Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1
Chapter 8
La façade qui donnait sur le jardin datait de cinquante ans à peine. C'était une ordonnance de hautes colonnes italiennes supportant les arcades d'un cloître régnant. Le jardin immense, ombreux et peuplé de statues, allait rejoindre à l'est, au sud et à l'ouest les rues Quincampoix, Aubry-le-Boucher et Saint-Denis.
Paris n'avait pas de palais plus princier. Il fallait donc que Gonzague, prince, artiste et orgueilleux, eût un bien grave motif pour bouleverser tout cela.
Voici le motif qu'avait Gonzague.
Le régent, au sortir d'un souper, avait accordé à M. le prince de Carignan le droit d'établir en son hôtel un colossal office d'agent de change. La rue Quincampoix chancela un instant sur la base vermoulue de ses bicoques. On disait que M. de Carignan avait le droit d'empêcher tout transport d'action signé ailleurs que chez lui.
Gonzague fut jaloux.
Pour le consoler, au sortir d'un autre souper, le régent lui accorda, pour l'hôtel de Gonzague, le monopole des échanges d'actions contre marchandises.
C'était un cadeau étourdissant. Il y avait là dedans des montagnes d'or.
Ce qu'il fallait d'abord, c'était faire de la place pour tout le monde, puisque tout le monde devait payer et même très-cher.--Le lendemain du jour où la concession fut octroyée, l'armée des démolisseurs arriva. On s'en prit d'abord au jardin.
Les statues prenaient de la place et ne payaient point: on enleva les statues; les arbres ne payaient point et prenaient de la place: on abattit les arbres.
Par une fenêtre du premier étage, tendue de hautes tapisseries, une femme en deuil vint et regarda d'un oeil triste l'oeuvre de dévastation.
Elle était belle, mais si pâle, que les ouvriers la comparaient à un fantôme.
Ils se disaient entre eux que c'était la veuve du feu duc de Nevers, la femme du prince Philippe de Gonzague.
Elle regarda longtemps; il y avait en face de sa croisée un orme plus que séculaire, où les oiseaux chantaient chaque matin, saluant le renouveau du jour, l'hiver comme l'été.
Quand le vieil orme tomba sous la hache, la femme en deuil ferma les draperies sombres de sa croisée. On ne la revit plus.
Elles tombèrent toutes ces grandes allées ombreuses au bout desquelles se voyaient les corbeilles de rosiers avec l'énorme vase antique trônant sur son piédestal. Les corbeilles furent foulées, les rosiers arrachés, les vases jetés dans un coin du garde-meuble.
Tout cela tenait de la place, toute cette place valait de l'argent.
Beaucoup d'argent, Dieu merci! Savait-on jusqu'où la fièvre de l'agio pousserait chacune de ces loges que Gonzague allait faire construire? On ne pouvait désormais jouer que là, et tout le monde voulait jouer. Telle baraque devait se louer assurément aussi cher qu'un hôtel.
A ceux qui s'étonnaient ou qui se moquaient de ces ravages, Gonzague répondait:
--Dans cinq ans, j'aurai deux ou trois milliards... J'achèterai le château des Tuileries à Sa Majesté Louis quinzième, qui sera roi et qui sera ruiné.
Ce matin où nous entrons pour la première fois à l'hôtel, l'oeuvre de dévastation était à peu près achevée.
Un triple étage de cages en planches s'élevait tout autour de la cour d'honneur. Les vestibules étaient transformés en bureaux, et les maçons terminaient les baraques du jardin.
La cour était littéralement encombrée de loueurs et d'acheteurs.
C'était aujourd'hui même qu'on devait entrer en jouissance; c'était aujourd'hui qu'on devait ouvrir les comptoirs de la _maison d'or_, comme déjà on l'appelait.
Chacun entrait comme il voulait ou à peu près dans l'intérieur de l'hôtel. Tout le rez-de-chaussée, tout le premier étage, sauf l'appartement privé de madame la princesse, étaient aménagés pour recevoir marchands et marchandises.
L'âcre odeur du sapin raboté vous saisissait partout à la gorge; partout vos oreilles étaient offensées par le bruit redoublé du marteau.
Les valets ne savaient auquel entendre. Les préposés à la vente perdaient la tête.
Sur le perron principal, au milieu d'un état-major de marchands, on voyait un gentilhomme chargé de velours, de soie, de dentelles, avec des bagues à tous les doigts, et une superbe chaîne en orfévrerie joyautée autour du cou.
