Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2
Part 2
Mon Dieu, M. de Gonzague pensait comme tout le monde en disant: «Il n'y a point de mal à ce que Bois-Rosé gagne cinq ou six cent mille livres avec cela!»
--Il me semble avoir entendu dire à Peyrolles, reprit-il en atteignant son portefeuille, qu'on lui a offert deux ou trois mille louis du paquet de cédules que Son Altesse a bien voulu m'envoyer... mais fi donc!... je les ai gardées pour mes amis.
Il y eut un long bravo. Plusieurs de ces messieurs avaient déjà des cartes dans leurs poches; mais abondance de cartes ne nuit pas, quand elles valent cent pistoles la pièce.
On n'était vraiment pas plus aimable que ce M. de Gonzague ce matin!
Il ouvrit son portefeuille, et jeta sur la table un gros paquet de lettres roses, ornées de ravissantes vignettes qui toutes représentaient, parmi des Amours entrelacés et des fouillis de fleurs, le Crédit, le grand Crédit, tenant à la main une corne d'abondance.
On fit le partage. Chacun en prit pour soi et ses amis, sauf le petit marquis, qui était encore un peu gentilhomme, et ne revendait point ce qu'on lui donnait.
Le noble Oriol avait, à ce qu'il paraît, un nombre considérable d'amis, car il emplit ses poches.
Gonzague les regardait faire.
Son oeil rencontra celui de Chaverny, et tous deux se prirent à rire.
Si quelqu'un de ces messieurs croyait prendre Gonzague pour dupe, celui-là se trompait; Gonzague avait son idée: il était plus fort dans son petit doigt qu'une douzaine d'Oriol multipliées par un demi-cent de Gironne ou de Montaubert.
--Veuillez, messieurs, dit-il, laisser deux de ces cartes pour Faënza et pour Saldagne... Je m'étonne, en vérité, de ne les point voir ici.
Il était sans exemple que Faënza et Saldagne eussent manqué à l'appel.
--Je suis heureux, reprit Gonzague, pendant qu'avait lieu la curée d'invitations cotées rue Quincampoix, je suis heureux d'avoir pu faire encore pour vous cette bagatelle... Souvenez-vous bien de ceci... Partout où je passerai, vous passerez. Vous êtes autour de moi un bataillon sacré: votre intérêt est de me suivre, mon intérêt est de vous tenir toujours la tête au-dessus de la foule.
Il n'y avait plus sur la table que les deux lettres de Saldagne et de Faënza. On se remit à écouter le maître attentivement et respectueusement.
--Je n'ai plus qu'une chose à vous dire, acheva Gonzague: des événements vont avoir lieu sous peu qui seront pour vous des énigmes. Ne cherchez jamais,--je ne demande point ceci, je l'exige,--ne cherchez jamais les raisons de ma conduite; prenez seulement le mot d'ordre, et faites... Si la route est longue et difficile, peu vous importe, puisque je vous affirme sur mon honneur que la fortune est au bout.
--Nous vous suivrons! s'écria Navailles.
--Tous, tant que nous sommes! ajouta Gironne.
Et Oriol, rond comme un ballon, conclut avec un geste chevaleresque:
--Fût-ce en enfer!
--La peste! cousin, fit Chaverny entre haut et bas, les chauds amis que nous avons là!... Je voudrais gager que...
Un cri de surprise et d'admiration l'interrompit.
Lui-même resta bouche béante à regarder une jeune fille d'une admirable beauté qui venait de se montrer étourdiment au seuil de la chambre à coucher de Gonzague.
Évidemment, elle n'avait point cru trouver là si nombreuse compagnie.
Comme elle franchissait le seuil, son visage tout jeune, tout brillant d'espiègle gaieté, avait un petillant sourire. A la vue des compagnons de Gonzague, elle s'arrêta, rabattit vivement son voile de dentelle, épaissi par la broderie, et resta immobile comme une charmante statue.
Chaverny la dévorait des yeux. Les autres avaient toutes les peines du monde à réprimer leurs regards curieux.
Gonzague, qui d'abord avait fait un mouvement, se remit aussitôt et alla droit à la nouvelle venue.
Il prit sa main, qu'il porta vers ses lèvres avec plus de respect encore que de galanterie.
La jeune fille resta muette.
--C'est la belle recluse! murmura Chaverny.
--L'Espagnole!... ajouta Navailles.
--Celle pour qui M. le prince tient close sa petite maison derrière Saint-Magloire!
