Le bonheur à cinq sous

Chapter 4

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«Mademoiselle ou madame,--je ne sais pas au juste, car votre main a couru bien vite en écrivant votre adresse,--j'ai reçu de vous la plus jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue, car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans--C'est «mademoiselle» que je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte forcément la vie de famille... Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle... un bon bain, si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées... Je ne suis pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me passe par la tête bien des papillons noirs... Eh! bien, depuis que j'ai sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues, j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais où,--puisque je sais où vous habitez,--qui a été épargné, que le sort respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine, moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La soeur qui me soigne en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis... Je vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur moi un rayon de soleil..., etc.»

LE COUP D'ADRIENNE

La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin, d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand: point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi.

On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère et des figures de connaissance.

--Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le défilé...

--Ça ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussière et des housses, voilà qui nous est bien égal; nous ne venons que pour le balcon et ne verrons que les braves poilus...

Adrienne, verdâtre et troublée, tient visiblement à faire l'aimable:

--Mademoiselle va-t-elle se décider à choisir parmi eux un gentil mari?... Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un compatriote, ça n'est pas défendu d'épouser un allié, un Russe, par exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!...

La maman et les amis hochèrent la tête. C'était le sujet délicat dans la famille. Martine, à vingt-cinq ans sonnés, quoique jolie et courtisée tant et plus, et demandée vingt fois en mariage, n'avait jamais trouvé un homme à son goût. C'était désespérant.

--J'épouserai un amputé des deux jambes, dit Martine; comme cela je serai sûre qu'il ne courra pas!...

Et, ayant traversé plusieurs pièces, aux volets clos, on gagnait le balcon.

Ici, effarante surprise: le balcon était occupé. Occupé à peu près entièrement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard, par une foule compacte!

--Ça, dit-on, c'est un coup d'Adrienne...

On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus:

--Vous êtes invités par mon oncle, sans doute?...

Embarras des étrangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin:

--Mais non, c'est Adrienne qui...

Martine se retourne vers sa mère:

--Crois-tu qu'Adrienne a loué le balcon! Non, ça, par exemple, c'est un peu fort! Ah! ça, c'est un toupet! Où est cette file, que je l'amène ici faire une trouée pour nous dans un pareil public?

Déjà on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres, les cornemuses écossaises. Point d'Adrienne.

Alors, à la tête de ses amis et de sa mère, Martine, résolument, s'adresse aux occupants:

--Place à la famille, s'il vous plaît!

Des gens confus ne savent où se mettre. Une ou deux personnes même, subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arrivé, s'effacent et livrent le côté boulevard à la famille.

Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animées par la colère, fait juger à ses amis et à sa mère le cas de la femme de chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse envahir un appartement par des gens qu'on ne connaît pas.

--Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!...

La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux personnes--peut-être non coupables--qui ont payé cinq francs leur place sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une maladie!... Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté.

Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était libre,--il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre Adrienne,--il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert, et, depuis lors, il est là. Il affirme toute sa désolation de paraître indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son courroux.

Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes, son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source exceptionnelle, captée pour elle exclusivement.

Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère.

--Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu... Venir se poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait seulement pas discerner un Belge d'un Anglais... Il faut être renseigné...

--Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes hommages... et de renouer une conversation qui m'a été tout particulièrement précieuse...

--Mais, monsieur, je serai charmée... Ma fille aussi, je n'en doute pas...

--Oh! certainement, dit Martine.

Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine, sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là, tombèrent sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas large.

La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer à Adrienne une semonce méritée par le coup qu'elle avait fait:

--Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des frais, à la maison, pour organiser des petites réunions qui n'aboutissent jamais! Voilà cette fille qui se fait une centaine de francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et...

--Et... elle te procurera, un mari?...

--Qui sait? dit Martine.

UN MIRACLE

--Il y a vingt francs à votre compte, Dupont: les voulez-vous?

--Ça n'est pas de refus, dit Dupont, en tendant la main vers le billet.

Ce Dupont était, parmi les mutilés, des plus adroits. Il n'avait plus qu'un bras, et le gauche! Et avec ce bras gauche, il bricolait, il clouait des boîtes, il peinturlurait des figurines de poupées, il sculptait des petites bottines cambrées, à la mode, et il ajustait à ces corps de bois blanc des chiffons de robes troussées comme par une couturière. On eût affirmé qu'il n'avait fait que cela de sa vie.

