Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2
Part 3
--Vous raillez, monseigneur!... ne savez-vous pas qu'il rive les verrous à ma porte, et qu'il joue près de moi le rôle d'un gardien de sérail?...
--Vous exagérez tout, dona Cruz!...
--Monseigneur, l'oiseau captif ne regarde même pas les dorures de sa cage... je me déplais chez vous... j'y suis prisonnière... ma patience est à bout... je vous somme de me rendre ma liberté!
Gonzague se prit à sourire.
--Pourquoi me cacher ainsi à tous les yeux? reprit-elle;--répondez, je le veux!
Sa tête charmante se dressait impérieuse.
Gonzague souriait toujours.
--Vous ne m'aimez pas? poursuivit-elle en rougissant, non point de honte, mais de dépit;--puisque vous ne m'aimez pas, vous ne pouvez être jaloux de moi!...
Gonzague lui prit la main et la porta à ses lèvres.
Elle rougit davantage.
--J'ai cru..., murmura-t-elle en baissant les yeux,--vous m'avez dit une fois que vous n'étiez pas marié... A toutes mes questions sur ce sujet, ceux qui m'entourent répondent par le silence... J'ai cru... quand j'ai vu que vous me donniez des maîtres de toutes sortes... quand j'ai vu que vous me faisiez enseigner tout ce qui fait le charme des dames françaises... pourquoi ne le dirai-je pas?... je me suis crue aimée!
Elle s'arrêta pour glisser à la dérobée un regard vers Gonzague, dont les yeux exprimaient le plaisir et l'admiration.
--Et je travaillais, continua-t-elle,--pour me rendre plus digne et meilleure... je travaillais avec courage, avec ardeur... rien ne me coûtait... Il me semblait qu'il n'y avait point d'obstacle assez fort pour entraver ma volonté...
Vous souriez! s'écria-t-elle avec un véritable mouvement de fureur;--santa Virgen! ne souriez pas ainsi, prince, ou vous me rendriez folle!
Elle se plaça devant lui, et, d'un ton qui n'admettait plus de faux fuyants:
--Si vous ne m'aimez pas, que voulez-vous de moi?
--Je veux vous faire heureuse, dona Cruz, répondit Gonzague doucement,--je veux vous faire heureuse et puissante...
--Faites-moi libre d'abord! s'écria la belle captive en pleine révolte.
Et, comme Gonzague cherchait à la calmer:
--Faites-moi libre! répéta-t-elle, libre! libre!... cela me suffit... je ne veux que cela!
Puis, donnant cours à sa turbulente fantaisie:
--Je veux Paris!... je veux le Paris de vos promesses!... ce Paris bruyant et brillant que je devine à travers les murs de ma prison... Je veux sortir... je veux me montrer partout. A quoi me servent mes parures entre quatre murailles? Regardez-moi!... Pensiez-vous que j'allais m'éteindre dans mes larmes?
Elle eut un retentissant éclat de rire.
--Regardez-moi, prince; me voilà consolée... je ne pleurerai plus jamais, je rirai toujours, pourvu qu'on me montre l'Opéra, dont je ne sais que le nom, les fêtes, les danses...
--Ce soir, dona Cruz, interrompit Gonzague froidement,--vous mettrez votre plus riche parure.
Elle releva sur lui son regard défiant et curieux.
--Et je vous conduirai, poursuivit Gonzague, au bal de M. le régent.
Dona Cruz demeura comme abasourdie.
Son visage, mobile et charmant, changea deux ou trois fois de couleur.
--Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle enfin; car elle doutait encore.
--C'est vrai, répondit Gonzague.
--Vous ferez cela, vous? s'écria-t-elle;--oh! je vous pardonne tout, prince... vous êtes bon!... vous êtes mon ami!...
Elle se jeta à son cou,--puis, le quittant, elle se mit à gambader comme une folle.
Tout en dansant, elle disait:
--Le bal du régent!... nous irons au bal du régent!... Les clôtures ont beau être épaisses, le jardin froid et désert, les fenêtres closes!... j'ai entendu parler du bal du régent!... je sais qu'on y verra des merveilles... et moi, je serai là!...
Oh! merci! merci, prince! s'interrompit-elle;--si vous saviez comme vous êtes beau quand vous êtes bon!... C'est au Palais-Royal, n'est-ce pas?... moi qui mourais d'envie de voir le Palais-Royal...
