Le bonheur à cinq sous

Chapter 8

Chapter 83,915 wordsPublic domain

Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à faire honneur à tout le monde.

Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit à sa jeune femme:

--Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la campagne, que je me sens fourbu, mais, là, totalement fourbu! Que faire?... J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je t'en prie! Je vais me coucher...

--C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris; nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris, je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite visite à la tante Alphonse...

Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins, c'était gagné.

Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front; il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien entendu, chère tante, _ab-so-lu_!»

Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le rêve!

--Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!...

--Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande... et puis nous avons la soirée à nous!...

Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement; c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les «récits de guerre» de son excellente tante.

A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent...»

Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique. Le commandant blêmissait. Il dit:

--Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux qui la font... Je repars demain à la première heure; quelques instants de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que trois mois de vacances!...

--Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!...

Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme. Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de mois!

Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!... Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si ce n'est de nous détruire sur place?...» Il disait cela avec sa bonhomie de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose.

Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino, des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la reprise des théâtres.

--Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la morale publique? demandait impérieusement un autre.

Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë:

--Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques?

--Et la Roumanie?... criait de loin une dame.

Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais elle fut bousculée avec mépris par quatre personnes sérieuses qui roulèrent tout à coup aux pieds du malheureux en hurlant: «Ce n'est pas tout ça; mon commandant, voyons, vous, pour quelle époque présumez-vous la fin des hostilités?»

--Moi, interrompit une personne de mine prospère, je consens à patienter encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'armée, du châtiment que l'Europe réserve à Guillaume II!

A une heure du matin, le tumulte était à son comble autour du commandant ahuri, abîmé, oublieux de lui-même, un peu comme toujours.

Enfin, il prit congé de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait: «Quelle singulière sensation ce doit être de quitter la vie civile, paisible, pour celle de la tranchée!... Avez-vous au moins un peu à qui parler, là-bas, mon commandant?»

--Il y a le canon, madame; il est même quelquefois bavard; mais ce butor ne parle que des choses essentielles...

LE CONSEIL DE FAMILLE

Une après-midi de juillet, vers trois heures,--je me souviens de ces détails comme si cela datait d'hier,--nous jouions, ma petite cousine Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des communs, lorsqu'on sonna à la porte jaune. C'était une porte donnant sur un chemin privé, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on n'entrait pas par là, de sorte que nous nous amusions quelquefois à ouvrir nous-mêmes. Et nous courûmes à la porte, à qui arriverait le plus vite.

Il y avait derrière cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparlé plus tard: dès que la porte fut entre-bâillée, cet inconnu regarda devant lui, à hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux déjà assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir l'air si embarrassé. L'inconnu nous dit:

--C'est bien ici la propriété de madame Planté?

Nous fîmes signe que oui. Il insista:

--C'est bien Courance, ici, que ça s'appelle? Y a-t-il quelqu'un à la maison?

A ce moment nous entendîmes s'ébrouer un cheval et nous aperçûmes, derrière l'homme, une charrette attelée à une pauvre bête écumante et soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais vu. Celui-ci était plus jeune que l'autre, mais il avait l'air exactement aussi embarrassé, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et, dans notre idée, l'un devait être le fils, l'autre le père. Ils se regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de nous, espérant que quelqu'un de grand apparaîtrait. Moi, je restais stupide. Antoinette, qui avait plus de décision, courut à la cuisine, et Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrière lui la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fraîcheur. Il vint à la porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement, s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette:

--Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service?

Par là nous comprîmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchèrent leur casquette et firent des yeux encore plus étranges que lorsque nous avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, était à leur hauteur. Ils ne connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotèrent des mots à l'oreille. Après quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint animé, devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette et moi, nous dit, d'une voix toute changée:

--Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas là, pas là: dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonné de vous le dire, allez tout de suite!... allez vite!...

Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette me dit aussitôt qu'il nous eut lâchés:

--Sa main tremble comme une machine à battre le blé.

--Viens, dis-je à Antoinette, derrière les lilas de la boulangerie...

Bien entendu nous n'allions pas, après ce que nous avions vu, nous réfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il était clair que ce n'était pas du tout «Madame», c'est-à-dire la tante Planté, qui avait ordonné cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four à cuire le pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui était dissimulé derrière des massifs de lilas assez épais, mais rongés à cette époque par les mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous pouvions, sans être aperçus, voir ce qui se passait dans la cour.

