Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 1
Chapter 7
Il prit dans la poche de ses chausses le bouton d'acier qui lui servait en salle, et l'adapta au bout de son épée. Passepoil l'imita.
Tous deux respirèrent alors: ils avaient le coeur plus libre.
Les estafiers et leurs nouveaux alliés s'étaient divisés en trois troupes. La première avait tourné les douves pour arriver du côté de l'ouest; la seconde gardait sa position au delà du pont; la troisième, composée principalement de bandouliers et de contrebandiers conduits par Saldagne, devait attaquer de face, en arrivant par le petit escalier.
Lagardère et Nevers les voyaient distinctement depuis quelques secondes. Ils auraient pu compter ceux qui se glissaient le long de l'escalier.
--Attention! avait dit Lagardère; dos à dos... toujours l'appui au rempart... L'enfant n'a rien à craindre, il est protégé par le poteau du pont... Jouez serré, monsieur le duc! Je vous préviens qu'ils sont capables de vous enseigner à vous-même votre propre botte, si, par cas, vous l'avez oubliée... C'est encore moi, s'interrompit-il avec dépit, c'est encore moi qui ai fait cette sottise-là! mais tenez-vous ferme. Quant à moi, j'ai la peau trop dure pour ces épées de malotrus.
Sans les précautions qu'ils avaient prises à la hâte, ce premier choc des estafiers eût été terrible. Ils s'élancèrent, en effet, tous à la fois et tête baissée en criant:
--A Nevers! à Nevers!
Et, par-dessus ce cri général, on entendait les deux voix amies du Gascon et du Normand, qui éprouvaient une certaine consolation à constater ainsi qu'ils ne s'adressaient point à leur ancien élève.
Les estafiers n'avaient aucune idée des obstacles accumulés sur leur passage. Ces remparts qui ont pu sembler au lecteur une pauvre et puérile ressource, firent d'abord merveille.
Tous ces hommes à lourds accoutrements et à longues rapières vinrent donner dans les poutres et s'embarrasser parmi le foin. Bien peu arrivèrent jusqu'à nos deux champions, et ceux-là en portèrent la marque.
Il y eut du bruit, de la confusion; en somme, un seul bandoulier resta par terre.
Mais la retraite ne ressembla pas à l'attaque.
Dès que le gros des assassins commença à plier, Nevers et son ami prirent à leur tour l'offensive.
--J'y suis! j'y suis! crièrent-ils en même temps.
Et tous deux s'élancèrent en avant.
Le Parisien perça du premier coup un bandoulier d'outre en outre; ramenant l'épée et coupant à revers, il trancha le bras d'un contrebandier; puis, ne pouvant arrêter son élan, et arrivant sur le troisième de trop court, il lui écrasa le crâne d'un coup de pommeau.
Ce troisième était l'Allemand Staupitz, qui tomba lourdement à la renverse.
--J'y suis! j'y suis!
Nevers taillait aussi de son mieux. Outre un partisan qu'il avait jeté sous les roues de la charrette, le Matador et Joël étaient grièvement blessés de sa main.
Mais, comme il allait achever ce dernier, il vit deux ombres qui se glissaient le long du mur dans la direction du pont.
--A moi, chevalier! cria-t-il en retournant précipitamment sur ses pas.
Lagardère ne prit que le temps d'allonger un vertueux fendant à Pinto, qui, tout le restant de sa vie, ne put montrer qu'une seule oreille.
--Vive Dieu! dit-il en rejoignant Nevers, j'avais presque oublié l'ange blond, mes amours!
Les deux ombres avaient pris le large.
Un silence profond régnait dans les douves. Il y avait un quart d'heure de passé.
--Reprenez haleine vivement, monsieur le duc, dit Lagardère: les drôles ne nous laisseront pas longtemps en repos... Êtes-vous blessé?
--Une égratignure.
--Où cela?
--Au front.
Le Parisien ferma les poings et ne parla plus. C'étaient les suites de sa leçon d'escrime.
Deux ou trois minutes se passèrent ainsi, puis l'assaut recommença, mais, cette fois, sérieusement et avec ensemble.
Les assaillants arrivaient sur deux lignes et prenaient soin d'écarter les obstacles avant de passer outre.
