Chapter 7
Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de l'autre côté de la porte refermée, les menus bruits de la toilette de Laure, depuis les observations brusques à la femme de chambre jusqu'au glissement répété du polissoir sur les ongles. Tout à coup, la porte était entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste apaisant.
--Vous impatientez pas; j'arrive.
--Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser ça!...
--Ça, quoi? faisait la voix de Laure, derrière la porte.
--Ça, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras.
Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut refermée.
Dix minutes plus tard, Laure n'était pas prête. La porte s'entre-bâilla; le bras reparut, balançant son geste de paix. Pierron, affolé, se précipita et appuya davantage son baiser, plus haut.
--Ça y est, mon petit; je passe mon corsage... Dites donc! si vous alliez m'arrêter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour, vous savez!...
Blotti au fond du taxi, après avoir délibéré s'il n'était pas plus convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure. Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture à demi obscure, qu'elle emplit de son parfum et où le chauffeur, frétillant des narines, l'enferma avec ce soin particulier, cette fierté et cet étrange contentement qu'ont en général les conducteurs de véhicules à mener une femme désirable accompagnée d'un homme qui doit la désirer.
* * * * *
Cependant l'homme enfermé avec la femme désirable et évidemment désirée n'était pas si heureux qu'on le pouvait croire. La liberté dont il venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait énorme; la complaisance de Laure le comblait d'étonnement. Il se taisait ou bien hasardait avec gaucherie des banalités à faire hurler. Le taxi allait vite. Laure dit:
--Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas été convenables!...
Pierron sentit son coeur bondir; le monde lui parut bouleversé, sens dessus dessous; était-il avec la femme de son ami dans quelque «manoir à l'envers», dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de Magic-City?... Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle! Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirté! Laure, la femme d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il empoigna Laure avec une brutalité bien inutile et lui appliqua sans barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un mouvement de retrait. Pierron, ébaubi, ne savait même plus comment faire halte en un si beau chemin. Il se sépara de cette bouche uniquement parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lèvres le parfum et le goût sucré du rouge... Laure, tranquille, avait ouvert sa trousse, et, à la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lèvres le bâton et se poudrait.
--Je suis un cochon! disait, effondré dans un coin, Pierron; ce que je viens de faire est d'un sale monsieur!...
--Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au moins, vous!...
Il se confondit en excuses; il n'était plus maître ni de ses expressions ni de ses actes. Il balbutiait: «Mais je vous adore! mais je suis fou de vous, vous le voyez bien!» Seulement il pensait à son amitié avec Hubertin, et il n'osait même pas le dire à une femme qui n'y pensait pas.
Il était homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait d'une telle chair; mais il était un homme aussi, et en tant qu'homme soumis à cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propreté morale. Il était enivré et dégoûté.
--Ah! dit Laure, vous êtes bien tous les mêmes avec vos idées qui vous empoisonnent l'existence!... Il ne faut pas être si compliqué... Eh bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant?
--Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son esprit. Non, écoutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui n'a jamais été épris d'une femme comme il l'est de vous, Laure.
--Bon. C'est déjà plus gentil. Mais je suis pressée; laissez-moi descendre.
--Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous aime, Laure, à m'en sentir craquer la cervelle, mais... nom de nom d'un nom! vous ne comprendrez jamais ça... je ne suis pas capable de commettre une malhonnêteté...
--Merci!... Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais... avec vous... comme ça... de but en blanc?... Allons, grand serin, laissez-moi descendre.
Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, cérémonieusement, à la portière.
Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami, Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette amitié.
Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête. Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?... et sa petite fortune?...
--J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et eût à me reprocher éternellement...
--Justement, sa petite fortune le rend indépendant...
--Oui, mais pas riche...
Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée. Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien à refuser aux sollicitations d'Hubertin.
L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue suspecte.
Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce que je devais faire... Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a de meilleur quand on est là, tout seul, à se regarder les yeux dans les yeux...»
Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son ami.
Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure, malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche.
Il détestait cette femme; il la méprisait; elle lui faisait horreur. Il lui dit:
--Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'êtes pas contente de m'avoir brouillé avec votre mari?... Je ne regrette que lui, allez!...
Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure éclata de rire.
Elle éclata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents admirables et pures.
Il cherchait dans sa mémoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les épithètes les plus ignobles, les plus infamantes à adresser à cette femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection graduée selon le sens ascendant de son dégoût. Tout ce cloaque verbal se déversait vers la belle bouche, dont il s'approchait à mesure qu'était faite la trouvaille d'une flétrissure plus accablante.
Sans s'émouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la distance.
--Ah!... vermine!... Ah! misérable! s'écriait-il, quand il toucha enfin la bouche de Laure.
--Ma chérie!... mon amour!... balbutiait-il, lorsqu'il se pâma entre ses beaux bras.
--Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de t'éreinter à faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand tu es là, bien à ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle à ce qu'on s'aime...