Et ils admiraient, en connaisseurs qu'ils étaient, cette taille souple, amoureuse et noble à la fois, ce bas de jambe adorable, attaché à un pied de fée, cette splendide couronne de cheveux abondants, soyeux et plus noirs que le jais.
C'était tout ce qu'ils pouvaient voir.
L'inconnue portait une toilette de ville dont la richesse simple sentait la grande dame. Elle la portait bien.
--Messieurs, dit le prince, vous deviez voir aujourd'hui même cette jeune et chère enfant, car elle m'est chère à plus d'un titre; et je le proclame, je ne comptais point que ce serait sitôt. Je ne me donne point l'honneur de vous présenter à elle en ce moment; il n'est pas temps. Attendez-moi ici, je vous prie. Tout à l'heure, nous aurons besoin de vous.
Il prit la main de la jeune fille, après l'avoir baisée de nouveau, et la fit entrer dans son appartement, dont la porte se renferma sur eux.
Vous eussiez vu aussitôt tous les visages changer, sauf celui du petit marquis de Chaverny, qui resta impertinent comme devant.
Le maître n'était plus là; tous ces écoliers barbus avaient vacances.
--A la bonne heure! s'écria Gironne.
--Ne nous gênons pas! fit Montaubert.
--Messieurs, reprit Nocé, le feu roi fit une sortie semblable de madame de Montespan, devant toute la cour assemblée... Choisy, c'est ton vénérable oncle qui raconte cela dans ses mémoires. Monseigneur de Paris était présent, le chancelier, les princes, trois cardinaux et deux abbesses, sans compter le père Letellier. Le roi et sa comtesse devaient échanger solennellement leurs adieux pour rentrer, chacun de son côté, dans le giron de la vertu. Mais pas du tout: madame de Montespan pleura; Louis le Grand larmoya, puis tous deux tirèrent leur révérence à l'austère assemblée, et de cette aventure naquit mademoiselle de Blois, qui est maintenant madame la duchesse d'Orléans.
--Qu'elle est belle! dit Chaverny tout rêveur.
--Ah çà! fit Oriol, savez-vous une idée qui me vient? Cette assemblée de famille... si c'était pour un divorce!
On se récria d'abord, puis chacun convint que la chose n'était pas impossible.
Personne n'ignorait la profonde séparation qui existait entre le prince de Gonzague et sa femme.
--Ce diable d'homme est fin comme l'ambre, reprit Taranne, il est capable de laisser la femme et de garder la dot!
--Et c'est là-dessus, ajouta Gironne, que nous allons donner nos votes.
--Qu'en dis-tu, toi, Chaverny? demanda le gros Oriol.
--Je dis, répliqua le petit marquis, que vous seriez des infâmes, si vous n'étiez des sots...
--De par Dieu! petit cousin, s'écria Nocé, tu es à l'âge où l'on corrige les mauvaises habitudes; j'ai envie...
--La la! s'interposa le paisible Oriol.
Chaverny n'avait même pas regardé Nocé.
--Qu'elle est belle! fit-il une seconde fois.
--Chaverny est amoureux! s'écria-t-on de toutes parts.
--C'est pourquoi je lui pardonne, ajouta Nocé.
--Mais, en somme, demanda Gironne, que sait-on sur cette jeune fille?
--Rien, répondit Navailles, sinon que M. de Gonzague la cache soigneusement, et que Peyrolles est l'eunuque chargé d'obéir aux caprices de cette belle personne.
--Peyrolles n'a pas parlé?
--Peyrolles ne parle jamais.
--C'est pour cela qu'on le garde.
--Elle doit être à Paris, reprit Nocé, depuis une ou deux semaines tout au plus; car, le mois passé, la Nivelle était reine et maîtresse dans la petite maison de M. le prince.
--Depuis lors, ajouta Oriol, nous n'avons pas soupé une seule fois à la petite maison.
--Il y a une manière de corps de garde dans le jardin, dit Montaubert; les chefs de poste sont tantôt Faënza, tantôt Saldagne.
--Mystère! mystère!
--Prenons patience... Nous allons savoir cela aujourd'hui... Holà! Chaverny!
Le petit marquis tressaillit comme si on l'eût éveillé en sursaut.
--Chaverny, tu rêves!...
--Chaverny, tu es muet!
--Chaverny, parle! parle, quand même ce serait pour nous dire des injures!
Le petit marquis appuya son menton contre sa main blanchette.