--C'est l'heure de battre fort et ferme! dit Lagardère à demi voix; surtout, ne vous occupez que de vous, monsieur le duc... Je couvre l'enfant.
C'était un cercle silencieux et sombre, qui allait se rétrécissant autour d'eux.
--A Nevers! dit une voix.
Dix lames s'allongèrent.
--J'y suis! fit le Parisien, qui bondit en avant encore une fois.
Le Tueur poussa un cri et tomba sur le corps de deux bandouliers foudroyés.
Les estafiers reculèrent, mais de quelques semelles seulement.
Ceux qui venaient les derniers criaient toujours:
--A Nevers! à Nevers!
Et Nevers répondait, car il s'échauffait au jeu:
--J'y suis, mes compagnons. Voici de mes nouvelles... Encore!... encore!
Et, chaque fois, sa lame sortait humide et rouge.
Ah! c'étaient deux fiers lutteurs!
--A toi, seigneur Saldagne! criait le Parisien; c'est le coup que je t'enseignai à Ségorbe! A toi, Faënza!... Mais approchez donc; il faudrait, pour vous atteindre, des hallebardes de cathédrale!
Et il piquait! et il fauchait! Il ne se trouvait déjà plus un seul des bandouliers qu'on avait mis en avant.
Derrière les contrevents de la fenêtre basse, il y avait quelqu'un. Ce n'était plus Aurore de Caylus.
Il y avait deux hommes qui écoutaient, le frisson dans les veines et la sueur glacée au front.
C'étaient M. de Peyrolles et son maître.
--Les misérables! dit le maître, ils ne sont pas assez de dix contre un!... Faudra-t-il que je me mette de la partie?
--Prenez garde, monseigneur!
--Le danger est qu'il en reste un de vivant! dit le maître.
Au dehors:
--J'y suis! j'y suis!
En vérité, le cercle s'élargissait; les coquins pliaient. Et il ne restait plus que quelques minutes pour parfaire la demi-heure.
Lagardère n'avait pas une écorchure. Nevers n'avait que sa piqûre au front.
Et tous deux auraient pu ferrailler encore pendant une heure du même train.
Aussi la fièvre du triomphe commençait à les emporter. Sans le savoir, et surtout sans le vouloir, ils s'éloignaient parfois de leur poste pour aborder le front des spadassins. Le cercle de cadavres et de blessés qui était autour d'eux ne prouvait-il pas assez clairement leur supériorité? Cette vue les exaltait. La prudence s'enfuit quand l'ivresse va naître. C'était l'heure du véritable danger.
Ils ne voyaient point que tous ces cadavres et ces gens hors de combat étaient des auxiliaires mis en avant pour les lasser. Les maîtres d'armes restaient debout, sauf un seul, Staupitz, qui n'était qu'évanoui.
Les maîtres d'armes se tenaient à distance; ils attendaient leur belle. Ils s'étaient dit:
--Séparons-les seulement, et, s'ils sont de chair et d'os, nous les aurons.
Toute leur manoeuvre, depuis quelques instants, tendait à attirer en avant un des deux champions, tandis qu'on maintiendrait l'autre acculé à la muraille.
Joël de Jugan, blessé deux fois, Faënza, Cocardasse et Passepoil furent chargés de Lagardère; les trois Espagnols allèrent contre Nevers.
La première bande devait lâcher pied à un moment donné; l'autre, au contraire, devait tenir quand même. Elles s'étaient partagé le restant des auxiliaires.
Dès le premier choc, Cocardasse et Passepoil se mirent en arrière. Joël et l'Italien, sujet de notre saint-père, reçurent chacun un horion bien appliqué. En même temps, Lagardère, se retournant, balafra le visage du Tueur, qui serrait de trop près M. de Nevers.
Un cri de sauve qui peut se fit entendre.
--En avant! dit le Parisien bouillant.
--En avant! répéta le jeune duc.
Et tous deux:
--J'y suis! j'y suis!
Tout plia devant Lagardère, qui, en un clin d'oeil, fut à l'autre bout du fossé.
Mais le duc trouva devant lui un mur de fer. Tout au plus son élan gagna-t-il quelques pas.
Il n'était pas homme à crier au secours. Il tenait bon, et Dieu sait que les trois Espagnols avaient de la besogne! Pinto et Saldagne étaient déjà blessés tous les deux.