Elle était tout au bout de la chambre. D'un bond, elle fut auprès de Gonzague et s'agenouilla sur un coussin à ses pieds.
Et, toute sérieuse, elle demanda en croisant ses deux belles mains sur le genou du prince et en le regardant fixement:
--Quelle toilette ferai-je?
Gonzague secoua la tête gravement.
--Aux bals de la cour de France, dona Cruz, répondit-il,--il y a quelque chose qui rehausse et pare un beau visage encore plus que la toilette la plus recherchée.
Dona Cruz essaya de deviner.
--C'est le sourire? dit-elle, comme un enfant à qui l'on propose une naïve énigme.
--Non, répliqua Gonzague.
--C'est la grâce?...
--Non... vous avez la grâce et le sourire, dona Cruz... la chose dont je vous parle...
--Je ne l'ai pas... n'est-ce pas?
Et, comme Gonzague tardait à répondre, elle ajouta, impatiente déjà:
--Me la donnerez-vous?
--Je vous la donnerai, dona Cruz.
--Mais qu'est-ce donc que je n'ai pas? interrogea la coquette, qui, en même temps, jeta son triomphant regard vers le miroir.
Certes, le miroir ne pouvait suppléer à la réponse de Gonzague.
Gonzague répondit:
--Un nom!
Et voilà dona Cruz précipitée du sommet de sa joie.
Un nom! Elle n'avait pas de nom!... Le Palais Royal, ce n'était pas la plaza Santa, derrière l'Alcazar.--Il ne s'agissait plus ici de danse au son d'un tambour de basque avec une ceinture de faux sequins autour des hanches.
Oh! la pauvre dona Cruz!--Gonzague venait bien de lui faire une promesse...
Mais la promesse de Gonzague!
Et d'ailleurs, un nom, cela se donne-t-il?
Le prince sembla marcher de lui-même au-devant de cette objection.
--Si vous n'aviez pas de nom, chère enfant, dit-il, toute ma tendre affection serait impuissante... mais votre nom n'est qu'égaré; c'est moi qui le retrouve... Vous avez un nom illustre parmi les plus illustres noms de France.
--Que dites-vous!... s'écria la fillette éblouie.
--Vous avez une famille, poursuivit Gonzague, dont le ton était solennel; une famille puissante et alliée à nos rois... Votre père était duc.
--Mon père! répéta dona Cruz; il était duc, dites-vous?... Il est donc mort?
Gonzague courba la tête.
--Et ma mère?...
La voix de la pauvre enfant tremblait.
--Votre mère, repartit Gonzague,--est princesse.
--Elle vit! s'écria dona Cruz, dont le coeur bondit;--vous avez dit: «Elle est princesse!...» Elle vit! ma mère vit!... je vous en prie, je vous en prie, parlez-moi de ma mère!
Gonzague mit un doigt sur sa bouche.
--Pas à présent, murmura-t-il.
Mais dona Cruz n'était pas faite pour se laisser prendre à ces airs de mystère.
Elle saisit les deux mains de Gonzague.
Vous allez me parler de ma mère, dit-elle, et tout de suite!--Mon Dieu! comme je vais l'aimer... Elle est bien bonne, n'est-ce pas?... et bien belle?
C'est une chose singulière! s'interrompit-elle avec gravité;--j'ai toujours rêvé cela... Une voix en moi me disait que j'étais la fille d'une princesse.
Gonzague eut grand'peine à garder son sérieux.
--Elles sont toutes les mêmes! pensa-t-il.
--Oui, continua dona Cruz,--quand je m'endormais, le soir, je la voyais, ma mère... toujours... toujours penchée à mon chevet... de grands beaux cheveux noirs... un collier de perles... de fiers sourcils... des pendants d'oreilles en diamants... et un regard si doux!... Comment s'appelle ma mère?
--Vous ne pouvez le savoir encore, dona Cruz.
--Pourquoi cela?
--Un grand danger!...
--Je comprends! je comprends! interrompit-elle, prise tout à coup par quelque romanesque souvenir... J'ai vu au théâtre de Madrid des comédies... C'était ainsi... On ne disait jamais du premier coup aux jeunes filles le nom de leur mère.
--Jamais, approuva Gonzague.
--Un grand danger..., reprit dona Cruz; et cependant... j'ai de la discrétion, allez!... j'aurais gardé mon secret jusqu'à la mort!
Elle se campa, belle et fière comme Chimène.
