Le bonheur à cinq sous

Chapter 6

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La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours.

Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était «le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et au pied court.

Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de baudruche.

Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria:

--Ah! le beau chien!

Et toutes les personnes présentes, de rire.

Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là, innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette.

Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté avec sa fille, et prononçait:

--Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne manquerait-il pas de coeur, par hasard?

--Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman!

--Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien.

--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui...

--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas bon pour toi!...

--Mais, maman... il m'adore...

--Allons! va te coucher, ma petite.

* * * * *

De ce jour, la fortune du chien était faite.

Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil.

Mais, à mesure qu'un défaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle Bullion,--ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,--et ayant emmené victorieusement sa jeune épouse en Italie,--ah! cela est toujours pénible au coeur des mères,--le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

* * * * *

Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées, la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de partout.

Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se trouver si privée depuis le mariage de sa fille.

* * * * *

Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir, tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels, à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal, accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la voiture et Fingal avait des lunettes d'auto!

Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à-vis de lui l'attitude attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces sinon du chien du moins de la belle-mère.

Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit à sa fille:

--Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le.

Et d'autre part elle dit à son gendre:

--Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le méritez!...

--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire...

--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle, si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de coeur, par hasard?...

_Septembre 1913._

LE PRISONNIER

En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain favorable à la guerre.

Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter:

--Moi, je suis le chef.

Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles.

--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi, simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter des mômes encore au biberon!...

Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant.

--Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée généralissime...

--Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez comprendre, il n'est pas là; il est au G.Q.G. derrière les arbres, derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes pauvres bougres!...

--Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé?

--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne volonté pour le service des renseignements?

Pas un des enfants ne bougea.

--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique. Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus!

Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha hermétiquement les oreilles.

--Et l'aviation?

--Regardez plutôt!

Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins, filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté.

--C'est magnifique! s'écria tout le bataillon.

Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir.

On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates.

Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion:

--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement tranquille...

--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi).

--Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420!

--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là, nous autres, à trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas!

--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là? s'écria le commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme son grand-père!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là, à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention! Voilà un aviatik... Nous sommes repérés...

--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne faudrait pas plaisanter!

La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant.

Bob fit observer avec flegme:

--C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre.

--Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des merles... Les 420 sont une plaisanterie!...» On va te faire toucher tout ça d'un peu près... Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un de nous consente à faire l'ennemi.

Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la plupart ne croyaient même pas jouer.

--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible.

--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le Boche!

Silence absolu. Pas un geste.

--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous allez vous rendre là-bas derrière la plate-bande où il y a des choux gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares.

Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler, répondit:

--Ça colle.

L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir consentir à être Boche.

--J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu.

--Je suis très ennuyée, dit une des petites, il _était_ mon ami; il se déshonore...

Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable discipline.

Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là-bas, que la terre et des objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier, et causait un grand désarroi dans l'armée française.

La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on n'avait pas songé tout d'abord.

--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G. là-bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels... Et mon escadrille aérienne qui ne revient pas!... Heureusement, ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes.

L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient seulement pas allonger leur tir.

Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi, c'est-à-dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier.

Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là, l'endroit ayant reçu le nom de Camp de représailles.

Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la maison, pour l'heure du goûter.

En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter, cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà, où est Bob?» Les compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les aînés devaient savoir ce qu'il était devenu.

--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit Bob?

Max répondit avec une dignité solennelle:

--Bob?... Connais pas.

Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère.

Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs, l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!... petit Bob!...»

Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient.

On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter l'ennemi:

--Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles.

La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça sur un ton tout à fait de grande dame:

--Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours environnés d'une pareille compassion!...

Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés.

L'OBSTACLE

Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait, soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement nouveau, la bouche de Laure.

Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron:

--Comme tu es sérieux!

Pierron était demeuré debout, roulant entre deux doigts son cigare non allumé; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout à coup les yeux sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lèvres entr'ouvertes, et la lumière de la lampe, posée sur un guéridon, au chevet de la chaise longue, faisait étinceler ses dents humides.

L'on se mit à bavarder, comme à l'ordinaire, en fumant.

Quand Hubertin était là, Pierron lui appartenait tout entier, un peu trop même, au gré de Laure, qui, souvent écartée de la conversation, s'ennuyait.

Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que séparés par une formation d'esprit différente; mais ils étaient, disaient-ils, l'un à l'autre des complémentaires.

Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et versé dans les affaires; Pierron, quasi oisif, cultivé, publiant, par-ci par-là, dans les journaux, des études de sociologie arides. Hubertin, en contact quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les ordonnait, en tirait des conséquences et théorisait; ils se jugeaient l'un à l'autre indispensables. Ils embêtaient souvent beaucoup Laure avec leur parlote.

A plusieurs reprises, durant la soirée, Laure leva les yeux sur Pierron pour le plaisanter à propos, des choses «rasoir» qu'il disait. Quand Hubertin en était témoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents dehors; si Hubertin était occupé ailleurs, elle regardait avec sérieux l'homme «sérieux», et le charme puissant de sa bouche semblait remonter à ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit plus tôt que de coutume, ce soir-là. Son ami lui dit:

--Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de prendre le large.

--Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main à baiser, si vous avez la grippe, téléphonez-nous; j'irai vous soigner.

Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle faisait était chimérique. Mais elle était apte à susciter bien des rêves chez le pauvre garçon qui rentrait chez lui, plus tôt qu'à l'ordinaire.

* * * * *

Pierron revint le lendemain dans l'après-midi chez ses bons amis. Laure s'apprêtait à s'habiller.

--Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe?

--Non... J'étais précisément venu vous rassurer... Hubertin va bien?

--Hubertin n'est pas là, à cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un homme à s'inquiéter, allez! Voulez-vous que je lui téléphone à son bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous êtes ici pendant que je m'habille?...

--On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors...

--Allons! ne vous fâchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un thé à six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et vous me jetterez avenue de l'Alma.

--C'est faisable.