A ce moment, la grille de fer qui fermait la fenêtre basse tourna sur ses gonds.
Nevers était à trois toises environ de la fenêtre.
Les contrevents s'ouvrirent. Il n'entendit pas, environné qu'il était de mouvement et de bruit.
Deux hommes descendirent l'un après l'autre dans la douve. Nevers ne les vit point.
Ils avaient tous deux à la main leurs épées nues. Le plus grand avait un masque sur le visage.
--Victoire! cria le Parisien, qui avait fait place nette autour de lui.
Nevers lui répondit par un cri d'agonie.
Un des deux hommes descendus par la fenêtre basse, le plus grand, celui qui avait un masque sur le visage, venait de lui passer son épée au travers du corps par derrière.
Nevers tomba.--Le coup avait été porté, comme on disait alors, _à l'italienne_, c'est-à-dire savamment, et comme on fait une opération de chirurgie.
Les lâches estocades qui vinrent après étaient inutiles.
En tombant, Nevers put se retourner. Son regard mourant se fixa sur l'homme au masque.
Une expression d'amère douleur décomposa ses traits.
La lune, à son dernier quartier, se levait tardivement derrière les tourelles du château.
On ne la voyait point encore, mais sa lumière diffuse éclairait vaguement les ténèbres.
--Toi! c'est toi! murmura Nevers expirant; toi, Gonzague! toi, mon ami, pour qui j'aurais donné cent fois ma vie!
--Je ne la prends qu'une fois, répondit froidement l'homme au masque.
La tête du jeune duc se renversa livide.
--Il est mort, dit Gonzague; à l'autre.
Il n'était pas besoin d'aller à l'autre, l'autre venait.
Quand Lagardère entendit le râle du jeune duc, ce ne fut pas un cri qui sortit de sa poitrine, ce fut un rugissement. Les maîtres d'armes s'étaient reformés derrière lui. Arrêtez donc un lion qui bondit! Deux estafiers roulèrent sur l'herbe; il passa.
Comme il arrivait, Nevers se souleva, et, d'une voix éteinte:
--Frère, souviens-toi et venge-moi!
--Sur Dieu, je le jure! s'écria le Parisien; tous ceux qui sont là mourront de ma main!
L'enfant rendit une plainte sous le pont, comme s'il se fut éveillé au dernier râle de son père.
Ce faible bruit passa inaperçu.
--Sus! sus! cria l'homme masqué.
--Il n'y a que toi que je ne connaisse pas, dit Lagardère en se redressant, seul désormais contre tous. J'ai fait un serment... il faut pourtant que je puisse te retrouver quand l'heure sera venue.
--Sus! répéta le maître.
Entre lui et le Parisien se massaient cinq prévôts d'armes et M. de Peyrolles.
Ce ne furent pas les estafiers qui chargèrent.
Le Parisien saisit une botte de foin, dont il se fit un bouclier, et troua comme un boulet le gros des spadassins. Son élan le porta au centre, il ne restait plus que Saldagne et Peyrolles au-devant de l'homme masqué, qui se mit en garde.
L'épée de Lagardère, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit à la main du maître une large entaille.
--Tu es marqué! s'écria-t-il en faisant retraite.
Il avait entendu, lui seul, le premier cri de l'enfant éveillé.
En trois bonds, il fut sous le pont. La lune passait par-dessus les tourelles. Tous virent qu'il prenait à terre un fardeau.
--Sus! sus! râla le maître suffoqué par la rage. C'est la fille de Nevers! la fille de Nevers à tout prix!
Lagardère avait déjà l'enfant dans ses bras.
Les estafiers semblaient des chiens battus. Ils n'allaient plus de bon coeur à la besogne.
Cocardasse, augmentant à dessein leur découragement, grommelait:
--Lou couquin va nous achever ici!
Pour gagner le petit escalier, Lagardère n'eût qu'à brandir sa lame, qui flamboyait maintenant aux rayons de la lune, et à dire:
--Place, mes drôles!
Tous s'écartèrent d'instinct.
Il monta les marches de l'escalier.
Dans la campagne, on entendait le galop d'une troupe de cavaliers.
Lagardère, au haut des degrés, montrant son beau visage en pleine lumière, leva l'enfant, qui, à sa vue, s'était prise à sourire.
