Le bonheur à cinq sous

Chapter 5

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* * * * *

Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron.

Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un quatrième?»

--Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, de notre côté, une petite excursion.

On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le coeur aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. «Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il n'interrompit pas son service.

Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit:

--Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer... Ah! pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!...

L'HOMME JEUNE

Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier:

--Bébé!... Bébé!... allons, descendras-tu, lambin?

--Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est en convalescence et fait la grasse matinée.

Le camoufleur me souffla à l'oreille:

--Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de faire une fièvre typhoïde. C'est un type.

Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; la joue encore un peu pâle.

--Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert.

Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre importance.

Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse fraîche et charmante en ses manières; mais son oeil contenait de ces dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'_homme d'avant_ et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer mais qu'ils ne pénétreront jamais.

Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les questions!

Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton gilet...» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté.

Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'_homme jeune_ et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous n'en avez pas le moindre soupçon!...» Mais le capitaine lui-même m'eût blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes!

A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait:

--Il en rabattra, quand il connaîtra la vie...

--Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui qui la fait!...

Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil Homère.

Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués dans leurs entrailles, palpitant de tout leur coeur, mais en proie au plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, j'ai vu.»

Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole.

La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et elle résuma ingénument son impression:

--En 1911, monsieur--c'est hier--il a eu sa rougeole! Il était dans son petit lit, là-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il grandissait encore...

«COMME JE NE TE CACHE RIEN»

--Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous avons fait ensemble de la musique...

--Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin...»

--Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison... Et alors, zut pour les Jadin!

--Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?...

--Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une façon exemplaire.

--Je rends hommage à ta modestie, Isabelle... Si ton cousin le chasseur à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins?

--Est-ce que je te cache jamais quelque chose?

Deux jours après, Isabelle dit à Albert:

--Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la maison.

--Quel monsieur?

--Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout. Un monsieur qui venait pour un renseignement.

--On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un renseignement!

--Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que j'avais à te rejoindre...

--Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!...

--Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi!

--En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que tu sois aussi dépourvue d'imagination.

--Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu peux être parfaitement tranquille.

--Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication...

--Et par le menu encore!

--Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme dissimulée.

--Fichtre, ce n'est pas mon cas.

--Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens.

Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent.

--Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a demandée en mariage.

--Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là?

--Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu.

--Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin?

--Je l'ai prié de repasser, tiens!

--Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça vous donne toujours un petit coup.

--Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis amoureuse?

--Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant de plaisir que... que j'en éprouve à l'entendre, moi.

--Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de m'entendre dire toute la vérité...

--Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie d'été bienfaisante, une douche tiède... Et tu sais: on ne met jamais assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es amoureuse.--Dieu! que ce mot est joli!--Tu es amoureuse, Isabelle! et dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?... Allons! de qui est-on amoureuse?

--Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu!

--Ha! ha! ha! ha!... tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout entière... et même un peu plus?...

Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après:

--Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle?

--Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais!

--Jean-Claude?--Il repartait?... Et... Et alors?...

--Et alors?... Mais certainement!... Quand tu seras là à pousser des «Et alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais?

--Oui, tu me l'as dit... et bien d'autres choses encore... Je m'aperçois à présent de tout ce que tu m'as dit... Pour moi, le fait de dire semblait impliquer que... Mais tu ne me comprendras pas... J'étais tranquille, enfin, parce que tu me disais tout... Est-on bête! Dieu de Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête!

--Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà, voyons! oui ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher?

LES POMMES DE TERRE

Enfin, enfin, la pauvre vieille maman était sauvée! Sa fille, Jeannette, la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait échangé sa coiffe pour un chapeau, en venant se réfugier à Paris.

Jeannette embrassa sa mère. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de malheurs effroyables!... La vieille bredouilla:

--Je t'ai apporté du beurre,--la Sicot a encore sa vache...--une douzaine d'oeufs et des grappes de raisin... Oui: le cep en espalier sur le mur qui regarde le carré de pommes de terre, il est encore debout, ma petite!... et le carré de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait seulement «fourragé»!

Elle appuyait sur ce détail avec une espèce de défi, comme si son pan de mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armées germaniques. Et puis, son oeil s'éteignit, aussitôt dans le Métro.

--L'essentiel est que tu sois là, avec tes quatre membres, disait et répétait la fille, à peu près à chaque station.

--C'est tout de même malheureux de quitter!... murmurait la mère. Et un sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge.

Elle recouvra pourtant, et petit à petit, la parole, une fois installée chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le palier, dans la maison et dans la rue.