C'était M. de Peyrolles, confident, conseiller intime et factotum du maître de céans.
Il n'avait pas vieilli beaucoup. C'était toujours le même personnage maigre, jaune, voûté, dont les gros yeux effrayés appelaient la mode des lunettes.
Il avait ses flatteurs et le méritait bien, car Gonzague le payait cher.
Vers neuf heures, au moment où l'encombrement diminuait un peu, par suite de cette gênante sujétion de l'appétit à laquelle obéissent même les spéculateurs, deux hommes qui n'avaient pas précisément tournures de financiers passèrent le seuil de la grande porte, à quelques pas l'un de l'autre.
Bien que l'entrée fût libre, ces deux gaillards n'avaient pas l'air bien pénétrés de leur droit.
Le premier dissimulait très-mal son inquiétude sous un grand air d'impertinence; le second, au contraire, se faisait aussi humble qu'il le pouvait.
Tous deux portaient l'épée, de ces longues épées qui vous sentaient leur estafier à trois lieues à la ronde.
Il faut bien l'avouer, ce genre était un peu démodé. La régence avait extirpé le spadassin. On ne se tuait plus guère, même en haut lieu, qu'à coups de friponneries.
Progrès patent et qui prouvait en faveur de la mansuétude des moeurs nouvelles.
Nos deux braves cependant s'engagèrent dans la foule, le premier jouant des coudes sans façon, l'autre se glissant avec une adresse de chat au travers des groupes, trop occupés pour prendre souci de lui.
Cet insolent qui s'en allait frottant ses coudes troués contre tant de pourpoints neufs, portait de mémorables moustaches à la crâne, un feutre défoncé qui se rabattait sur ses yeux, une cotte de buffle, et des chausses dont la couleur première était un problème. Sa rapière en verrouil relevait le pan déchiré du propre manteau de don César de Bazan.
Notre homme venait de Madrid.
L'autre--l'estafier humble et timide--avait trois poils blondâtres hérissés sous son nez crochu. Son feutre, privé de bords, le coiffait comme l'éteignoir coiffe la chandelle. Un vieux pourpoint, rattaché à l'aide de lanières de cuir, des chausses rapiécées, des bottes béantes, complétaient ce costume, qui eût demandé pour accompagnement une écritoire luisante bien mieux qu'une flamberge.
Il en avait une pourtant, une flamberge, mais qui, modeste autant que lui, battait humblement ses chevilles.
Après avoir traversé la cour, nos deux braves arrivèrent à peu près en même temps à la porte du grand vestibule, et tous deux, s'examinant du coin de l'oeil, eurent la même pensée.
--Voici, se dirent-ils chacun de son côté, voici un triste sire qui ne vient pas pour acheter la maison d'or!
II
--Deux revenants.--
Ils avaient raison tous les deux. Robert Macaire et Bertrand, déguisés en traîneurs de brettes du temps de Louis XIV, en spadassins affamés et râpés, n'auraient point eu d'autres tournures.
Macaire, cependant, prenait en pitié son collègue, dont il apercevait seulement le profil perdu derrière le collet de son pourpoint, relevé pour cacher la trahison de la chemise absente.
--On n'est pas misérable comme cela! se disait-il.
Et Bertrand, pour qui le visage de son confrère disparaissait derrière les masses ébouriffées d'une chevelure de nègre, pensait dans la bonté de son coeur:
--Le pauvre diable marche sur sa chrétienté. Il est pénible de voir un homme d'épée dans ce piteux état. Au moins, moi, je garde de l'apparence.
Il jeta un coup d'oeil satisfait sur les ruines de son accoutrement.
Macaire, se rendant un témoignage pareil, ajoutait à part lui:
--Moi, du moins, je ne fais pas compassion aux gens!
Et il se redressait, morbleu! plus fier qu'Artaban, les jours où ce galant homme avait un habit neuf.
Un valet à mine haute et impertinente se présenta au seuil du vestibule. Tous deux pensèrent à la fois:
--Le malheureux n'entrera pas!
Macaire arriva le premier.
--Que voulez-vous? demanda le valet.
--Je viens pour acheter, drôle, répliqua Macaire, droit comme un i et la main à la garde de sa brette.
--Acheter quoi?
--Ce qui me plaira, coquin... Regarde-moi bien!... Je suis ami de ton maître et un homme d'argent, vivadiou!
Il prit le valet par l'oreille, le fit tourner et passa en ajoutant:
--Cela se voit, que diable!