--Oui, s'écria-t-il, voici la fille de Nevers!... Viens donc la chercher derrière mon épée, assassin! toi qui as commandé le meurtre, toi qui l'as achevé lâchement par derrière!... Qui que tu sois, ta main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et, quand il sera temps, si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi!
L'HÔTEL DE NEVERS.
I
--La maison d'or.--
Louis XIV était mort depuis deux ans, après avoir vu s'éteindre deux générations d'héritiers, le Dauphin et le duc de Bourgogne. Le trône échut à son arrière-petit-fils, Louis XV, enfant.
Le grand roi s'en était allé tout entier. Ce qui ne manque à personne après la mort lui avait manqué. Moins heureux que le dernier de ses sujets, il n'avait pu donner force à sa volonté suprême.
Il est vrai que la prétention pouvait sembler exorbitante: disposer par acte olographe de vingt ou trente millions de sujets!
Mais combien Louis XIV vivant aurait pu oser davantage!
Le testament de Louis XIV mort n'était, à ce qu'il paraît, qu'un chiffon sans valeur. On le déchira bel et bien. Personne ne s'en émut, sinon ses fils légitimes.
Pendant le règne de son oncle, Philippe d'Orléans avait joué au bouffon, comme Brutus. Ce n'était pas dans le même but. A peine eut-on crié à la porte de la chambre funèbre: «Le roi est mort: vive le roi!» Philippe d'Orléans jeta le masque.
Le conseil de régence institué par Louis XIV roula dans les limbes. Il y eut un régent, qui fut d'Orléans lui-même.
Les princes jetèrent les hauts cris, le duc du Maine s'agita, la duchesse sa femme clabauda; la nation, qui ne s'intéressait guère à tous ces bâtards savonnés, demeura en paix. Sauf la conspiration de Cellamare, que Philippe d'Orléans étouffa en grand politique, la régence fut une époque tranquille.
Ce fut une étrange époque. Je ne sais si on peut dire qu'elle ait été calomniée. Quelques écrivains protestent çà et là contre le mépris où généralement on la tient; mais la majorité des porte-plumes cria haro! avec un ensemble étourdissant. Histoire et mémoires, sont d'accord. En aucun autre temps, l'homme, fait d'un peu de boue, ne se souvint mieux de son origine.
L'orgie régna, l'or fut Dieu.
En lisant les folles débauches de la spéculation, acharnée aux petits papiers de Law, on croit en vérité assister aux goguettes financières de notre âge. Seulement, le Mississipi était l'appât unique. La civilisation n'avait pas dit son dernier mot. Ce fut l'art enfant, mais un enfant sublime!
Nous sommes au mois de septembre de l'année 1717. Dix-neuf ans se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés aux premières pages de ce récit.
Cet inventeur qui créa la banque de la Louisiane, le fils de l'orfévre Jean Law de Lauriston, était alors dans tout l'éclat de son succès et de sa puissance. La création de ses billets d'État, sa banque générale, et enfin sa _Compagnie d'Occident_, bientôt transformée en Compagnie des Indes, faisaient de lui le véritable ministre des finances du royaume, bien que M. d'Argenson eût le portefeuille.
Le régent, dont la belle intelligence était profondément gâtée par l'éducation d'abord, ensuite par les excès de tout genre, le régent se laissa prendre, dit-on, de bonne foi, aux splendides mirages de ce poëme financier.
Law prétendait se passer d'or et changer tout en or.
Par le fait, un moment arriva où chaque spéculateur, petit Midas, put manquer de pain avec des millions en papier dans ses coffres.
Mais notre histoire ne va pas jusqu'à la culbute de l'audacieux Écossais, qui, du reste, n'est point un de nos personnages.
Nous ne verrons que les débuts éblouissants de sa mécanique.
Au mois de septembre 1717, les actions nouvelles de la Compagnie des Indes, qu'on appelait des _filles_, par opposition aux _mères_ qui étaient les anciennes, se vendaient à cinq cents pour cent de prime.
Les _petites filles_, créées quelques jours plus tard, devaient avoir une vogue pareille.
Nos aïeux achetaient pour cinq mille livres tournois, en beaux écus sonnants, une bande de papier gris sur lequel était gravée promesse de payer mille livres à vue.