--Non, disait-il; mais ce qui a rapport aux dames, ça me connaît.

Avec cela, une jambe pliée à angle droit qui l'obligeait à user de béquilles. Il avait la médaille militaire, la Croix de guerre, vingt mois de présence au front; il avait été aussi débrouillard à accommoder les Boches qu'il l'était à confectionner des jouets au Foyer.

En rentrant au petit hôpital auxiliaire où il couchait et prenait ses repas, il tira le billet de vingt francs pour l'agiter au nez de la Soeur qu'il taquinait parce qu'elle prétendait que les hommes faisaient mauvais usage de leur argent.

--N'allez pas me rentrer ivre, demain soir, au moins! Vous feriez bien mieux de déposer vos vingt francs à la Caisse...

--Je les ai gagnés que d'une main, c'est la vérité; mais toutes ces dames elles ont dit comme ça que j'avais travaillé comme un ange.

--Ah! un ange! parlons-en, dit la Soeur qui se méfiait de Dupont parce qu'il avait le diable au corps et parce qu'il manquait de dévotion.

Le soir même, Dupont dégringola en catimini, béquillant avec précaution dans l'escalier. Il conversa mystérieusement avec la concierge, puis sortit. C'était la fin d'une journée de mai, un peu orageuse. Une heure après, il était rentré et couché: ni vu ni connu.

Cependant le billet de vingt francs inquiétait la Soeur. Elle s'était promis de le faire déposer par Dupont qui, momentanément, n'avait aucun besoin d'argent et serait trop content de se trouver un petit pécule, une fois sa réforme liquidée. Elle vint lui tenir un discours en ce sens, le matin, dès avant l'heure des pansements. Et, comme il était récalcitrant, elle éleva un peu le ton:

--Vous avez été un excellent soldat, mon garçon, et vous êtes adroit de votre main, c'est entendu; mais vous n'avez aucun ordre. Ce billet de vingt francs, où est-il?

--Il est bien caché, dit Dupont, satisfait de faire enrager un peu la Soeur.

Elle fouilla la poche de la vareuse où il avait enfoui le billet la veille au soir.

--Cherchez bien, ma soeur. Ah! vous ne brûlez pas!...

La Soeur commençait à s'impatienter:

--Je vais vous faire ordonner par le médecin-chef de me confier ce billet!

--Je l'ai gagné de ma malheureuse main, dit Dupont; l'emploi que j'en fais, ça regarde personne: p't'être que j'ai payé quatre cierges à cinq francs à Notre-Dame-des-Victoires!...

--Impie! je vous défends de plaisanter.

En son genre, la Soeur était aussi habile que Dupont. Elle mena rapidement son enquête. Elle eut un colloque avec la concierge qui, très embarrassée, lui dit:

--Des fois, est-ce qu'on sait?... un homme passe devant la loge, on ne le voit pas; on ne sait pas qui c'est; y en a trop!...

--Et s'il passe des hommes devant la loge, où vont-ils? Où peuvent-ils aller dans la soirée, quand tout est fermé?

--Oh!... tout est fermé!... Que ça en a l'air!... Faut s'méfier des yeux clos, comme on dit...

La Soeur s'alarma tout à coup; elle devint pourpre:

--Y aurait-il un mauvais lieu dans le voisinage, par hasard?

--Oh! ma soeur, nous n'avons pas de ça, Dieu merci!... Mais vous savez, dans une rue comme dans une autre, y a toujours des personnes!...

--Allons! allons! dit la Soeur, désignez-moi «les personnes», «la personne». J'ai charge d'âmes, moi, vous comprenez...

--Mon Dieu, ma soeur, tout le monde connaît mademoiselle Irma, par exemple, au 19...

--Ah! «mademoiselle Irma»! Ah! «mademoiselle Irma, au 19»! Eh bien! elle va avoir de mes nouvelles, mademoiselle Irma!

Et voilà la Soeur partie pour le 19. Jamais de sa vie elle n'avait éprouvé une telle indignation. Rien au monde ne l'eût arrêtée dans sa course. Elle demanda mademoiselle Irma à la concierge du 19.

--Mademoiselle Irma! s'écrie la concierge du 19. C'est vous, ma bonne Soeur, qui demandez à voir mademoiselle Irma!... Si vous y tenez absolument, eh! bien... Son nom est écrit sur sa porte...