--Messieurs, dit-il, vous vous damnez tous les jours trois ou quatre fois pour quelques chiffons de banque... Moi, pour cette belle fille-là, je me damnerai une fois, voilà tout.
En quittant Cocardasse junior et Amable Passepoil, installés commodément à l'office devant un copieux repas, M. de Peyrolles était sorti de l'hôtel par la porte du jardin. Il prit la rue Saint-Denis, et, passant derrière l'église Saint-Magloire, il s'arrêta devant la porte d'un autre jardin dont les murs disparaissaient presque sous les branches énormes et pendantes d'une allée de vieux ormes.
M. de Peyrolles avait dans la poche de son beau pourpoint la clef de cette porte.
Il entra. Le jardin était solitaire. On voyait, au bout d'une allée en berceau, ombreuse jusqu'au mystère, un pavillon tout neuf, bâti dans le style grec, et dont le péristyle s'entourait de statues.
Un bijou que ce pavillon! la dernière oeuvre de l'architecte Oppenort!
M. de Peyrolles s'engagea dans la sombre allée et gagna le pavillon.
Dans le vestibule étaient plusieurs valets en livrée.
--Où est Saldagne? demanda Peyrolles.
On n'avait point vu M. le baron de Saldagne depuis la veille.
--Et Faënza?
Même réponse que pour Saldagne.
La maigre figure de l'intendant prit une expression d'inquiétude.
--Que veut dire ceci? pensa-t-il.
Sans interroger autrement les valets, il demanda si mademoiselle était visible.
Il y eut un va et vient de domestiques. On entendit la voix de la première camériste. Mademoiselle attendait M. de Peyrolles dans son boudoir.
--Je n'ai pas dormi! s'écria-t-elle dès qu'elle l'aperçut, je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit!... Je ne veux plus demeurer dans cette maison!... La ruelle qui est de l'autre côté du mur est un coupe-gorge.
C'était la jeune fille admirablement belle que nous avons vue entrer tout à l'heure chez M. de Gonzague. Sans faire tort à sa toilette, elle était plus charmante encore, s'il est possible, dans son déshabillé du matin. Son peignoir blanc flottant laissait deviner les perfections de sa taille, légère et robuste à la fois; ses beaux grands cheveux noirs dénoués tombaient à flots abondants sur ses épaules, et ses petits pieds nus jouaient dans des mules de satin.
Pour approcher de si près et sans danger pareille enchanteresse, il fallait être de marbre.
M. de Peyrolles avait toutes les qualités de l'emploi de confiance qu'il remplissait auprès de son maître.
Il eût disputé le prix de l'impassibilité à Mesrour, chef des eunuques noirs du calife Haroun-el-Reschild.
Au lieu d'admirer les charmes de sa belle compagne, il lui dit:
--Dona Cruz, M. le prince désire vous voir à son hôtel ce matin.
--Miracle! s'écria la jeune fille; moi sortir de ma prison! moi traverser la rue! moi, moi! Êtes-vous bien sûr de ne pas rêver debout, monsieur de Peyrolles?
Elle le regarda en face, puis elle éclata de rire, en exécutant très-remarquablement une pirouette double.
L'intendant ajouta sans sourciller:
--Pour vous rendre à l'hôtel; M. le prince désire que vous fassiez toilette.
--Moi! se récria encore la jeune fille, faire toilette! santa Virgen! je ne crois pas un mot de ce que vous me dites!
--Je parle pourtant très-sérieusement, dona Cruz; dans une heure, il faut que vous soyez prête.
Dona Cruz se regarda dans une glace et se rit au nez.
Puis, pétulante comme la poudre:
--Angélique! Justine! madame Langlois! Sont-elles lentes, ces Françaises! fit-elle en colère de ne les point voir arriver avant d'avoir été appelées. Madame Langlois, Justine, Angélique!
--Il faut le temps..., voulut dire le flegmatique factotum.
--Vous, allez-vous-en! s'écria dona Cruz; vous avez fait votre commission... J'irai.
--C'est moi qui vous conduirai, rectifia Peyrolles.
--Oh! l'ennui! santa Maria! soupira dona Cruz; si vous saviez comme je voudrais voir une autre figure que la vôtre, mon bon monsieur de Peyrolles!
Madame Langlois, Angélique et Justine, trois chambrières parisiennes, entrèrent ensemble à ce moment. Dona Cruz ne songeait déjà plus à elles.
--Je ne veux pas, dit-elle, que ces deux hommes restent la nuit dans ma maison, ils me font peur.