--Es-tu bien? dis-je à Antoinette.

--Pas très bien, me dit-elle, parce que j'ai marché dans du je ne sais quoi...

--Ah! dame! fis-je d'un ton résigné à en endurer de toutes sortes pour assister à de graves événements.

Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, étouffé par les lilas.

Une chose qui nous étonna plus que ce qui s'était passé déjà, fut de voir apparaître par la porte de la cuisine, la tante Planté avec le père d'Antoinette, et le frère de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul. Ils ne pouvaient pas être informés de ce qui se passait à la porte jaune, puisque Fridolin, après nous avoir quittés, était retourné directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci, aussi, le père d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment était-il là, debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire, au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?... Il est vrai que tout le monde, au déjeuner, avait été si nerveux! et les jours précédents, donc, c'est-à-dire depuis que l'oncle Jean était arrivé à la maison!... Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait à la maison, c'étaient les mêmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frères, et toute la famille d'ailleurs, ça ne marchait pas, c'était évident. Mais il était pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean...

Antoinette me dit:

--Henri, as-tu remarqué que la tante Planté a demandé hier soir à Fridolin: «Il est bien parti, au moins?...» Fridolin a répondu: «Au trot de ma jument, je sommes arrivés en gare un quart d'heure avant le train.»

--Oui. Eh bien?

--Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas... Et pourquoi a-t-elle dit «il» et non pas «monsieur Jean» comme on l'appelle, d'ordinaire?...

--Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voilà toute la famille à présent qui débouche de la cuisine. Ils en ont des têtes!

Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela!

Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin; et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se dirigèrent vers la porte jaune. Là, nous cessâmes de les voir, mais nous entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes.

--Henri! dit au-dessous de moi Antoinette.

--Quoi?

--J'ai peur.

--Peur de quoi? Tu es folle...

J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir quelqu'un tout près d'elle.

Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte, pleuraient déjà. Je dis à Antoinette:

--C'est quelqu'un qui est mort.

Antoinette me répondit:

--Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire.

Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre fermière. Tous marchaient comme à un enterrement.

Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte:

--Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!... Où sont-ils, où sont-ils, mon Dieu?...

Et la Boscotte lui répondait:

--Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond...

Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville. Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours.

Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents, surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance. Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!...

Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il «faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver l'oncle Jean du plus mauvais oeil; chacune de ses visites était le signe d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait: «Je me passerai de robe neuve encore cette année...» Mais le plus grave avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh! cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours présente à la mémoire!

Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg, dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale, s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait confié:

--Vois-tu, c'est le Jugement dernier...

C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien.

Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas. L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont, M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai relever la bonne maman...» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi, c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle...» Et elle se leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans le corridor:

--C'est vous qui l'avez tué!... Vous l'avez tué!... Vous êtes des assassins!...

L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table, haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit:

--La malheureuse perd la tête.

--On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté.

On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la Boscotte, branlant son bonnet, prononça:

--Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!... Ne manquait plus que ça, Dieu de Dieu!...

En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là, elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie par un objet d'épouvante.

Mais, dix minutes après, nous dormions comme si rien ne se fût passé.

Le lendemain, on ne nous éveilla pas. Il était certainement plus de midi lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarquâmes tout de suite que le lit de grand'mère n'était pas défait, ce qui nous rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la bouche cousue; on lui avait sans doute si bien défendu de nous parler de l'événement, qu'elle s'obligeait à ne pas souffler mot, de peur qu'en ayant prononcé un, tout le reste ne s'échappât. On entendait par toute la maison les portes et les fenêtres claquer comme s'il y eût eu quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte consentit à nous affirmer qu'il n'y avait pas une âme à la maison, hormis la cuisinière qui était restée seule avec elle, et Valentine Pidoux, à la métairie.

--Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes?

--C'est le vent... Madame a ordonné d'ouvrir tout.

Antoinette vint me dire à l'oreille:

--C'est pour l'odeur du caramel... La tante veut qu'elle soit partie quand tout le monde rentrera.

--Rentrera d'où?

Elle haussa une épaule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle venait d'éponger.