--Je n'en doute pas, repartit Gonzague;--mais vous n'attendrez pas longtemps, chère enfant... Dans quelques heures, le secret de votre naissance vous sera révélé... En ce moment, vous ne devez savoir qu'une seule chose: c'est que vous ne vous appelez pas Maria de la Santa-Cruz.
--Mon vrai nom était Flor?
--Pas davantage.
--Comment donc m'appelais-je?
--Vous reçûtes au berceau le nom de votre mère, qui était Espagnole... vous vous nommez Aurore.
Dona Cruz tressaillit et répéta:
--Aurore!...
Puis elle ajouta en frappant ses mains l'une contre l'autre:
--Voilà une chose singulière!
Gonzague la regardait attentivement. Il attendait qu'elle parlât.
--Pourquoi cette surprise?
--Parce que ce nom est rare, repartit la jeune fille devenue rêveuse,--et me rappelle...
--Et vous rappelle? interrogea Gonzague avec anxiété.
--Pauvre petite Aurore! murmura dona Cruz, les yeux humides,--comme elle était bonne... et jolie! et comme je l'aimais!
Gonzague faisait évidemment effort pour cacher sa fiévreuse curiosité. Heureusement que dona Cruz était tout entière à ses souvenirs.
--Vous avez connu, dit le prince en affectant une froide indifférence,--une jeune fille qui s'appelait Aurore?
--Oui...
--Quel âge avait-elle?
--Mon âge... nous étions deux enfants... et nous nous aimions tendrement, bien qu'elle fût heureuse, et moi bien pauvre...
--Y a-t-il longtemps de cela?
--Des années...
Elle regarda Gonzague en face et ajouta:
--Mais cela vous intéresse donc, monsieur le prince?
Gonzague était un de ces hommes qu'on ne trouve jamais hors de garde.
Il prit la main de dona Cruz et répondit avec bonté:
--Je m'intéresse à tout ce que vous aimez, ma fille... Parlez-moi de cette jeune Aurore qui fut votre amie autrefois.
VII
--Le prince de Gonzague.--
La chambre à coucher de Gonzague, riche et de plus beau luxe, comme tout le reste de l'hôtel, s'ouvrait, d'un côté, sur un entre-deux servant de boudoir, qui donnait dans le petit salon où nous avons laissé nos traitants et nos gentilshommes; de l'autre côté, elle communiquait avec la bibliothèque, riche et nombreuse collection qui n'avait pas de rivale à Paris.
Gonzague était un homme très-lettré, savant latiniste, familier avec les grands littérateurs d'Athènes et de Rome, théologien subtil à l'occasion et profondément versé dans les études philosophiques.
S'il eût été seulement honnête homme avec cela, rien ne lui eût résisté.
Mais le sens de la droiture lui manquait.--Plus on est fort quand on n'a point de règle, plus on s'écarte de la vraie voie.
Il était comme ce prince des contes de l'enfance qui naît dans un berceau d'or entouré de fées amies. Les fées lui donnent tout, à cet heureux petit prince, tout ce qui peut faire la gloire et le bonheur d'un homme.--Mais on a oublié une fée; celle-ci se fâche; elle arrive en colère et dit: «Tu garderas tout ce que nos soeurs t'ont donné, mais...»
Ce mais suffit pour rendre le petit prince malheureux entre les plus misérables.
Gonzague était beau, Gonzague était puissamment riche, Gonzague était de race souveraine; il avait de la bravoure, ses preuves étaient faites; il avait de la science et de l'intelligence; peu d'hommes maniaient la parole avec autant d'autorité que lui; sa valeur diplomatique était connue et cotée fort haut; à la cour, tout le monde subissait son charme; mais...
Mais il n'avait ni foi ni loi et son passé tyrannisait déjà son présent.
Il n'était plus le maître de s'arrêter sur la pente où il avait mis le pied dès ses plus jeunes années; fatalement, il était entraîné à mal faire pour couvrir et cacher ses anciens méfaits.
C'eût été une riche organisation pour le bien; c'était pour le mal une machine vigoureuse. Rien ne lui coûtait. Après vingt-cinq ans, il ne sentait point encore de fatigues.
Quant au remords, Gonzague n'y croyait pas plus qu'à Dieu.
Nous n'avons pas besoin d'apprendre au lecteur que dona Cruz était pour lui un instrument, instrument fort habilement choisi et qui, selon toute apparence, devait fonctionner à merveille.