_Juin 1914._
«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!...»
Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure, portait son ver luisant à la main.
Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui du brave; elle lui lit le programme.
Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et à partir de ce moment, le coeur qui bat là n'a pas dû cesser d'être pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures; il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et l'amour composent vraiment un inappréciable mélange.
Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau, s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne:
--Ça ne me rappelle rien.
Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont généralement indifférentes!
Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la tête et confie à sa compagne:
--C'est du chiqué, je parie.
Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des remises de décorations par le président de la République, des canons gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée, tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier.
Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le village de X... Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu, couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses, antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du «communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu petit enfant:
--C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là-bas, à gauche, et, au milieu, le sacré petit bois!...
--Le petit bois? interroge la jeune femme.
--Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des violettes sur la mousse... Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas pris dans la plaine Saint-Denis.
Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie et la grêle. La relève... Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!... je la reconnais bien... Mais la compagnie, brilleu!... Tiens, voilà Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé... et le lieutenant Fesquet... Ah! si je me reconnais!... Je m'en souviens bien, à présent, qu'on a passé devant un moulin à poivre... Qui est-ce qui aurait cru que je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas ça tordant, toi?
--Je te cherche là-dedans, dit la femme.
--Attends voir... C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas sur le pavé de bois... Ah! voilà Crochet qui se f... la g... par terre... Bon pour un bain de siège!... Tout seul, tu sais, ma petite, on ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là; tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose!
Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle s'écria:
--Te voilà, tiens, à ta droite... Oh! je te reconnais rien que de dos!
Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à retrouver une des mémorables tortures de sa vie.
Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'écran; je le voyais embourbé, chargé de son fourniment et s'extirpant avec une agilité endiablée de la terre affamée qui attire et engloutit avec voracité les hommes. La jeune femme le regardait comme moi s'extraire des ornières profondes et regagner son rang en tricotant des guiboles.
Soudain, elle fut saisie d'une idée touchante et dont l'ingénuité était sublime:
--Oh! dit-elle, ta jambe!... tu as ta pauvre jambe!...
Les voisins qui l'entendirent frissonnèrent; mais l'amputé, lui, tout à la joie de revoir une minute de l'extraordinaire passé, prit la chose à la blague:
--Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle était bonne!...
La lumière se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfiévré, heureux de ce qu'il venait de revoir,--de ce qui lui rappelait enfin quelque chose,--se tourner vers la jeune femme pour lui donner des détails nouveaux.
Elle l'écoutait sans le regarder, les yeux cernés par la douleur, un peu fixes. L'amputé lui parlait avec une espèce d'exaltation où il y avait le mot pour rire. C'était elle qui pleurait.
AMÉLIE OU UNE HUMEUR DE GUERRE
Certes, Amélie avait poussé des vagissements dès les premiers temps de la guerre, au sujet de son oncle et de sa tante de Vouziers. C'était lorsqu'elle avait su que ses vieux parents n'avaient pas pu s'échapper de la ville. Alors, qu'étaient-ils devenus? Aucune nouvelle. Et Madame, allant donner son coup d'oeil de maîtresse de maison jusqu'à la cuisine, recevait avec compassion les doléances d'Amélie. Mais Amélie ne savait encore rien de précis sur la situation de son oncle et de sa tante, et certaines imaginations se diluent et se perdent vite lorsqu'elles ne sont pas étayées par une image nette.
Plus tard, beaucoup plus tard, arrivèrent, très indirectement, il est vrai, des nouvelles. L'oncle et la tante étaient bien restés chez eux, à Vouziers; ils vivaient. Amélie pleura à chaudes larmes; c'était dans la cuisine une véritable irrigation, un déluge. Qui l'eût crue si attachée à une portion de sa famille qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue?
Puis vint l'épisode d'une mémorable parole prononcée par un «grand chef» ennemi et que le concierge fit lire dans son journal à Amélie: «Nous n'entrerons pas à Paris, mais vous n'entrerez pas à Vouziers.»
De ce jour, l'état moral d'Amélie s'affaissa dans des proportions inquiétantes. Son cerveau fut ébranlé. Il lui parut que l'Allemagne lui faisait, à elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et pas une autre ville? Il y en avait, hélas! bien d'autres. L'oncle et la tante étaient perdus; on ne les reverrait jamais.
--Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amélie; attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants?
Oh! quant à ça, non. Amélie était complètement désintéressée. Ni elle ni ses enfants n'étaient héritiers. Elle s'était tout à coup éprise de son oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait été dressé entre eux et elle.
--Que Madame se représente ces pauvres bonnes gens entourés de Boches, vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie!
--Je sais bien, ma pauvre Amélie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils à la guerre, ni parents prisonniers... De notre temps, il faut considérer ce dont on ne souffre pas plutôt que ce qu'on souffre.
L'angoisse d'Amélie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il était bruit d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir à bombarder Vouziers, et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti.