«C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme ça, en vue de Reims... Ah! la cathédrale, on l'a toujours vue, depuis le temps qu'on était marmots, défunt le père Souriau, comme moi,--on était cousins avant que de s'établir en ménage, en ménage si on peut dire, car on avait tout juste quatre-vingts francs, à nous deux, le lendemain des noces.--Du vin blanc, par exemple, il en avait coulé! Chez nous autres, il n'y a pas que les riches pour s'offrir ça, vous pensez bien... Vigneron? Oui, madame, il était vigneron, mon homme, comme de juste... Eh bien! ça ne l'a pas empêché d'amasser, sou par sou, de quoi se bâtir une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs... Cinq enfants... Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui étaient beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et élevés tous les cinq comme ma fille ici présente qui m'a forcée de venir m'abriter chez elle, quoique ça soit dur de quitter...»

Quand elle disait «dur de quitter...» ses yeux se couvraient d'une buée, sa gorge se contractait et elle s'arrêtait un instant de parler.

«La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois garçons, il a dit: «A eux trois, ils leur en f... toujours plus que je n'en ai reçu!» Et c'est tout. Mais les Boches sont passés chez nous, mesdames, saouls comme des gorets déjà avant de nous avoir vidé la cave... Ça, je m'en souviendrai! Quand le père Souriau a vu tous ses fûts à sec, ça lui a porté un coup. De ce moment-là, c'était un homme fini; ne fallait même plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni de bêcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai semé les pommes de terre...

»Il se traînait, le cher homme, dans le village, la figure pareille à une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la main, faute de quoi, à ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un homme ivre... Notre malheureux enfant, l'aîné, un si brave garçon, avait été tué à la bataille de Lorette; le plus jeune était porté comme disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-là, pour arranger un pauvre vieux père, je vous le demande?

»Là-dessus, voilà qu'un beau jour, l'angélus de midi n'avait pas fini de sonner, un boucan d'enfer secoue le village.--Y avait douze mois que la côte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de nous souhaiter le bonjour à la manière boche; ils nous devaient bien cette politesse, rapport à nos caves...--C'était une marmite qui venait d'écraser les bâtiments de l'école primaire. Trois minutes après, une deuxième tombe sur les gens du village rassemblés, comme on dit, au lieu du sinistre: huit hommes, trois enfants hachés menu comme chair à pâté. Le lendemain, pan! j'étais en train de sarcler les pommes de terre; je vois s'écrouler devant moi notre maison, sauf la resserre à étaler les graines. Le père Souriau rentre avec la petite à la main et Castor:

«T'as aussi bien fait de traînasser dehors, que je lui dis; on aurait été en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un fétu de nous trois et du chien...»

»C'est dans la cave qu'on s'est établi depuis ce temps-là. Il n'y avait pas à choisir: mais, à l'heure de l'obus, quand le grand-père et la petite sortaient,--c'est-il que je serais une poltronne, mesdames?--j'avais des inquiétudes. Je les vois revenir, les chers mignons, il y a de ça trois semaines, avec le chien gambadant, à vingt mètres de moi, pas plus, pas moins. Tout à coup, poum! patapoum!... Et la petite qui lâche la main de son grand-père en s'écriant: «C'est sur l'église pour sûr!» Ces enfants, ça n'est pas craintif; à l'église, elle y court. Le chien la suit. «Bon Dieu! que je fais, en voilà une autre de sacrée marmite!...» Je l'entendais qui déchirait l'air comme une pièce de toile. La terre se soulève dans la rue, mes bonnes dames, jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, ça soulève le coeur... Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les vingt-quatre heures...»

--Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez là, vivante et à l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tirée de l'enfer!...

--Chut! dit la mère Souriau, n'en dites rien à ma fille: j'ai tous mes papiers pour mon retour... C'est trop dur de quitter... Je retourne!...

--Comment! là-bas! sous le bombardement qui continue?...

--Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je n'y suis point?

AH! LE BEAU CHIEN!

Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati, durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister cria:

--Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là?

--A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix francs...

Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana:

--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain comme la gale! ils nous ont pas regardés...

Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la chose à mademoiselle Antoinette.

Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une voix criait de l'intérieur:

--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!... à aucun prix, entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!...

--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!...

--Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot».

* * * * *

Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé par la boucle, au bout de la corde.

Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal aboyer, on verrait la danse!

Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole; elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors.

L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait alors toute la villa Bullion.

* * * * *