Le valet pirouetta et se trouva en face de Bertrand, qui lui tira son éteignoir avec politesse.
--Mon ami, lui dit Bertrand d'un ton confidentiel, je suis un ami de M. le prince... Je viens pour affaires... de finances.
Le valet, encore tout étourdi, le laissa passer.
Macaire était déjà dans la première salle, et, jetant à droite et à gauche des regards dédaigneux:
--Ce n'est pas mal, fit-il; on logerait ici à la rigueur!
Bertrand, derrière lui:
--M. de Gonzague me paraît assez bien établi!
Ils étaient chacun à un bout de la salle.--Macaire aperçut Bertrand.
--Par exemple!... s'écria-t-il, voilà qui est impayable!... On a laissé entrer ce bon garçon!... Ah! capédébiou! quelle tournure!
Il se mit à rire de tout son coeur.
--Ma parole, pensa Bertrand, il se moque de moi!... Croirait-on cela?
Il se détourna pour se tenir les côtes, et ajouta:
--Il est magnifique!
Macaire cependant, le voyant rire, se ravisa et pensa:
--Après tout, c'est ici la foire. Ce grotesque a peut-être assassiné quelque traitant au coin d'une rue... S'il avait les poches pleines!... J'ai envie d'entamer l'entretien, sandiéou!
--Qui sait, réfléchissait en même temps Bertrand, on doit en voir ici de toutes les couleurs... L'habit ne fait pas le moine... Ce croquemitaine a peut-être fait quelque coup hier au soir... S'il y avait de bons écus dans ces vilaines poches... Fantaisie me prend de faire un peu connaissance.
Macaire s'avançait.
--Mon gentilhomme!... dit-il en saluant avec roideur.
--Mon gentilhomme!... faisait au même instant Bertrand, courbé jusqu'à terre.
Ils se redressèrent comme deux ressorts et d'un commun mouvement.
L'accent de Macaire avait frappé Bertrand; la mélopée nasale de Bertrand avait fait tressaillir Macaire.
--A pas pur! s'écria ce dernier; je crois que c'est c'ta couquin de Passepoil!
--Cocardasse! Cocardasse junior! repartit le Normand, dont les yeux habitués aux larmes s'inondaient déjà; est-ce bien toi que je revois?
--En chair et en os, mon bon, capédébiou!... Embrasse-moi, ma caillou!
Il ouvrit ses bras. Passepoil se précipita sur son sein.
A eux deux, ils faisaient un véritable tas de loques.
Ils restèrent longtemps embrassés. Leur émotion était sincère et profonde.
--Assez! dit enfin le Gascon. Parle un peu voir, que j'entende ta voix.
--Dix-neuf ans de séparation! murmura Passepoil en essuyant ses yeux avec sa manche.
--Tron de l'air! se récria le Gascon, tu n'as donc pas de mouchoir, névou?
--On me l'aura volé dans cette cohue, répliqua doucement l'ancien prévôt.
Cocardasse fouilla dans sa poche avec vivacité. Bien entendu qu'il n'y trouva rien.
--Bagasse! fit-il d'un air indigné; le monde est plein de filous! Ah! ma caillou! reprit-il, dix-neuf ans! Nous étions jeunes tous deux!
--L'âge des folles amours!... Hélas! mon coeur n'a pas vieilli!
--Moi, je bois aussi honnêtement qu'autrefois!
Ils se regardèrent dans le blanc des yeux.
--Dites donc, maître Cocardasse, prononça Passepoil avec regret, ça ne vous a pas embelli, les années!
--Franchement, mon vieux Passepoil, riposta le Gascon, je suis fâché de t'avouer cela, mais tu es encore plus laid qu'autrefois. Eh donc!
Frère Passepoil eut un sourire d'orgueilleuse modestie et murmura:
--Ce n'est pas l'avis de ces dames!--Mais, reprit-il, en vieillissant, tu as gardé tes belles allures: toujours la jambe bien tendue, la poitrine en avant, les épaules effacées, et tout à l'heure, en t'apercevant, je me disais à part moi: «Jarnibleu! voilà un gentilhomme de grande mine...»
--Comme moi, comme moi, ma caillou! interrompit Cocardasse. Aussitôt que je t'ai vu, j'ai pensé: «Oïmé! que voilà un cavalier qui a une galante tournure!»
--Que veux-tu! fit le Normand en minaudant, la fréquentation du beau sexe, ça ne se perd jamais tout à fait.