Il s'agissait de Faënza et de Saldagne.
--C'est la volonté de monseigneur, répliqua l'intendant.
--Suis-je esclave? s'écria la pétulante enfant, déjà rouge de colère; ai-je demandé à venir ici? Si je suis prisonnière, c'est bien le moins que je puisse choisir mes geôliers! Dites-moi que je ne reverrai plus ces deux hommes ou je n'irai pas à l'hôtel...
Madame Langlois, première camériste de dona Cruz, s'approcha de M. de Peyrolles et lui dit quelques mots à l'oreille. Le visage de l'intendant, qui était naturellement très-pâle, devint livide.
--Avez-vous vu cela? demanda-t-il d'une voix qui tremblait.
--Je l'ai vu, répondit la camériste.
--Quand donc?
--Tout à l'heure. On vient de les trouver tous deux.
--Où cela?
--En dehors de la poterne qui donne sur la ruelle.
--Je n'aime pas qu'on parle à voix basse en ma présence, dit dona Cruz avec hauteur.
--Pardon, madame, repartit humblement l'intendant; qu'il vous suffise de savoir que ces deux hommes qui vous déplaisent..., vous ne les reverrez plus.
--Alors, qu'on m'habille, ordonna la belle fille.
--Ils ont soupé hier soir en bas tous les deux, racontait cependant madame Langlois en reconduisant Peyrolles sur l'escalier. Saldagne, qui était de garde, a voulu reconduire M. de Faënza. Nous avons entendu dans la ruelle un cliquetis d'épées.
--Dona Cruz m'a parlé de cela, interrompit Peyrolles.
--Le bruit n'a pas duré longtemps, reprit la camériste; tout à l'heure un valet sortant par la ruelle s'est heurté contre deux cadavres.
--Langlois! Langlois! appela en ce moment la belle recluse.
--Allez! ajouta la camériste remontant les degrés précipitamment; ils sont là, au bout du jardin.
Dans le boudoir, les trois chambrières commencèrent l'oeuvre facile et charmante de la toilette d'une jolie fille. Dona Cruz se livra bientôt tout entière au bonheur de se voir si belle. Son miroir lui souriait.
Santa Virgen! elle n'avait jamais été si heureuse depuis son arrivée dans cette grande ville de Paris, dont elle n'avait vu que les rues longues et noires par une sombre nuit d'automne.
--Enfin! se disait-elle, mon beau prince va tenir sa promesse... Je vais voir, être vue!... Paris, qu'on m'a tant vanté, va être pour moi autre chose qu'un pavillon isolé dans un froid jardin entouré de murs!
Et, toute joyeuse, elle échappait aux mains de ses caméristes pour danser en rond autour de la chambre, comme une folle enfant qu'elle était...
M. de Peyrolles, lui, avait gagné tout d'un temps le bout du jardin. Au fond d'une charmille sombre, sur un tas de feuilles sèches, il y avait deux manteaux étendus.
Sous les manteaux on devinait la forme de deux corps humains.
Peyrolles souleva en frissonnant le premier manteau, puis l'autre.
Sous le premier était Faënza, sous le second Saldagne.
Tous deux avaient au front une blessure pareille.
Les dents de Peyrolles s'entre-choquèrent avec bruit. Il laissa retomber les manteaux.
VI
--Dona Cruz.--
Il y a une fatale histoire que tous les romanciers ont racontée au moins une fois en leur vie: c'est l'histoire de la pauvre enfant enlevée à sa mère,--qui était duchesse,--par les gypsies d'Écosse, par les brigands de la Calabre ou du Rhin, par les brigands de Hongrie ou par les gitanos d'Espagne.
Nous ne savons absolument pas et nous prenons l'engagement de ne point l'apprendre, si notre belle dona Cruz était une duchesse volée ou une véritable fille de gitana.
La chose certaine, c'est qu'elle avait passé sa vie entière parmi les gitanos, allant comme eux de ville en ville, de hameaux en bourgades en dansant sur la place publique, tant qu'on voulait pour un maravédis.
C'est elle-même qui nous dira comment elle avait quitté ce métier libre, mais peu lucratif, pour venir habiter à Paris la petite maison de M. de Gonzague.
Une demi-heure après sa toilette achevée, nous la retrouvons dans la chambre à coucher de ce dernier, émue malgré sa hardiesse, et toute confuse de la belle entrée qu'elle venait de faire.