Gonzague n'avait point pris cette jeune fille au hasard. Il avait hésité longtemps avant de fixer son choix. Dona Cruz réunissait toutes les qualités qu'il avait rêvées, y compris certaine ressemblance assez vague assurément, mais suffisante pour que les indifférents pussent prononcer ce mot si précieux: «Il y a un _air de famille_.»
Cela vous donne tout de suite à l'imposture une terrible vraisemblance.
Mais une circonstance se présentait tout à coup, sur laquelle Gonzague n'avait point compté.
En ce moment, malgré l'étrange révélation que dona Cruz venait de recevoir, ce n'était pas elle qui était la plus émue.
Gonzague avait besoin de toute sa diplomatie pour cacher son trouble.
Et, malgré toute sa diplomatie, la jeune fille découvrit le trouble et s'en étonna.
La dernière parole de Gonzague, tout adroite qu'elle était, laissa un doute dans l'esprit de dona Cruz. Le soupçon s'éveilla en elle. Les femmes n'ont pas besoin de comprendre pour se défier.
Mais qu'y avait-il donc pour émouvoir ainsi un homme, fort surtout par son sang-froid? Un nom prononcé!
Qu'est-ce qu'un nom?
D'abord, comme l'a dit notre belle recluse, le nom était rare.--Ensuite, il y a des pressentiments.
Les athées croient à tout, sauf à Dieu. Gonzague était d'Italie et très-dévôt aux pressentiments.
Ce nom l'avait violemment frappé.--C'était l'appréciation même de la violence du choc qui troublait maintenant Gonzague superstitieux.
Il se disait:
--C'est un avertissement!
Avertissement de qui?
Gonzague croyait aux étoiles, ou du moins à son étoile. Les étoiles ont une voix. Son étoile avait parlé.
Si c'était une découverte, ce nom, tombé par hasard, les conséquences de cette découverte étaient si graves, que l'étonnement et le trouble du prince ne doivent plus être un sujet de surprise.
Il y avait dix-huit ans qu'il cherchait!
Il se leva, prenant pour prétexte un grand bruit qui montait des jardins, mais en réalité pour calmer son agitation et composer son visage.
Sa chambre était située à l'angle rentrant formé par l'aile droite de la façade de l'hôtel donnant sur le jardin et le principal corps de logis. En face de ses fenêtres étaient celles de l'appartement occupé par madame la princesse de Gonzague.
Là, d'épais rideaux retombaient sur les vitres de toutes les croisées closes.
Dona Cruz, voyant le mouvement de Gonzague se leva aussi et voulut aller à la fenêtre. Ce n'était chez elle que curiosité d'enfant.
--Restez, lui dit Gonzague;--il ne faut pas encore qu'on vous voie.
Au-dessous de la fenêtre et dans toute l'étendue du jardin dévasté, une foule compacte s'agitait.
Le prince ne donna pas même un coup d'oeil à cela.
Son regard s'attacha, pensif et sombre, aux croisées de sa femme.
--Viendra-t-elle? se dit-il.
Dona Cruz avait repris sa place d'un air boudeur.
--Quand même!... se dit encore Gonzague; la bataille serait au moins décisive!
Puis, prenant son parti:
--A tout prix, il faut que je sache...
Au moment où il allait revenir vers sa jeune compagne, il crut reconnaître dans la foule cet étrange petit personnage dont l'excentrique fantaisie avait fait sensation ce matin dans le salon d'apparat,--le bossu, adjudicataire de la niche de Médor.
Le bossu tenait un livre d'heures à la main et regardait, lui aussi, les fenêtres de madame de Gonzague.
En toute autre circonstance, Gonzague eût peut-être donné quelque attention à ce fait, car il ne négligeait rien d'ordinaire.--Mais il voulait savoir.
S'il fût resté une minute de plus à la croisée, voici ce qu'il aurait vu. Une femme descendit le perron de l'aile gauche, une camériste de la princesse; elle s'approcha du bossu, qui lui dit rapidement quelques mots et lui remit le livre d'heures.
Puis la camériste rentra chez madame la princesse et le bossu disparut.
--Ce bruit venait d'une dispute entre mes nouveaux locataires, dit Gonzague en reprenant sa place auprès de dona Cruz.--Où en étions-nous, chère enfant?
--Au nom que je dois porter désormais.
--Au nom qui est le vôtre... Aurore... Mais quelque chose est venu à la traverse... Qu'est-ce donc?
--Avez-vous oublié déjà?... fit dona Cruz avec un malicieux sourire.
Gonzague fit semblant de chercher.
