Le bonheur à cinq sous

Chapter 9

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Quand nous descendîmes, nous vîmes en effet toutes les portes et toutes les fenêtres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un orage avait dû éclater pendant la nuit, et un grand courant d'air, balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal calée. La Boscotte, trottinant de-ci de-là, roulait des fauteuils et poussait des meubles contre les battants agités. Et elle avait dit vrai: la maison était complètement vide.

Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pièces, incertains si nous devions être offusqués ou fiers que l'on nous eût laissés là, seuls avec la Boscotte et la cuisinière; Antoinette me dit:

--A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire pendant la nuit, et je suis allée à l'église comme les grandes personnes...

--C'était ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle...

Elle mit son index devant sa bouche et fit:

--Chut!...

Je lui demandai:

--Est-ce que tu crois qu'il a été victime d'un accident de chemin de fer?

Elle haussa encore l'épaule, tout en allant et venant dans les corridors et les pièces béantes, ses cheveux blonds ébouriffés par les courants d'air. Je voyais bien que son envie était d'entrer dans la chambre d'où venait, la veille, l'odeur de sucre brûlé, mais elle ne voulait pas le faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonçai que j'allais au jardin, et je me cachai à un détour du corridor:

--Je te rattrape, me dit-elle.

Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte était ouverte comme les autres, mais par où nous n'avions regardé ni elle ni moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pénétrer tout entière; son buste seulement disparut, penché du côté où devait se trouver le lit; je ne voyais que l'extrémité de sa natte, ses deux jambes nues et une de ses petites mains, crispée par l'attraction inavouée de l'horrible, qu'elle éprouvait dès cet âge, comme une femme.

Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par elle, et nous fûmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'était pas femme à demeurer embarrassée; elle me dit:

--Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout nettoyé, tout arrangé.

On avait ordre de nous faire déjeuner, tous les deux, seuls, avant que la famille ne fût de retour. La Boscotte, en nous servant, nous regardait, avec des yeux stupéfaits, parce que nous ne nous informions de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants. Françoise, la cuisinière, elle-même, vint nous contempler un instant, les poings sur les hanches, comme si nous étions extrêmement intéressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la tête, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendîmes qu'elle disait à la Boscotte par la porte entre-bâillée:

--Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins...

Puis, tout à coup, parut, à la porte donnant sur le jardin, la tête hésitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant, rentrèrent dans la salle à manger et se précipitèrent, chacune un doigt sur la bouche: «Chut!... Chut!...»

--Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est pas pour parler que je viens; mais, toute seule, à la maison, la peur me prend, c'est plus fort que moi...

--Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou non? T'as bien eu connaissance des ordres?

--Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manière de parler: plus souvent que je me fais comprendre!...

Françoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait contenir ses épanchements. Avant qu'elle fût dehors, elle dit, à mi-voix:

--C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait à le voir rapporté en morceaux?

--Ce qu'y a de sûr, dit Françoise, c'est que la chouette avait chanté...

--La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paraîtrait qu'on l'aurait obligé en conseil de famille à se faire justice? Sans quoi c'était le déshonneur...

La porte fut refermée sur ces mots. Nous restâmes tous les deux, muets, Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand appétit. Comme toutes les fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore une fois cette exaltée de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe, et dit:

--Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers petits anges!

Elle nous embrassa et se planta là, devant nous. Évidemment, elle enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout à coup, Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main, formant ainsi une double lame parallèle, espacée par la largeur de la virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie de pain, qui eut la tête et les jambes coupées. Et faisant cela, elle disait tranquillement:

--Voilà le train qui arrive, touc et touc!... touc et touc!... et puis zic, zic!... ça y est...

Valentine devint blême et marcha à reculons jusqu'à la porte. Elle avait eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle était terrassée de voir que nous en savions autant qu'elle.

Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant ce bonhomme en mie de pain coupé, nous nous mîmes à pleurer, ce que nous n'avions pas fait encore.