--Ah çà! que diable es-tu devenu, mon bon, depuis l'affaire?
--L'affaire des fossés de Caylus? acheva Passepoil, qui baissa la voix malgré lui. Ne m'en parle pas! j'ai toujours devant les yeux le regard flamboyant du petit Parisien...
--Il avait beau faire nuit, capédébiou! on voyait les éclairs de sa prunelle!
--Comme il les menait!
--Huit morts dans la douve!
--Sans compter les blessés.
--Ah! sandiéou! quelle grêle de horions! C'était beau à voir. Et quand je pense que, si nous avions pris franchement notre parti, comme des hommes, si nous avions jeté l'argent reçu à la tête de ce Peyrolles pour nous mettre derrière Lagardère, Nevers ne serait pas mort! C'est pour le coup que notre fortune était faite!
--Oui, dit Passepoil avec un gros soupir, nous aurions dû faire cela!
--Ce n'était pas assez que de mettre des boutons à nos lames... il fallait défendre Lagardère... notre élève chéri...
--Notre maître! fit Passepoil en se découvrant d'un geste involontaire.
Le Gascon lui serra la main, et tous deux restèrent un instant pensifs.
--Ce qui est fait est fait, dit enfin Cocardasse. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé depuis; mais, moi, ça ne m'a pas porté bonheur... Quand les coquins de Carrigue nous chargèrent avec leurs carabines, je rentrai au château... Tu avais disparu... Au lieu de tenir ses promesses, le Peyrolles nous licencia le lendemain, sous prétexte que notre présence dans le pays confirmerait des soupçons déjà éveillés. C'était juste. On nous paya tant bien que mal. Nous partîmes. Je passai la frontière, demandant partout de tes nouvelles, chemin faisant. Rien!... Je m'établis d'abord à Pampelune, puis à Burgos, puis à Salamanque. Je descendis sur Madrid...
--Bon pays pourtant!...
--Le stylet y fait tort à l'épée; c'est comme l'Italie, qui, sans cela, serait un vrai paradis... De Madrid, je passai à Tolède, de Tolède à Ciudad-Réal; puis, las de la Castille, où je m'étais fait malgré moi de mauvaises affaires avec les alcades, j'entrai dans le royaume de Valence... Capédébiou! j'ai bu du bon vin de Majorque à Ségorbe... mais il coûte cher!... Je m'en allai de là pour avoir servi un vieux licencié qui voulait se défaire d'un sien cousin... La Catalogne vaut aussi son prix... Il y a des gentilshommes tout le long des routes entre Tortose, Tarragone et Barcelone... mais bourses vides et longues rapières... Enfin, j'ai repassé les monts... Je n'avais plus un maravédis. J'ai senti que la voix de la patrie me rappelait... Voilà mon histoire.
--Alors, mon pauvre Cocardasse, tu n'as pas fait fortune?
Le Gascon retourna ses poches.
--Et toi, demanda-t-il, pécaïre?
--Moi, répondit le Normand, je fus poursuivi par les chevaux de Carrigue jusqu'à Bagnères-de-Luchon, ou à peu près. L'idée me vint aussi de passer en Espagne; mais je trouvai un bon bénédictin qui, sur mon air décent, me prit à son service. Il allait à Kehl, sur le Rhin, faire un héritage au nom de sa communauté. Je crois que je lui emportai sa malle et sa valise, et peut-être aussi son argent.
--Couquinasse! fit le Gascon.
--J'entrai en Allemagne. Voilà un brigand de pays! Tu parles de stylet? C'est au moins de l'acier. Là-bas, ils ne se battent qu'à coups de pots de bière... La femme d'un aubergiste de Mayence me débarrassa des ducats du bénédictin. Elle était gentille et elle m'aimait!--Ah! s'interrompit-il, Cocardasse, mon brave compagnon, pourquoi ai-je le malheur de plaire ainsi aux femmes!... Sans les femmes, j'aurais pu acheter une maison de campagne où passer mes vieux jours: un petit jardin, une prairie parsemée de pâquerettes rosées, un ruisseau avec un moulin.
--Et, dans le moulin, une meunière, interrompit le Gascon.
Passepoil se frappa la poitrine.
--Les passions! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel; les passions font le tourment de la vie et empêchent un jeune homme de mettre de côté!