--Ah! s'écria-t-il;--nous y sommes... une jeune fille que vous aimiez et qui portait aussi le nom d'Aurore...
--Une belle jeune fille... orpheline comme moi...
--Vraiment!... Et c'est à Madrid...
--A Madrid.
--Elle était Espagnole?
--Non... elle était Française.
--Française? répéta Gonzague, qui jouait admirablement l'indifférence.
Il étouffa même un léger bâillement.
Vous eussiez dit qu'il poursuivait ce sujet d'entretien par simple complaisance.
Seulement, toute son adresse était en pure perte. L'espiègle sourire de dona Cruz aurait dû l'en avertir.
--Et qui prenait soin d'elle? demanda-t-il d'un air distrait.
--Une vieille femme...
--Et qui payait la duègne?
--Un gentilhomme.
--Français aussi?
--Oui..., Français.
--Jeune ou vieux?
--Jeune... et très-beau.
Elle le regardait en face.--Gonzague feignit de réprimer un second bâillement.
--Mais pourquoi me parlez-vous de ces choses qui vous ennuient, monseigneur? s'écria dona Cruz en riant;--vous ne connaissez pas la jeune fille... vous ne connaissez pas le gentilhomme... je ne vous aurais jamais cru si curieux que cela.
Gonzague vit bien qu'il fallait prendre la peine de jouer plus serré.
--Je ne suis pas curieux, mon enfant, répondit-il en changeant de ton;--vous ne me connaissez pas encore... Il est certain que je ne m'intéresse personnellement ni à cette jeune fille ni à ce gentilhomme... quoique je connaisse beaucoup de monde à Madrid... Mais quand j'interroge, j'ai mes raisons pour cela... Voulez-vous me dire le nom de ce gentilhomme?
Cette fois, les beaux yeux de dona Cruz exprimèrent une véritable défiance.
--Je l'ai oublié, répondit-elle sèchement.
--Je crois que si vous le vouliez bien..., insista Gonzague en souriant.
--Je vous répète que je l'ai oublié!...
--Voyons... en rassemblant vos souvenirs... Cherchons tous deux...
--Mais que vous importe le nom de ce gentilhomme?
--Cherchons, vous dis-je,--vous allez voir ce que j'en veux faire... Ne serait-ce point...?
--M. le prince, interrompit la jeune fille, j'aurais beau chercher, je ne trouverais point.
Cela fut dit si résolûment que toute insistance devenait impossible.
--N'en parlons plus, fit Gonzague; c'est fâcheux, voilà tout... et je vais vous dire pourquoi cela est fâcheux... Un gentilhomme français établi en Espagne ne peut être qu'un exilé... il y en a malheureusement beaucoup... Vous n'avez point de compagne de votre âge ici, ma chère enfant; et l'amitié ne s'improvise pas... Je me disais: «J'ai du crédit... Je ferai gracier le gentilhomme, qui ramènera la jeune fille... et ma chère petite dona Cruz ne sera plus seule.»
Il y avait dans ces paroles un tel accent de simplicité vraie, que la pauvre fillette en fut touchée jusqu'au fond du coeur.
--Ah! fit-elle,--vous êtes bon!
--Je n'ai pas de rancune, dit Gonzague en souriant;--il est temps encore.
--Ce que vous me proposez là, dit dona Cruz,--je n'osais pas vous le demander, mais j'en mourais d'envie!... ma pauvre belle Aurore!... mais vous n'avez pas besoin de savoir le nom du gentilhomme... vous n'avez pas besoin d'écrire en Espagne... j'ai revu mon amie.
--Depuis peu?
--Tout récemment.
--Où donc?
--A Paris.
--Ici? fit Gonzague.
Dona Cruz ne se défiait plus.--Gonzague gardait son sourire, mais il était pâle.
--Mon Dieu! reprit la fillette sans être interrogée,--ce fut le jour de notre arrivée... Depuis que nous avions passé la porte Saint-Honoré, je me disputais avec M. de Peyrolles pour ouvrir les rideaux, qu'il tenait obstinément fermés... il m'empêcha ainsi de voir le Palais-Royal, et je ne le lui pardonnerai jamais... Au détour d'une petite rue, non loin de là, le carrosse frôlait les maisons... j'entendis qu'on chantait dans une salle basse... M. de Peyrolles avait la main sur le rideau, mais sa main se retira, parce que j'avais brisé dessus mon éventail!... J'avais reconnu la voix; je soulevai le rideau... Ma petite Aurore, toujours la même, mais bien plus belle, était à la fenêtre de la salle basse.