LE PERMISSIONNAIRE

C'était un «poilu», non pas exactement semblable à ceux que l'on se plaît à présenter aux civils. C'était un «poilu» qui se faisait raser toutes les fois que l'occasion lui en était offerte. C'était un «poilu» qui, bien que dépourvu de tout grade universitaire, parlait français et non pas argot, quoiqu'il sût émailler son langage national de mots et d'expressions parfois pittoresques, savoureuses et crues, ce qui ne l'éloignait nullement de la meilleure tradition nationale. Enfin, ce n'était pas du tout un «poilu» d'une gaieté inconsciente ou folle. Il était plutôt grave et même, souvent, triste et grognon. Il accomplissait ponctuellement tous les ordres, et il avait dû faire un peu mieux, puisqu'il portait, sur sa poitrine, la Croix de guerre avec trois citations, dont il ne tirait, d'ailleurs, aucune vanité; mais il trouvait le temps long, la boue froide et sa patience était mise à une longue épreuve de demeurer depuis un an et demi dans le même bourbier; il méritait le nom de «grognard» de ses ancêtres, et il était, comme eux, toujours prêt à se faire trouer la peau, non pas pour «l'Empereur», ce qui soutient souvent mieux un homme simple, mais pour le Pays et une cause juste.

Il se nommait Florimond Castagne, et jamais le vaguemestre n'avait appelé ce nom-là. Florimond Castagne était sans parents et seul au monde.

Il avait eu, avant les hostilités, une petite maison, un vieux père et même des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait être, aujourd'hui, dans les régions envahies, autant dire dans un autre monde. Il n'y avait qu'à s'acquitter de sa fonction de soldat et à patienter. Cependant, après quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait, comme les camarades, demandé une permission.

Il l'obtint et eut tout à coup une joie qui le rendit méconnaissable. Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une éternité; qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa liberté, et même que la guerre était finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'était le gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers.

Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne se représenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux père, les cousines et la petite maison à l'entrée du village, sa permission ne l'autorisait pas à les voir. Il fut tout à coup assez embarrassé: où irait-il avec sa permission? Mais à Paris, parbleu! comme il l'avait, d'ailleurs, demandé.

Il avait travaillé, autrefois, à Paris, chez un horloger de la rue Réaumur, et il gardait bonne mémoire de son ancien patron. Qu'est-ce qu'il dirait, le père Fieusale, si Florimond se présentait tout à coup chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hélas! en casque et décoré?

Florimond, tout d'abord désorienté par la vue de Paris, qu'il lui semblait avoir quitté depuis quarante ans, se présenta rue Réaumur, chez son ancien patron. Le père Fieusale était là, sa loupe à l'oeil, grimaçant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le boîtier bâillait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses étaient pareils à ce qu'ils étaient jadis... Cela est impressionnant: on eût dit que rien ne s'était passé, ne se passait.

Le père Fieusale était content de revoir Florimond, oui. Mais son fils, à lui, avait été tué aux Éparges. On pleura à peine, parce qu'on ne pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent. Florimond parvint à introduire quelques épisodes tragiques de sa propre vie, qui n'intéressaient le père Fieusale qu'autant qu'ils avaient de l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta là, nez à nez, mélancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon vin. Puis, Florimond, c'était plus fort que lui, se mit à parler de son vieux père, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccagée par les Boches.

Alors, seulement, il remarqua que le père Fieusale ne le regardait pas d'un si bon oeil, surtout en parlant de son fils mort, _lui_, au champ d'honneur. Au début, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils, mort au champ d'honneur, lui donnait une supériorité, qui le rendait aimable envers Florimond. Mais à voir Florimond très bien manger, et boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non «amoché» encore, Florimond gaillard solide et même bel homme avec sa Croix, il commença de le regarder de travers et de faire le maussade. Il était jaloux, bien naturellement, bien malgré lui. Florimond, qui n'était pas une bête, sentit que, sans famille et sans pays, il était seul dans le vaste monde. Et il dit adieu à son patron.

--Je te laisse libre, mon garçon, dit le père Fieusale: à ton âge on peut avoir besoin de se distraire.

--C'est ça, dit Florimond.

Et le voilà tout seul sur le pavé de Paris. «Se distraire?» Ah! oui, les femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il était beau garçon et décoré; et elles étaient assez gentilles avec leurs jupes courtes et évasées par en bas. Mais, était-ce qu'il avait perdu l'habitude d'elles? Était-ce qu'il avait le coeur trop gros? Il hésitait et ne se sentait même pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont l'aspect quasi normal le stupéfait, quand il pensait à «là-bas». Des cinémas, des magasins, des voitures, des restaurants, des «métros», des journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air à leur aise... et, là-bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon, les nuits glacées, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent tous les jours, la mort...

«Là-bas», il était obsédé de «là-bas». Où allait-il coucher cette nuit? A l'hôtel? Chez une fille? Il lui restait un peu d'argent; il lui restait quatre jours de permission à tirer.