Un jour, Amélie vint présenter à Madame le carnet où elle inscrivait ses menus. Il était trempé comme s'il avait été rédigé sous la pluie. Madame leva les yeux sur Amélie; son visage ruisselait.
--Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout à coup Amélie.
--Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau?
--J'ai reçu une lettre d'eux, madame... Ils sont... ils sont à Évian.
--A Évian! mais ils sont rapatriés, alors; les voilà sauvés. Pourquoi pleurez-vous?
--A Évian! Mais Madame ne s'imagine pas deux pauvres vieux de soixante-dix à soixante-quinze ans qui ne sont jamais sortis de leur village. Où est-ce qu'ils vont se croire, dans cette belle ville, au bord d'une eau qui n'en finit pas? Ils vont se croire au bout du monde, bien sûr. Tant qu'ils étaient à Vouziers, au moins, malgré l'ordure des sales Boches, ils étaient au moins dans leur maison, dans leur rue; et c'est quelque chose que de voir son clocher...
--Allons, Amélie, ne vous agitez pas. Je vais m'employer à faire venir à Paris vos pauvres vieux. Vous les verrez; vous serez rassurée sur leur sort.
Madame fait ses démarches et trouve, un beau matin, dans sa cuisine, le couple des deux pauvres vieux rapatriés. Eux deux, la cuisinière, la femme de chambre, la concierge aussi, tout le monde est en larmes. Les vieux racontent les deux années qu'ils ont passées au milieu des Boches; les privations, les vexations, les humiliations. Tout cela était tassé en eux; ils avaient fini par contracter une sorte d'hébétude d'esclaves. Mais, comme on les priait de raconter, ils étaient obligés de se souvenir de faits datant surtout des premiers temps de l'occupation: M. Formageon, M. Glambart, le comte de Ramberge fusillés, des taxes, des menaces, des déportations, madame de Glandier chassée de chez elle pour y installer un général, etc. Beaucoup d'incidents enterrés dans leur mémoire sous d'autres incidents, et qui remontent et les désespèrent, eux qui, affirment-ils, étaient si contents d'être sauvés.
Le chagrin d'Amélie redouble parce que ses parents sont attristants et parce qu'ils ne sont pas satisfaits.
--Ah! c'est une idée que Madame a eue de les faire venir ici! Il paraît que la municipalité, à Évian, les défrayait de tout...
--Installez-les dans la lingerie, et c'est moi qui remplacerai la municipalité.
Mais à toute heure, Amélie apparaît, bouleversée et d'humeur massacrante. Les vieux sont sur son dos sans cesse et la gênent; elle ne sait où poser le pied.
--Madame ne s'en doute pas, mais madame a une cuisine microscopique...
Si les vieux sortent, il faut qu'on les accompagne. Cependant Madame s'exténue à fournir les réfugiés de billets de cinéma, de music-halls, de conférences ou matinées patriotiques. Le mécontentement d'Amélie est au comble:
--Madame ne disait pas qu'elle avait tant de sujets de distractions dans son sac! De temps en temps, sans être de Vouziers, on en aurait bien profité. Et ce n'est pas assez que je sois encombrée de famille, Madame ne s'aperçoit pas qu'elle est perpétuellement fourrée à la cuisine!...
Madame, qui a aussi ses nervosités, ayant de son côté ses chagrins, s'efforce de comprendre l'humeur d'Amélie et recourt à tous les moyens pour l'apaiser. D'abord elle s'interdit de pénétrer dans la cuisine. Cette abstention ayant duré trois jours, Amélie reparaît:
--Madame a oublié sans doute que nous avons à la maison des malheureux réfugiés, échappés à la vermine boche: Madame est bien fière!
Madame a une amie, la femme d'un ministre, s'il vous plaît, qui possède une propriété dans le Midi, au soleil, avec une petite maison inoccupée où les vieux parents pourront s'installer en attendant.
--En attendant!... dit Amélie avec amertume. Si Madame a de si belles relations, ce n'est pas le Midi qu'elle devrait obtenir de son ministre, c'est qu'on reprenne Vouziers!
LES SIX JOURS
Parti le 2 août comme sous-lieutenant de réserve, Noël Radeau avait aujourd'hui, en même temps que sa trentième année, le grade de chef de bataillon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre à trois palmes, le tout rudement gagné. Depuis onze mois il n'était pas sorti de son secteur, perpétuellement bombardé.
Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville heureux à ne pas croire à son bonheur.
A sa femme, à ses parents, à toute la famille, aux amis de la famille, à ses ennemis même, aux autorités locales de tout bord, et jusqu'aux étrangers nouvellement installés dans la ville par le fait des hôpitaux: médecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmières, le tout jeune commandant Radeau, paré du prestige de ses batailles, d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de son trop juste avancement, apparut comme un élément de curiosité dont on avait grand besoin, et souleva, comme il était naturel, un enthousiasme absolument général.