Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2
Part 9
»--La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que j'avance.
--Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,--mais, senores, il vous coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret?
En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.
Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.
»--Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,--cela nous coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons chez vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa!
»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples; l'oncle en fit autant.
»Henri le regardait avec étonnement;--moi, je m'étais cachée dans l'alcôve.
»--Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,--on n'en gagne pas tant que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?... Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu?
»Le neveu s'inclina gauchement.
»--Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,--pour vous entretenir d'une affaire de famille.
»--J'écoute, dit Henri.
»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita.
»--Une affaire de famille, continua-t-il,--une simple affaire de famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur cavalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid, pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un jour douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et forts lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne s'agit pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don Sanche courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra... Quoiqu'il soit bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais ce fut pour un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur cavalier... n'est-ce pas, mon neveu?
»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.
»--Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,--deux coqs pour une poule, c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude, seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...--Or, vous sentez, s'interrompit-il,--un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!... n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette injure!
»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l'oeil d'un air bonhomme et terrible à la fois.
»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.
»--Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit Henri.
»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or étalé sur la table.
»Nous étions si pauvres!
»--Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!... n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et spécialement, mon neveu don Sanche... mais...
»Il fit une pause après ce _mais_.
»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de nouveau sur le tas de quadruples pistoles.
»--Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.
»--A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;--par saint Jacques! voici un digne cavalier.
»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air tout content.
»--Je savais bien que nous allions nous entendre, poursuivit l'oncle; don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don Ramiro Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu, les épaules hautes...
»--Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.
»--Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de Fontarabie,--n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?--et je lui donnai un doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent saine au lieu de celle que j'avais malade...
»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se rapprocher.--L'oncle don Miguel ne prenait point garde.
»--Nous payons, continua-t-il,--nous voulons que la besogne soit faite mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des _Trois Maures_, entre San-José et Roncevaux...
»--Assez, senor! interrompit Henri;--nous ne nous sommes pas compris.
»--Comment! comment! fit l'oncle.
»--J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir son épée.
»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent.
»--Santa Trinidad! s'écria don Miguel;--nous sommes tous de première force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don Ramiro Nunès à l'auberge des _Trois Maures_... et de venger l'honneur de mon neveu don Sanche.
»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu échangèrent un regard embarrassé.
»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.
»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.
»Henri étendit ensuite sa main vers la porte.
»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine courbée.--Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.
»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec, Henri n'avait rien rapporté pour mettre dans nos assiettes de bois.
»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de Navarre.
»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.--J'écoutais une fanfare de guerre;--je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs, lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre eux tous.
»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère. J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice avait joué avec le coeur des femmes.
»J'en fus triste, bien triste!--Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer?
»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes filles sont-elles faites autrement que moi.--Je l'aimai davantage quand je sus combien il avait péché.
»Il me sembla qu'il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.
»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif.
»Mère! ne m'accuse pas d'être une orgueilleuse! Je sentais que j'étais sa douceur, sa sagesse et sa vertu.--Quand je dis que je l'aimai davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement.
»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout bas dans ma solitude.
»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier...
»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.
»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol!
»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi, parce que je lui souriais.
»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre: c'était un vieux _Traité d'escrime_, par maître François Delapalme, de Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;--suivi de la _Description des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans l'assaut de pied ferme_, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure, prévôt aux cadets.--Paris, 1669...
»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.
»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime.
»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; mais je suis forte en théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,--prime et seconde, de demi-instinct,--les deux contres, parades universelles et composées,--le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup droit, les pointes, les dégagements...
»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque.
»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur. J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio de spadassins ignorants.
»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?--Mon ami Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.
»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une paille et je suivais chaque lettre en la nommant.
»Ce n'était pas un travail, c'était une joie.
»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait.
»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la prière du soir.
»Je vous dis que c'était une mère...
»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!--Ne m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux?
»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.
»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma jupe déchirée...
»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait cela, le chevalier Henri de Lagardère,--l'homme devant qui tombent ou s'abaissent les plus redoutables épées!
»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille, quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier--son premier présent--à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité sombre et triste.
»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières! comme le soleil était radieux et doux!
»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux. Il était plus enfant que moi!
»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à l'ombre d'un bois touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je m'endormais dans ses bras.
»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances ailées.--Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à travers mes paupières demi-closes.
»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait.
»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père, mon noble Henri!--L'aimez-vous à présent, ma mère?
»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait.
»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame, trempé dans l'ambroisie! La joie du coeur, les bonnes caresses, le rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que sais-je?
»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande.
»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas comme si elle eût demandé une caresse.
»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon coeur. Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de la terre.
»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.--Souvent, je lui parlai de vous, ma mère.
»Il devenait triste et ne répondait pas.
»Seulement, il me disait:
»--Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.
»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je l'espère,--j'en suis sûre,--car Henri n'a jamais menti.
»Et, si j'en crois les avertissements de mon coeur, l'instant est proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer!
»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que lui.
»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux talent d'artiste eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix d'or la poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,--el Cincelador!--il me dit:
»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus tard connaître.
»--Je veux que vous soyez vous-même mon professeur, répondis-je,--toujours! toujours!
»Il sourit et répliqua:
»--Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.
»--Eh bien! m'écriai-je,--ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus long que vous.»
FIN DU TOME DEUXIÈME.
TABLE DES CHAPITRES DU DEUXIÈME VOLUME.
Pages L'HÔTEL DE NEVERS. (Suite.)
IV. Largesse 5 V. Où est expliquée l'absence de Faënza et de Saldagne 25 VI. Dona Cruz 45 VII. Le prince de Gonzague 63 VIII. La veuve de Nevers 81 IX. Le plaidoyer 103 X. J'y suis 127 XI. Où le bossu se fait inviter au bal de la cour 147
LES MÉMOIRES D'AURORE.
I. La maison aux deux entrées 167 II. Souvenirs d'enfance 187
FIN DE LA TABLE.
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Tavanne remplacé par Taranne pages 113, 122, 128