Ayant ainsi formulé la saine morale de sa philosophie, frère Passepoil reprit:
--J'ai fait comme toi, j'ai couru de ville en ville... pays plat, gros, bête et ennuyeux... des étudiants maigres et couleur de safran... des nigauds de poëtes qui bayent au clair de lune... des bourgmestres obèses qui n'ont jamais le plus petit neveu à mettre en terre... des églises où on ne chante pas la messe... des femmes... mais je ne saurais médire de ce sexe dont les enchantements ont embelli et brisé ma carrière!... enfin, de la viande crue et de la bière au lieu de vin!
--A pas pur! prononça résolûment Cocardasse, je n'irai jamais dans ce pays-là!
--J'ai vu Cologne, Francfort, Vienne, Berlin, Munich et un tas d'autres villes noires où l'on rencontre des troupes de grands nigauds qui chantent l'air du diable qu'on porte en terre... J'ai fait comme toi, j'ai pris le mal du pays. J'ai traversé les Flandres, et me voilà!
--La France! s'écria Cocardasse, il n'y a que la France!
--Noble pays!
--Patrie du vin!
--Mère des amours!
--Mon cher maître, se reprit frère Passepoil après ce duo où ils avaient lutté de lyrique élan, est-ce seulement le manque absolu de maravédis, joint à l'amour de la patrie, qui t'a fait repasser la frontière?
--Et toi..., est-ce uniquement le mal du pays?
Frère Passepoil secoua la tête; Cocardasse baissa ses terribles yeux.
--Il y a bien encore autre chose, fit-il. Un soir, au détour d'une rue, je me suis trouvé face à face avec... devine qui?...
--Je devine, repartit Passepoil. Pareille rencontre m'a fait quitter Bruxelles au pas de course.
--A cet aspect, mon bon, je sentis que l'air de la Catalogne ne me valait plus rien... Ce n'est pas une honte que de céder le pas à Lagardère. Eh donc!
--Je ne sais pas si c'est honte, mais c'est assurément prudence. Tu connais l'histoire de nos compagnons dans l'affaire des douves de Caylus?
Passepoil baissa la voix pour demander cela.
--Oui, oui, fit le Gascon, je sais l'histoire. Lou couquin l'avait dit: «Vous mourrez tous de ma main!»
--L'ouvrage avance... Nous étions neuf épées à l'attaque, en comptant le capitaine Lorrain, chef des bandouliers... Je ne parle même pas de ses gens.
--Neuf bonnes lames! dit Cocardasse d'un air pensif.
--Sur les neuf, Staupitz et le capitaine Lorrain sont partis les premiers. Staupitz était de famille, bien qu'il eût l'air d'un rustaud. Le capitaine Lorrain était bon homme de guerre, et le roi d'Espagne lui avait donné un régiment. Staupitz mourut sous les murs de son propre manoir, auprès de Nuremberg... il mourut d'un coup de pointe... là... entre les deux yeux!
Passepoil posa son doigt à l'endroit indiqué.
D'instinct, Cocardasse fit de même en disant:
--Le capitaine Lorrain mourut à Naples d'un coup de pointe entre les deux yeux, là! Pour ceux qui savent et qui se souviennent, c'est comme le cachet du vengeur!
--Les autres avaient fait leur chemin, reprit Passepoil, car M. de Gonzague n'a oublié que nous dans ses largesses. Pinto avait épousé une madonna de Turin; le Matador tenait une académie en Écosse; Joël de Jugan avait acheté une gentilhommière au fond de la basse Bretagne.
--Oui, oui, fit encore Cocardasse; ils étaient tranquilles et à leur aise. Mais Pinto fut tué à Turin, le Matador fut tué à Glasgow.
--Joël de Jugan fut tué à Morlaix, continua frère Passepoil; tous du même coup!
--La botte de Nevers!
--La terrible botte de Nevers!
Ils gardèrent un instant le silence. Cocardasse releva le bord affaissé de son feutre pour essuyer son front en sueur.
--Il reste encore Faënza, dit-il ensuite.
--Et Saldagne, ajouta frère Passepoil.
--Gonzague a fait beaucoup pour ces deux-là... Faënza est chevalier.
--Et Saldagne est baron... Leur tour viendra!
--Un peu plus tôt, un peu plus tard, murmura, le Gascon, le nôtre aussi!
--Le nôtre aussi! répéta Passepoil en frissonnant.
Cocardasse se redressa.