Il se décida tout à coup à faire une de ces «bombes» dont on parlerait longtemps «là-bas». Et il alla s'offrir un dîner, s'il vous plaît, dans un grand Bouillon. Ébloui par l'éclat des lumières, qu'il n'eût pas soupçonné de l'extérieur, les volets étant baissés, et par la grande quantité des dîneurs; tant militaires que civils, il avisa, cependant, une table libre, où il s'assit et eut encore la présence d'esprit de demander à la bonne si, par hasard, elle n'avait pas une boîte de «singe». Le «singe» n'était, certes, pas inconnu à la bonne, mais lui rappela aussitôt son mari qui était prisonnier en Allemagne, _lui_, «et qui n'en mangeait pas, du singe!...» Mais, presque aussitôt, vint s'asseoir, en face de Florimond, une petite femme agréable, et la conversation s'engagea avec d'autant moins de difficulté que la dame était peu sauvage.

Immédiatement, elle parla à Florimond de son frère, à elle, qui était du 12e chasseurs et avait été amputé d'un bras, _lui_:

--Vous n'avez pas encore été blessé, vous?...

--Non. Une veine... Je touche du bois.

--Il n'y a pas longtemps que vous êtes au front, alors?

--Seize mois bientôt...

--Eh bien! alors, c'est que vos abris sont bons.

Et la conversation se refroidit. Il en était ébaubi tout d'abord, mais, vu les précédents, il comprit que, en général, on le trouvait bien intact pour être si bel homme. Sa Croix même n'y faisait rien: tant d'autres la possédaient. Fichtre! il n'avait pourtant pas manqué d'être exposé, depuis les combats de Lorraine. Mais il vivait; il possédait tous ses membres; il dînait avec appétit. Dieu savait si cet homme avait souffert et si, même dans le moment présent, il était un malheureux ayant perdu son pays, sa maison, tous les siens et complètement seul dans Paris!

Il se leva de table, avec sa fiche, renonçant à la petite femme, soeur d'amputé, qui, à la rigueur, se serait tout de même laissé faire par un homme entier; il paya sa note et se dirigea vers la gare du Nord.

«J'aime mieux «là-bas», se répétait-il, comme un halluciné: je n'y ai pas encore assez été, je vois bien.»

--Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employé; nous sommes le 11 aujourd'hui; vous êtes saoul!...

--J'ai toute ma tête, dit Florimond, mais je retourne me la faire casser... pour être mieux vu dans le monde.

Il ne rentra pas, d'ailleurs, à sa tranchée, comme il l'eût voulu, parce que ce n'était pas régulier, vu ses quatre jours de permission, Mais, là, du moins, il était connu et compris et nul ne songeait à s'offusquer qu'il fût encore sans égratignure.

MATERNITÉ

La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre, si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau? Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde.

Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas. C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre, d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois: son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie civile il remplissait les fonctions d'instituteur.

C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle, ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les autres.

Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le tenant au courant des affaires du village.

C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par correspondance, avec son fils.

Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se cacha.

On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre; mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé, les yeux hors de la tête:

--Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin?

--Eh! pardi, j'étais là, répondait-elle.

Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau.

Voici ce que faisait la mère Vavin.

Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume; et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur. Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin, de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux «pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien.

Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle s'imposait là; mais aussi, en revanche, plus son effort était inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son tranquille grenier?

Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là-bas, dans ce sinistre secteur de ..., son amoureux bavardage de mère. «Attends un peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main, voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir pourquoi, devant des personnes étrangères.

--Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un clerc de notaire?...

--Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!...

Un beau jour, enfin,--il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle peinait,--elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils.

Son vieux coeur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh! il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois, elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères, mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur son papier.

Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage qui n'était pas celui de son coeur intime. Même en parlant, autrefois, de vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle; elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la lettre à la boîte.

Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire. Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court; mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin rencontré:

«Ma chère vieille maman,

«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le maire pour savoir sérieusement comment tu vas.

«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du tourment à propos de toi...

«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un de mes élèves!...»

MONSIEUR QUILIBET

Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions naturellement incomprises, car elles étaient pleines d'originalité, ni payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée l'Escargot-Volant. Là, chaque soir, pendant près de quatre heures d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans changer de nom, à faire passer de la scène au public, par l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et la plus piètre musiquette.

Mais, un soir, parut sur la scène de l'Escargot-Volant une petite femme qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte d'enchantement soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant mademoiselle Pâques, pour des sottises au moins égales à celles que, depuis des mois, il mourait de honte de transcrire.

Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un théâtre subventionné. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot le plus banal tombé de la bouche d'une femme adorée fait frissonner un amant, tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle Pâques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même.