Au bout de trois ans, ces orgueilleux chiffons valurent quinze sous le cent. On en faisait des papillottes, et telle petite-maîtresse frisée à la bichon pouvait avoir cinq ou six cent mille livres sous sa cornette de nuit.
Philippe d'Orléans avait pour Law les complaisances les plus exagérées. Les mémoires du temps affirment que ces complaisances n'étaient point gratuites.
A chaque création nouvelle, Law faisait la part du feu, c'est-à-dire de la cour. Les grands seigneurs se disputaient cette curée avec une repoussante avidité.
L'abbé Dubois, car il ne fut archevêque de Cambrai qu'en 1720, cardinal et académicien qu'en 1722, l'abbé Guillaume Dubois venait d'être nommé ambassadeur d'Angleterre. Il aimait les actions, qu'elles fussent mères, filles ou petites-filles, d'une affection sincère et imperturbable.
Nous n'avons rien à dire des moeurs du temps, qui ont été peintes à satiété. La cour et la ville prenaient follement leur revanche du rigorisme apparent des dernières années de Louis XIV.
Paris était un grand cabaret avec tripot et le reste.
Si une grande nation pouvait être déshonorée, la régence serait comme une tache indélébile à l'honneur de la France.
Mais sous combien de gloires magnifiques le siècle à venir devait cacher cette imperceptible souillure!
C'était une matinée d'automne, sombre et froide. Des ouvriers charpentiers, menuisiers et maçons montaient par groupes la rue Saint-Denis, portant leurs outils sur l'épaule. Ils arrivaient du quartier Saint-Jacques, où se trouvaient, pour la plupart, les logis des manoeuvres, et tournaient tous ou presque tous le coin de la petite rue Saint-Magloire.
Vers le milieu de cette rue, presque en face de l'église du même nom, qui existait encore au centre de son cimetière paroissial, un portail de noble apparence s'ouvrait, flanqué de deux murs à créneaux aboutissant à des pignons chargés de sculptures.
Les ouvriers passaient la porte cochère et entraient dans une grande cour pavée qu'entouraient de trois côtés de nobles et riches constructions.
C'était l'ancien hôtel de Lorraine, habité sous la Ligue par M. le duc de Mercoeur. Depuis Louis XIII, il portait le nom d'hôtel de Nevers. On l'appelait maintenant l'hôtel de Gonzague.
Philippe de Mantoue, prince de Gonzague, l'habitait.
C'était sans contredit, après le régent et Law, l'homme le plus riche et le plus important de France. Il jouissait des biens de Nevers à deux titres différents: d'abord comme parent et présomptif héritier, ensuite comme mari de la veuve du dernier duc, mademoiselle Aurore de Caylus.
Ce mariage lui donnait, en outre, l'immense fortune de Caylus-Verrous, qui s'en était allé dans l'autre monde rejoindre ses deux femmes.
Si le lecteur s'étonne de ce mariage, nous lui rappellerons que le château de Caylus était isolé, loin de toute ville, et que deux jeunes femmes y étaient mortes captives.
Il est des choses qui se peuvent expliquer seulement par la violence physique ou morale.
Le bonhomme Verrous n'y allait pas par quatre chemins, et nous devons être fixés suffisamment sur la délicatesse de M. le prince de Gonzague.
Il y avait dix-huit ans que la veuve de Nevers portait ce nom. Elle n'avait pas quitté le deuil un seul jour, pas même pour aller à l'autel.
Le soir des noces, quand Gonzague vint à son chevet, elle lui montra d'une main la porte; son autre main appuyait un poignard contre son propre sein.
--Je vis pour la fille de Nevers, lui dit-elle, mais le sacrifice humain a des bornes. Faites un pas et je vais attendre ma fille à côté de son père.
Gonzague avait besoin de sa femme pour toucher les revenus de Caylus. Il salua profondément et s'éloigna.
Depuis ce soir, jamais une parole n'était tombée de la bouche de la princesse en présence de son mari. Celui-ci était courtois, prévenant, affectueux. Elle restait froide et muette.
Chaque jour, à l'heure des repas, Gonzague envoyait le maître d'hôtel prévenir madame la princesse. Il ne se serait point assis avant d'avoir accompli cette formalité. C'était un grand seigneur.