--Pourquoi Peyrolles ne vous a-t-il pas accompagnée? lui demanda Gonzague.
--Votre Peyrolles, répondit la jeune fille,--a perdu la parole et le sens pendant que je faisais ma toilette... Il ne m'a quittée qu'un instant pour se promener au jardin...; quand il est revenu, il ressemblait à un homme frappé de la foudre. Mais, s'interrompit-t-elle d'une voix caressante, ce n'est pas pour parler de votre Peyrolles que vous m'avez fait venir, n'est-ce pas, monseigneur?
--Non, répondit Gonzague en riant,--ce n'est pas pour parler de mon Peyrolles.
--Dites vite! s'écria dona Cruz;--que voulez-vous de moi?... Je brûle de le savoir, vous voyez bien! Dites vite!
Gonzague la regardait attentivement.
Il pensait:
--J'ai cherché longtemps, mais pouvais-je trouver mieux?... Elle lui ressemble, sur ma foi! ce n'est pas une illusion que je me fais...
--Eh bien, reprit dona Cruz, dites donc!
--Asseyez vous, chère enfant, repartit Gonzague.
--Retournerai-je dans ma prison?
--Pas pour longtemps...
--Ah!... fit la jeune fille avec regret,--j'y retournerai?... Pour la première fois aujourd'hui, j'ai vu un coin de la ville au soleil... C'est beau!... ma solitude me semblera plus triste.
--Nous ne sommes pas à Madrid, objecta Gonzague, et il faut des précautions.
--Pourquoi des précautions? fais-je du mal pour que l'on me cache?
--Non, assurément, dona Cruz; mais...
--Ah! tenez, monseigneur, l'interrompit-elle avec feu,--il faut que je vous parle: j'ai le coeur trop plein... Vous n'avez pas besoin de me le rappeler, allez! Je vois bien que nous ne sommes plus à Madrid... mon pauvre beau Madrid, où j'étais pauvre, c'est vrai, orpheline, abandonnée..., mais où j'étais libre... libre comme l'air du ciel!...
Elle s'interrompit, et ses sourcils noirs se froncèrent légèrement.
--Savez-vous, monseigneur, dit-elle, que vous m'aviez promis bien des choses?
--Je tiendrai plus que je n'ai promis, repartit Gonzague.
--Ceci est encore une promesse... et je commence à ne plus croire.
Ses sourcils se détendirent et un voile de rêverie vint adoucir l'éclair aigu de son regard.
--Ils me connaissaient tous, dit-elle,--les gens du peuple et les seigneurs... ils m'aimaient, et, quand j'arrivais on criait: «Venez, venez voir la gitanita, la gitanita qui va danser le bamboleo de Xerès!» et si je tardais à venir, il y avait toujours du monde... beaucoup de monde à m'attendre sur le plaza Santa, derrière l'Alcazar... Quand je rêve la nuit, je revois ces grands orangers du palais qui embaumaient l'air du soir et ces maisons à tourelles brodées, où s'ouvrait à demi la jalousie, vers la brune... Ah! ah! j'ai prêté ma mandoline à plus d'un grand d'Espagne! Beau pays! se reprit-elle les larmes aux yeux,--pays des parfums et des sérénades! Ici, l'ombre de vos arbres est froide et fait frissonner.
Sa tête se pencha sur sa main. Gonzague la laissait dire et semblait songer.
--Vous souvenez-vous? dit-elle tout à coup;--c'était un soir... J'avais dansé plus tard que de coutume... Au détour de la rue sombre qui monte à l'Assomption, je vous vis soudain près de moi... j'eus peur et j'eus espoir. Quand vous parlâtes, votre voix grave et douce me serra le coeur; mais je ne songeai point à m'enfuir... Vous me dites en vous plaçant devant moi pour me barrer le passage:
«--Comment vous appelez-vous, enfant?
»--Santa-Cruz, répondis-je; on m'appelait Flor quand j'étais avec mes frères les gitanos de Grenade; mais les prêtres m'avaient donné avec le baptême le nom de Marie de la Sainte-Croix.
»--Ah! me dîtes-vous,--vous êtes chrétienne?...» Peut-être ne vous souvenez-vous plus déjà de tout cela, monseigneur?
--Si fait, dit Gonzague avec distraction;--je n'ai rien oublié.
--Moi, reprit dona Cruz, dont la voix eut un tremblement,--je me souviendrai de cette heure-là toute ma vie... Je vous aimais déjà... Comment? Je ne sais... Par votre âge, vous pourriez être mon père... et où trouverais-je un amant plus beau, plus noble, plus brillant que vous?