--Eh donc! s'écria-t-il en homme qui prend son parti, sais-tu, mon bon?... quand il m'aura couché sur le pavé ou sur l'herbe, avec ce trou entre les deux sourcils, car je sais bien qu'on ne lui résiste pas, je lui dirai comme autrefois: «Hé! lou petit couquin! tends-moi seulement la main, et, pour que je meure content, pardonne au vieux Cocardasse!» Capédébiou! voilà tout ce qu'il en sera.
Passepoil ne put retenir une grimace.
--Je tâcherais qu'il me pardonnât aussi, dit-il, mais pas si tard.
--Au petit bonheur, ma caillou!... En attendant, il est exilé de France... A Paris, du moins, on est sûr de ne point le rencontrer...
--Sûr?... répéta le Normand d'un air peu convaincu.
--Enfin, c'est, en cet univers, l'endroit où l'on a le plus de chance de l'éviter... J'y suis venu pour cela.
--Moi de même.
--Et aussi pour me recommander au bon souvenir de M. de Gonzague.
--Il nous doit bien quelque chose, celui-là!
--Saldagne et Faënza nous protégeront.
--Jusqu'à ce que nous soyons grands seigneurs comme eux!
--Sandiéou! ferons-nous une belle paire de galants, mon bon!
Le Gascon fit une pirouette, et le Normand répondit sérieusement:
--Je porte très-bien la toilette!
--Quand j'ai demandé Faënza, reprit Cocardasse, on m'a répondu: «M. le chevalier n'est pas visible...» M. le chevalier! répéta-t-il en haussant les épaules, pas visible!... J'ai vu le temps où je le faisais tourner comme une toupie!
--Quand je me suis présenté à la porte de Saldagne, repartit Passepoil, un grand laquais m'a toisé fort malhonnêtement et m'a dit: «M. le baron ne reçoit pas.»
--Hein! s'écria Cocardasse, quand nous aurons, nous aussi, de grands laquais! Morbiou! je veux que le mien soit insolent comme un valet de bourreau!
--Ah! soupira Passepoil, si j'avais seulement une gouvernante!
--A pas pur! mon bon, cela viendra! Si je comprends bien, tu n'as pas encore vu M. de Peyrolles.
--Non; je veux m'adresser au prince lui-même.
--On dit qu'il est maintenant riche à millions!
--A milliards!... C'est ici la maison d'or, comme on l'appelle. Moi, je ne suis pas fier, je me ferai financier, si on veut.
--Fi donc!... homme d'argent!... mon prévôt!...
Tel fut le premier cri qui s'échappa du noble coeur de Cocardasse junior. Mais il se ravisa et ajouta:
--Triste chute! Cependant... s'il est vrai qu'on fasse fortune là dedans...
--Si c'est vrai! s'écria Passepoil avec enthousiasme; mais tu ne sais donc pas?...
--J'ai entendu parler de bien des choses... mais je ne crois pas aux prodiges, moi!
--Il te faudra bien y croire... Les merveilles abondent... As-tu ouï parler du bossu de la rue Quincampoix?
--Celui qui prête sa bosse aux endosseurs d'actions?
--Il ne la prête pas... il la loue... et depuis deux ans il a gagné, dit-on, quinze cent mille livres.
--Pas possible! s'écria le Gascon en éclatant de rire.
--Tellement possible, qu'il va épouser une comtesse!
--Quinze cent mille livres! répétait Cocardasse; une simple bosse!
--Ah! mon ami, fit Passepoil avec effusion, nous avons perdu là-bas de bien belles années... mais, enfin, nous arrivons au bon moment... Figure-toi qu'il n'y a qu'à se baisser pour prendre... C'est la pêche miraculeuse! Demain, les louis d'or ne vaudront plus que six blancs... En venant ici, j'ai vu des marmots qui jouaient au bouchon avec des écus de six livres!
Cocardasse passa sa langue sur ses lèvres.
--Ah çà! dit-il, par ce temps de cocagne, combien peut valoir un coup de pointe allongé proprement et savamment... à fond... là, dans toutes les règles de l'art?
Il effaça sa poitrine, fit un appel bruyant du pied droit et se fendit.
Passepoil cligna de l'oeil.
--Pas tant de bruit! fit-il; voici des gens qui viennent.
Puis, se rapprochant et baissant la voix:
--Mon opinion, dit-il à l'oreille de son ancien patron, est que ça doit valoir encore un bon prix. Avant qu'il soit une heure, j'espère bien savoir cela au juste de la bouche même de M. de Gonzague.
III
--Les enchères.--