Et la concierge reste écroulée, son balai à la main, pendant que la Soeur grimpe quatre à quatre.

Au deuxième, c'est une espèce de gamine blonde, un fruit acide et vert, une petite nommée Georgette, qui vient lui ouvrir et manque de pouffer en voyant une religieuse. Mademoiselle Irma, elle, auprès de qui l'on introduit la religieuse, est bien plus grave. On la sent craintive. La Soeur, visiblement, lui en impose.

La Soeur, furieuse, n'y va pas par quatre chemins:

--C'est vous dit-elle, qui avez reçu, hier soir, un malheureux estropié de notre hôpital, un soldat médaillé, décoré, qui s'est conduit en héros: vous n'avez pas honte!

--Tiens! dit Georgette, faudrait-il être flatté de recevoir des sales types et non pas d'autres?

--Tais-toi! dit mademoiselle Irma. La Soeur me parle. Je me souviens que j'ai été au catéchisme, moi...

--On ne s'en douterait pas au métier que vous faites! dit la Soeur. Malheureuse! Vous ne devriez pas songer que Dieu vous voit?

--Elle n'est pas désagréable à voir, dit Georgette.

--Ferme ça, que je te répète, petite vermine: c'est moi, pas toi, qui suis en nom ici.

Et mademoiselle Irma met Georgette à la porte, en lui soufflant tout bas: «J'ai trop peur que ça me porte la guigne d'être mal avec une Soeur!»

--Et vous lui avez pris vingt francs! dit la Soeur. Vingt francs: son petit bénéfice de trois semaines de travail, au pauvre garçon!...

--Pardi, ma soeur, je ne lui ai seulement rien demandé: c'est lui qui a été gentil, généreux comme pas un civil, vous pouvez m'en croire; il a glissé son billet, plié en quatre, sous un pied de la pendule... Tenez, le voilà.

Là, Soeur n'hésita pas un instant; elle pinça entre ses doigts le précieux billet et rentra triomphante à l'hôpital.

--Dupont, dit-elle, vos vingt francs sont déposés.

--Ça, c'est raide! fit le mutilé.

--Vous pourrez les demander à la Caisse, par fractions, si vous en aviez besoin, supposons, pour un emploi sérieux...

Dupont dit à ses camarades:

--Un miracle, dans ma vie, mes copains, j'en ai vu un!

Et il raconta l'emploi de ses vingt francs, la veille, et ce que la Soeur venait de lui apprendre.

CE MONSIEUR OU L'EXCÈS DE ZÈLE

On était très uni dans la famille, et la grand'mère étant condamnée à faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes, personne n'avait hésité un instant à l'accompagner.

--Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout!

M. Leloitre, le père, s'installerait, lui, à Chamonix, pour éprouver ses poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait sa vieille mère à l'établissement. Quant au petit frère André, pendant qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles.

Ces dispositions prises, la cure d'eaux commença: bains et douches alternés, séances à la buvette, échange d'impressions sur l'efficacité du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant à l'hôtel qu'à la musique du parc.

Ces dames s'adonnent à de petits travaux d'aiguille ou de crochet, quelques-unes à la lecture, tout en causant et en scandant de la tête le rythme de morceaux d'opéras très connus.

--Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui, mesdames?

--Edith est au tennis ainsi que son petit frère. Oh! on ne manque pas l'occasion d'une partie!

--D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un fort joueur...

--C'est un champion, madame, paraît-il. Il condescend à se mesurer avec Edith qui n'est qu'une raquette très ordinaire; et elle en profite. Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend...

--Oh! elle n'en a guère besoin, car il faut que ce monsieur apprécie son jeu pour renoncer à ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste fameux...

--Vous le connaissez, madame?

--Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plût à Dieu qu'il n'eût accompli que des excursions et remporté des victoires que dans les matches!...

--Ah! ah! mais... Et où en a-t-il remporté d'autres?

--Mon Dieu!... ici même et en maint endroit... Remarquez, madame, que je ne dis point cela pour nuire à ce jeune homme... Je n'ai rien vu, je n'ai été témoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est tout.

Là-dessus la maman sursaute et, sous un prétexte quelconque, vole vers le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une activité sereine et sérieuse; on n'entend, dans un camp comme dans l'autre, que les termes consacrés, indispensables.