Gonzague tira ses tablettes de sa poche.
--Je poussai un cri, poursuivit dona Cruz;--le carrosse avait repris le grand trot;--je voulus descendre... je fis le diable... ah! si j'avais été assez forte pour étrangler votre Peyrolles!...
--C'était, dites-vous, interrompit Gonzague, une rue aux environs du Palais-Royal?
--Tout auprès?
--La reconnaîtriez-vous?
--Oh! fit dona Cruz,--je sais comment on l'appelle!... mon premier soin fut de le demander à M. de Peyrolles.
--Et comment l'appelle-t-on?
--La rue du Chantre... Mais qu'écrivez-vous donc là, monseigneur?
Gonzague traçait en effet, quelques mots sur ses tablettes. Il répondit:
--Ce qu'il faut pour que vous puissiez revoir votre amie.
Dona Cruz se leva, le rouge du plaisir au front, la joie dans les yeux.
--Vous êtes bon! répéta-t-elle, vous êtes donc véritablement bon!
Gonzague ferma ses tablettes et les serra!
--Chère enfant, vous en pourrez juger bientôt... répondit-il. Maintenant, il faut nous séparer pour quelques instants... vous allez assister à une cérémonie solennelle... ne craignez point d'y montrer votre embarras ou votre trouble... c'est naturel... on vous en saura gré.
Il se leva et prit la main de dona Cruz.
--Dans une demi-heure, tout au plus, reprit-il, vous allez voir votre mère.
Dona Cruz mit la main sur son coeur.
--Que dirai-je?... fit-elle.
--Vous n'avez rien à cacher des misères de votre enfance... rien, entendez-vous... vous n'avez rien à dire, sinon la vérité... la vérité tout entière.
Il souleva une draperie derrière laquelle était un boudoir.
--Entrez ici, dit-il.
--Oui, murmura la jeune fille;--et je vais prier Dieu... pour ma mère!
--Priez, dona Cruz, priez... cette heure est solennelle dans votre vie.
Elle entra dans le boudoir. La draperie retomba sur elle après que Gonzague lui eut baisé la main.
--Mon rêve!... pensait-elle tout haut:--ma mère est princesse!
Gonzague, resté seul, s'assit devant son bureau, la tête entre ses deux mains. C'est lui qui avait besoin de se recueillir: un monde de pensées s'agitait dans son cerveau.
--Rue du Chantre!... murmura-t-il.--Est-elle seule?... l'a-t-il suivie?... Ce serait audacieux!... mais est-ce bien elle?
Il resta un instant les yeux fixés dans le vide.
Puis il s'écria:
--C'est ce dont il faut s'assurer tout d'abord.
Il sonna; personne ne répondit.
Il appela Peyrolles par son nom.--Nouveau silence.
Gonzague se leva et passa vivement dans la bibliothèque, où d'ordinaire le factotum attendait ses ordres: la bibliothèque était déserte.
Sur la table, seulement, il y avait un pli à l'adresse de Gonzague. Celui-ci l'ouvrit.
Le billet contenait ces mots:
«Je suis venu; j'avais beaucoup à vous dire. Il s'est passé d'étranges choses au pavillon.»
Puis, en forme de _post-scriptum_:
«M. le cardinal de Lorraine est chez la princesse. Je veille.»
Gonzague froissa le billet.
--Ils vont tous lui dire, murmura-t-il:--«Assistez au conseil... pour vous-même... pour votre enfant, s'il existe...» Elle se roidira... elle ne viendra pas!... c'est une femme morte... Et qui l'a tuée?... s'interrompit-il, le front plus pâle et l'oeil baissé.
Il pensait tout haut, malgré lui.
--Fière créature autrefois... belle au-dessus des plus belles!... douce comme les anges... vaillante autant qu'un chevalier!... c'est la seule femme que j'eusse aimée, si j'avais pu aimer une seule femme!
Il se redressa, et le sourire sceptique revint à ses lèvres.
--Chacun pour soi ici-bas! fit-il;--suis-je cause, moi, que la loi humaine soit faite ainsi? est-ce ma faute si, pour s'élever au-dessus de certain niveau, il faut mettre le pied sur des marches qui sont des têtes ou des coeurs?
Comme il rentrait dans sa chambre, son regard tomba sur les draperies du boudoir où dona Cruz était renfermée.