Elle dit cela sans rougir.--Elle ne savait pas ce que c'était que notre pudeur.
Ce fut un baiser de père que Gonzague déposa sur son front.
Dona Cruz laissa échapper un gros soupir.
--Vous me dites, reprit-elle: «Tu es trop belle, ma fille, pour danser ainsi sur la place publique avec un tambour de basque et une ceinture de faux sequins... Viens avec moi.»
Je me mis à vous suivre. Je n'avais déjà plus de volonté.
En entrant dans votre demeure, je reconnus bien que c'était le propre palais d'Alberoni. On me dit que vous étiez l'ambassadeur secret du régent de France auprès de la cour de Madrid.
Que m'importait cela?--Nous partîmes le lendemain.--Vous ne me donnâtes point place dans votre chaise.
Oh! je ne vous ai jamais dit cela, monseigneur, car c'est à peine si je vous entrevois à de rares intervalles. Je suis seule, je suis triste, je suis abandonnée!
Je fis cette longue route de Madrid à Paris, cette route sans fin, dans un carrosse à rideaux épais et toujours fermés, je la fis en pleurant, je la fis avec des regrets plein le coeur!... Je sentais bien déjà que j'étais une exilée.
Et combien de fois, combien de fois, sainte Vierge! durant ces heures silencieuses, n'ai-je pas regretté mes libres soirées, ma danse folle et mon rire perdu!...
Gonzague ne l'écoutait plus: sa pensée était ailleurs.
--Paris! Paris! s'écria-t-elle avec une pétulance qui le fit tressaillir; vous souvenez-vous quel tableau vous m'aviez fait de Paris?... Paris, le paradis des belles filles!... le rêve enchanté, la richesse inépuisable, le luxe éblouissant... un bonheur qui ne rassasie pas! une fête de toute la vie... Vous souvenez-vous comme vous m'aviez enivrée?...
Elle prit la main de Gonzague et la tint entre les siennes.
--Monseigneur, monseigneur, fit-elle plaintivement, j'ai vu de nos belles fleurs d'Espagne dans votre jardin... elles sont bien faibles, bien tristes... elles vont mourir... Voulez-vous donc me tuer, monseigneur?...
Et, se redressant soudain pour rejeter en arrière l'opulente parure de ses cheveux, elle alluma un rapide éclair dans sa prunelle.
--Écoutez, monseigneur, s'écria-t-elle,--je ne suis pas votre esclave; j'aime la foule, moi, la solitude m'effraye... j'aime le bruit; le silence me glace... il me faut la lumière, le mouvement, le plaisir surtout, le plaisir qui fait vivre... La gaieté m'attire, le rire m'enivre, les chansons me charment... L'or du vin de Rotta met des diamants dans mes yeux, et quand je ris je sens bien que je suis plus belle!
--Charmante folle, murmura Gonzague avec une caresse tout paternelle.
Dona Cruz retira ses mains:
--Vous n'étiez pas ainsi à Madrid!... fit-elle.
Puis avec colère:
--Vous avez raison, je suis folle... mais je veux devenir sage... je m'en irai...
--Dona Cruz!... fit le prince.
Elle pleurait.--Il prit son mouchoir brodé pour essuyer doucement ses larmes.
Sous ces larmes, qui n'avaient pas eu le temps de sécher, vint un fin sourire.
--D'autres m'aimeront! dit-elle avec menace.
Ce paradis, reprit-elle avec amertume.--C'était une prison!... vous m'avez trompée, prince... Un merveilleux boudoir m'attendait dans un pavillon qui semble détaché d'un palais de fée... du marbre, des peintures délicieuses, des draperies de velours brodé d'or... de l'or aussi aux lambris, et des sculptures, des cristaux aux voûtes...
Mais à l'entour, poursuivit-elle, des ombrages sombres et mouillés... des pelouses noires, où tombent une à une les pauvres feuilles, mortes de ce froid qui me glace...
Des caméristes muettes, des valets discrets, des gardes du corps farouches... et pour majordôme, cet eunuque livide, ce Peyrolles...
--Avez-vous à vous plaindre de M. de Peyrolles? demanda Gonzague.
--Non... il est l'esclave de mes moindres désirs... il me parle avec douceur... avec respect même, et, chaque fois qu'il m'aborde, la plume de son feutre balaye la terre.
--Eh bien?...