Chaque jour, la première femme de madame la princesse répondait que sa maîtresse, souffrante, priait M. le prince de la dispenser de se mettre à table.
Cela, trois cent soixante-cinq fois par an pendant dix-huit années.
Du reste, Gonzague parlait très-souvent de sa femme, et en termes tout affectueux. Il avait des phrases toutes faites qui commençaient ainsi: «Madame la princesse me disait...» ou bien: «Je disais à madame la princesse...» et il plaçait ces phrases volontiers.
Le monde n'était point dupe, tant s'en fallait, mais il faisait semblant de l'être, ce qui est tout un pour certains esprits forts.
Gonzague était un esprit très-fort, incontestablement habile, plein de sang-froid et de hardiesse. Il avait dans les manières la dignité un peu théâtrale des gens de son pays; il mentait avec une effronterie voisine de l'héroïsme, et, bien que ce fût au fond le plus déhonté libertin de la cour, en public chacune de ses paroles était marquée au sceau de la plus rigoureuse décence. Le régent l'appelait son meilleur ami.
Chacun lui savait très-bon gré des efforts qu'il faisait pour retrouver la fille du malheureux Nevers, le troisième Philippe, l'autre ami d'enfance du régent.
Elle était introuvable, mais, comme il avait été jusqu'alors impossible de constater son décès, Gonzague restait le tuteur naturel, à plus d'un titre, de cette enfant qui sans doute n'existait plus.
Et c'était en cette qualité qu'il touchait les revenus de Nevers.
La mort constatée de cet enfant l'aurait rendu héritier du duc Philippe.
Car la veuve de ce dernier, tout en cédant à la pression paternelle en ce qui concernait le mariage, s'était montrée inflexible pour tout ce qui regardait les intérêts de sa fille. Elle s'était mariée en prenant publiquement qualité de veuve du prince Philippe de Nevers; elle avait, en outre, constaté la naissance de sa fille dans son contrat de mariage.
Gonzague avait probablement ses raisons pour accepter tout cela.
Il cherchait, depuis dix-huit ans; la princesse aussi. Leurs démarches également infatigables, bien qu'elles fussent suscitées par des motifs bien différents, étaient restées sans résultat.
Vers la fin de cet été, Gonzague avait parlé pour la première fois de régulariser cette position, et de convoquer un tribunal de famille qui pût régler les questions d'intérêt pendantes.
Mais il avait tant à faire, et il était si riche!
Un exemple. Tous ces ouvriers que nous venons de voir entrer à l'ancien hôtel de Nevers étaient à lui: tous, les charpentiers, les menuisiers, les maçons, les terrassiers, les serruriers. Ils avaient tout bonnement mission de mettre l'hôtel sens dessus dessous.
Une superbe demeure pourtant, et que Nevers après Mercoeur, Gonzague lui-même après Nevers, s'étaient plu à embellir. Trois corps de logis, ornés d'arcades pyramidales figurées sur toute la longueur du rez-de-chaussée, avec une galerie régnante au premier étage, une galerie formée d'entrelacs sarrasins qui faisaient honte aux guirlandes légères de l'hôtel de Cluny, qui laissaient bien loin derrière eux les basses frises de l'hôtel de la Tremouille.
Les trois grandes portes, taillées en cintre surbaissé dans le plein de l'ogive pyramidale, laissaient voir des péristyles restaurés par Gonzague dans le style florentin, de belles colonnes de marbre rouge, coiffées de chapiteaux fleuris, debout sur leurs socles larges et carrés, chargés de quatre lions accroupis aux angles.
Au-dessus de la galerie, le corps de logis faisant face au portail avait deux étages de fenêtres carrées; les deux ailes, de même hauteur pourtant, ne portaient qu'un étage aux croisées hautes et doubles, terminées, au-dessus du toit, par des pignons à quatre pans en façon de mansardes.
A l'angle rentrant formé par le corps de logis et l'aile orientale, une merveilleuse tourelle se collait, supportée par trois sirènes dont les queues s'entortillaient autour du cul-de-lampe. C'était un petit chef-d'oeuvre de l'art gothique, un bijou de pierre sculptée.
L'intérieur, restauré savamment, offrait une longue série de magnificences: Gonzague était orgueilleux et artiste à la fois.