Cependant la grand'mère a gagné une agitation nerveuse que ne combattra pas la douche d'aujourd'hui. Et, dès le soir même, elle se met à chapitrer Edith:

--Il faut te surveiller, ma chère enfant! On remarque que tu joues beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il paraît qu'il a fait le désespoir de plusieurs familles, c'est un garçon sans principes, un coureur...

--Mais, grand'mère, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec ça, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais ensemble; nous n'avons pas échangé trois paroles...

--Il faut prendre garde. Ces personnages-là ont une façon de s'insinuer qu'une jeune fille comme toi ne peut soupçonner... Un don Juan! affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a seulement pas un brin de poil sur la lèvre!... De mon temps on eût ri de lui... Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens?

--Mais, grand'mère, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention à sa figure, je suis bien trop occupée de sa raquette!... Il a un service foudroyant!... Je me donne un mal!... N'empêche qu'il ne nous a battus que de deux jeux!...

--C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas jouer au tennis.

--Demain, ça se trouve bien, il va déjeuner au Planet.

--Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mère et moi à la musique, et l'on ne te croira pas subjuguée par ce Monsieur.

Edith n'avait pas un seul instant songé à être subjuguée par «ce Monsieur». Mais elle pensa à «ce Monsieur» toute la soirée, et le lendemain, surtout l'après-midi: à la musique, autour de la petite charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments à cordes, et où l'on ne cessa de dire pis que pendre de «ce Monsieur», afin de prévenir définitivement contre lui la jeune fille.

«Ce Monsieur» avait, paraît-il, séduit une jeune femme à Houlgate, il n'y avait pas de cela trois années; d'où scandale, divorce, etc., et finalement lâchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombée au dernier degré de la misère. En outre, la fille d'un avocat très connu au barreau de Paris, quoique la chose eût été étouffée, s'était bel et bien donné la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'épouser «ce Monsieur». «Ce Monsieur» par-ci, «ce Monsieur» par-là, ah! les oreilles durent tinter à «ce Monsieur» toute l'après-midi.

Edith rêva de lui la nuit suivante. Il l'«enlevait», s'il vous plaît! mais en aéroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien, et montaient, montaient vers l'azur immaculé, au-dessus de la mer. Ils ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle admirait son audace comme elle avait admiré son jeu, et elle le confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre qu'elle allait éprouver en atterrissant. Tout à coup, des ratés dans le moteur, un silence affreux succédant au bruit régulier, un fléchissement sur l'aile gauche... et un réveil brutal de la malheureuse Edith, avec palpitations.

Elle pensait à son rêve, le lendemain matin, quand «ce Monsieur» se présenta à l'hôtel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle Leloitre était disposée à jouer. Le matin, quel prétexte fournir pour ne pas jouer? Et, de plus, mère et grand'mère pouvaient surveiller le tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le petit frère qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles égarées, mais jugeait les coups, épiait les gestes, écoutait les propos et annonçait le tout comme un instrument enregistreur.

Loyalement, ingénument aussi, selon sa coutume, Edith confessa à sa famille qu'elle avait, cette fois, bien observé ce Monsieur, de qui on lui avait tant parlé et qu'elle avait peine à croire qu'il fût un type si redoutable: «C'est un grand gosse, dit-elle; il aime à jouer, comme moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu'à cela. Quant à le trouver repoussant, comme le prétend grand'mère, moi, je ne l'avais pas regardé jusqu'ici, mais, à présent, je lui vois plutôt une tête à caractère: on m'a fait dessiner des méplats de Romains qui se rapprochaient de ça...

--Romains! Romains! ton petit frère affirme qu'il l'a entendu dire des gros mots entre les dents.

--Je le crois volontiers: son partenaire fait des services déplorables!... Si tu crois...

--Enfin, André prétend que, quand il rate son coup, il a une figure d'assassin!

--Mais, grand'mère, c'est la dame de la musique, à l'établissement, qui a prononcé ce mot-là, hier! André ne sait que rapporter, il ferait aussi bien de se taire... Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connaît elle-même ce Monsieur!

--Enfin, tu défends ce Monsieur, c'est clair!

--Mais, grand'mère, je défends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce n'est pas moi qui m'intéressais à lui...

--«Qui m'intéressais à lui!...» c'est avouer que tu t'intéresses à lui aujourd'hui?

--Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!...

Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les eaux dans l'intérêt du coeur de la chère Edith. On partit, sans plus tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc?