mais nous en sommes pour nos mouchoirs!
Si nous avons eu parfois à blâmer Passepoil, ce n'a point été par suite d'une injuste partialité; la preuve c'est que nous ne craignons pas de signaler à l'occasion ses côtés vertueux: il était économe.
Cocardasse, entaché au contraire de prodigalité, ne releva point ce qui avait trait aux mouchoirs.
--Eh donc! reprit-il, le plus fort est fait...
--Du moment qu'il n'y a pas de Lagardère dans une affaire, fit observer Passepoil, tout va comme sur des roulettes.
--Et, Dieu merci! Lagardère est loin...
--Soixante lieues de pays entre nous et la frontière.
Ils se frottèrent les mains.
--Ne perdons pas de temps, mon bon, reprit Cocardasse; sondons le terrain. Voici deux portes.
Il montrait l'appartement d'Aurore et le haut de l'escalier tournant.
Passepoil se caressa le menton.
--Je vais glisser un coup d'oeil par la serrure, dit-il en se dirigeant déjà vers la chambre d'Aurore.
Un regard terrible de Cocardasse junior l'arrêta.
--Capédébious! fit le Gascon, je ne souffrirai pas cela! C'te petite couquine est à faire sa toilette: respectons la décence!
Passepoil baissa les yeux humblement:
--Ah! mon noble ami! fit-il, que tu es heureux d'avoir de bonnes moeurs!
--Troun de l'air! je suis comme cela!... et sois sûr, mon bon, que la fréquentation d'un homme tel que moi finira par te corriger... le vrai philosophe commande à ses passions...
--Je suis l'esclave des miennes, soupira Passepoil; mais c'est qu'elles sont si fortes!
Cocardasse lui toucha la joue paternellement.
--A vaincre sans péril, prononça-t-il avec gravité, on triomphe sans agrément... Monte un peu voir ce qu'il y a là-haut.
Passepoil grimpa aussitôt comme un chat.
--Fermé! dit-il en levant le loquet de la porte de maître Louis.
--Et par le trou?... Ici, la décence le permet.
--Noir comme un four!
--Viens çà... récapitulons un peu les instructions de ce bon M. de Gonzague.
--Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles à chacun.
--A certaines conditions... primo...
Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu'il portait sous le bras... Passepoil fit de même.
A ce moment, la porte que Passepoil avait trouvée close au haut de l'escalier, tourna sans bruit sur ses gonds.--La figure pâle et futée du bossu parut dans la pénombre. Il se prit à écouter.
Les deux maîtres d'armes regardaient leurs paquets d'un air indécis.
--Est-ce absolument nécessaire? demanda Cocardasse qui frappa sur le sien d'un air mécontent.
--Pure formalité..., répliqua Passepoil.
--Eh donc! Normand, tire-nous de là!
--Rien de plus simple... Gonzague nous a dit: «Vous porterez des habits de laquais,»--nous les portons fidèlement... sous notre bras.
Le bossu se mit à rire.
--Sous notre bras! s'écria Cocardasse enthousiasmé; tu as de l'esprit comme quatre, ma caillou!
--Sans mes passions et leur tyrannique empire, répliqua sérieusement Passepoil, je crois que j'aurais été loin!
Ils déposèrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient des habits de livrée; c'était un point réglé, grâce à la subtile logique de frère Passepoil.
Cocardasse poursuivit:
--M. de Gonzague nous a dit en second lieu: Vous vous assurerez que la litière et les porteurs attendent dans la rue du Chantre.
--C'est fait, dit Passepoil.
--Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l'oreille; mais il y a deux chaises... que penses-tu de cela, toi?
--Abondance de biens ne nuit pas! décida Passepoil; je n'ai jamais été en chaise...
--Ni moi non plus!
--Nous nous ferons porter à tour de rôle pour revenir à l'hôtel.
--Réglé!... Troisièmement: Vous vous introduirez dans la maison...
--Nous y sommes.
--Dans la maison, il y a une jeune fille...
--Tiens, mon noble ami! s'écria Passepoil: regarde!... me voilà tout tremblant...
--Et tout blême!... qu'as-tu donc?
--Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes malheurs.
Cocardasse lui frappa rudement sur l'épaule.
--Apapur! fit-il, mon bon, entre soi, on se doit des égards... chacun a ses petites faiblesses... mais si tu me romps encore les oreilles avec tes passions, sandiéou! je te les coupe!
Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu'il s'agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu'il les eût longues et rouges.
--Tu n'as pas voulu que je m'assure si la jeune fille était là..., dit-il.
--Elle y est, répliqua Cocardasse; écoute plutôt!
Un joyeux éclat de rire se fit entendre dans la pièce voisine.
Frère Passepoil mit la main sur son coeur.
--Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse, ou plutôt vous la prierez poliment de monter dans la litière que vous ferez conduire au pavillon...
--Et vous n'emploierez la violence, ajouta Passepoil, que s'il n'y a pas moyen de faire autrement.
--C'est cela!... Et je dis que cinquante pistoles sont un bon prix pour une pareille besogne!
--Ce Gonzague est-il assez heureux! soupira tendrement Passepoil.
Cocardasse toucha la garde de sa rapière. Passepoil lui prit la main.
--Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite!... c'est la seule manière d'éteindre le feu qui me dévore!... voilà mon sein!... perce-le du coup mortel!...
Le Gascon le regarda un instant d'un air de compassion profonde:
--Pécaire! fit-il; ce que c'est que de nous!... Voici une bagasse qui n'emploiera pas une seule de ses cinquante pistoles à jouer ou à boire!
Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil tressaillirent, parce qu'une petite voix grêle et stridente prononça tout haut derrière eux:
--Il est temps!
Ils se retournèrent vivement. Le bossu de l'hôtel de Gonzague était debout auprès de la table et défaisait tranquillement leurs paquets.
--Oh! oh! fit Cocardasse, par où est-il passé celui-là?
Passepoil s'était prudemment reculé.
Le bossu tendit une veste de livrée à Passepoil, une autre à Cocardasse.
--Et vite! commanda-t-il sans élever la voix.
Ils hésitèrent. Le Gascon surtout ne pouvait point se faire à l'idée d'endosser ces habits de laquais.
--Capédébious! s'écria-t-il, de quoi te mêles-tu, toi?
--Chut!... siffla le bossu; dépêchez...
On entendit à travers la porte la voix de dona Cruz qui disait:
--C'est parfait! Il ne manque plus que la litière!
--Dépêchez! répéta impérieusement le bossu.
En même temps, il éteignit la lampe.
La porte de la chambre d'Aurore s'ouvrit, jetant dans la salle basse une lueur vague.
Cocardasse et Passepoil se retirèrent derrière la cage de l'escalier pour faire rapidement leur toilette.
Le bossu entr'ouvrit une des fenêtres donnant sur la rue du Chantre.
Un léger coup de sifflet retentit dans la nuit.
Une des litières s'ébranla.
Les deux caméristes traversaient en ce moment la chambre à tâtons. Le bossu leur ouvrit la porte.
--Êtes-vous prêts? demanda-t-il tout bas.
--Nous sommes prêts, répondirent Cocardasse et Passepoil.
--A votre besogne!
Dona Cruz sortait de la chambre d'Aurore en disant:
--Il faudra bien que je trouve une litière!... le diable galant n'a donc pas songé à cela!
Derrière elle, le bossu referma la porte.
La salle basse fut plongée dans une complète obscurité.
Dona Cruz s'arrêta interdite. Elle entendait des mouvements dans l'ombre.
--Aurore! dit-elle d'une voix déjà mal assurée; ouvre-moi... éclaire-moi!
Faut-il l'avouer? cette charmante dona Cruz n'avait pas peur des hommes. C'était vers le démon que l'obscurité tournait ses terreurs. On venait d'évoquer le diable en riant: dona Cruz croyait déjà sentir ses cornes dans les ténèbres.
Comme elle revenait vers la porte d'Aurore pour l'ouvrir, elle rencontra deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains appartenaient à Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge, convulsivement serrée par l'épouvante, étrangla sa voix au passage.
Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir; car la parure la faisait coquette; Aurore ne l'entendit point, étourdie qu'elle était par les murmures de la foule, massée sous ses fenêtres.
On venait d'annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l'hôtel d'Angoulême, était à la hauteur de la Croix du Trahoir.
--Il vient! il vient! criait-on de toutes parts.
Et la cohue de s'agiter follement.
--Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut, qui fut perdu faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir...
Dona Cruz était déjà à l'autre bout de la chambre.
Là, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus calleuses, qui étaient la propriété de frère Amable Passepoil. Cette fois, elle réussit à pousser un grand cri.
--Le voici! le voici! disait la foule.
Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu comme le salut de Cocardasse.