Le bonheur à cinq sous

Chapter 3

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Eugène se retourna vers l'endroit d'où venait la voix de son père, mais il le manqua encore et passa tout à côté de lui. Le vieil aveugle, dont les sens étaient très habiles et à qui presque rien ne pouvait être dissimulé, le rattrapa. Il lui palpa rapidement les quatre membres, et dit:

--C'est les yeux qu'ils t'ont ôtés, mon pauv'fil'... Malheu'd'malheu!...

Eugène ne répondit pas. Et, entre les paupières aux trois quarts baissées du vieil aveugle, les larmes coulèrent tout à coup.

La mère Moreux, près de l'étable, portait, comme l'eût fait un homme, une lourde botte de foin, piquée aux cornes d'une fourche.

La fille de ferme, témoin de la scène, lui désigna les deux hommes:

--L'ont manqué, le père et le fil', de n'pas arriver à s'toucher la main!... L'monde est damné: en v'la la preuve...

«ON PEUT LUI DIRE...»

L'entrée de Sabine chez les Bertin fit sensation, car elle s'était croisée certainement, dans l'escalier, avec M. de Vérancourt, qu'elle avait dû épouser récemment et qui s'était conduit avec elle de la façon la plus abjecte.

Sabine dit, simplement:

--Je viens de rencontrer monsieur de Vérancourt. Nous ne nous sommes pas mangés.

Tout le monde rit. On était enchanté qu'elle parlât de Vérancourt, et avec une pareille désinvolture. Personne n'eût osé, devant elle, aborder le sujet, bien que chacun en grillât d'envie.

--Bravo! s'écria madame Bertin; j'aime à voir que vous ne vous troublez pas à propos de ce personnage.

--Ah! les hommes! dit le maître de la maison, ils sont magnifiques à la guerre, oui, certes; mais regardés à la loupe, un à un, quels vauriens!...

--A qui le dites-vous! soupira Sabine.

Elle avait eu beaucoup à souffrir d'un mari de qui elle était séparée par le divorce; puis elle s'était aveuglément confiée à M. de Vérancourt, croyant trouver en lui l'homme rêvé.

On essaya de détourner la conversation, qui menaçait de devenir dangereuse; mais l'occasion inespérée de pouvoir parler, enfin, de Vérancourt, avec sa principale victime, ramenait, malgré toute opposition, le nom de l'homme qu'avait aimé Sabine.

--J'ai eu un pressentiment, dit une des quelques personnes retenues à dîner, tout le temps que monsieur de Vérancourt a été là, que Sabine entrerait... A chaque coup de sonnette je tremblais...

--Eh bien! je vous affirme, dit Sabine, que moi, je n'ai pas tremblé en le trouvant sur le palier! Quelqu'un m'eût annoncé, dans l'escalier, que monsieur de Vérancourt était à l'étage au-dessus, que je ne fusse pas redescendue d'une marche...

--Il a dû juger l'accueil ici assez froid, dit madame Bertin: je fais le pari qu'il ne s'y risque pas de nouveau.

--Oh! oh! s'écria quelqu'un, vous ne connaissez pas Vérancourt! C'est un de ces gaillards qu'un accueil glacial excite. Il reviendra ici jusqu'à ce qu'il y ait triomphé.

--En ce cas, puisque notre chère Sabine a la bravoure de l'affronter, je lui demande de ne pas manquer un seul de mes jours; on verra bien qui triomphera!

--Il n'y a pas une seule personne, parmi les amis et amies de cette maison, dont les sympathies, Sabine, n'aillent entièrement à vous.

--Pas une! non... sauf celle que Vérancourt se sera juré de séduire.

--Il faudrait supposer que celle-ci fût bien sotte, étant donné tout ce qu'on sait de lui aujourd'hui!

On chuchotait autour de la table, chacun stupéfait qu'on pût parler si librement devant Sabine. Mais, décidément, Sabine ne bronchait pas. Elle-même osa parler:

--Vous savez, dit-elle, avec qui il vit?

--Oui.

--Mais savez-vous de quoi il vit?

--Non.

--De la même! J'en ai les preuves...

Et elle cita des faits accablants.

On n'en revenait pas. On renchérit. Qui ne possédait quelque anecdote sur ce grand chenapan mondain qu'était M. de Vérancourt? Sabine les dévorait; elle en provoquait de nouvelles avec une sorte d'appétit rageur.

Deux voisins de table murmuraient:

--Elle a contre lui une rancune mortelle; elle le hait; on peut tout lui dire.

--Méfiez-vous, cependant, si vous connaissez les femmes!...

--Bast! celle-ci le juge comme ferait un président de tribunal...

--Elle a aimé Vérancourt, opinait un autre, c'est certain. Mais ce qui est non moins hors de doute, c'est qu'elle l'a en exécration. On peut tout lui dire...

Et les anecdotes de pleuvoir sur le dos de Vérancourt. C'était une joie, un soulagement pour tous, qui s'étaient tant apitoyés sur le sort d'une femme comme Sabine devenue la proie d'un tel homme, d'être témoins qu'enfin elle était revenue à la raison et donnait elle-même son assentiment à la réprobation générale.

Tout ce qu'on peut énumérer à la charge d'un homme qui, tout juste, ne fut pas un assassin de droit commun, on le fit, autour de la table, en présence de Sabine. Chaque histoire scandaleuse était précédée de la question, tantôt formulée à voix basse, tantôt ouvertement, et par manière plaisante; «On peut le dire...?» Sabine demeurait imperturbable; sa bouche souriait; ses yeux jetaient un feu inaccoutumé. Encore une fois, quelqu'un chuchota:

--On peut lui dire!...

--Oh! répondit-on, après ce qui a été dit, il ne s'agit vraiment là que d'une peccadille!

--Ma chère Sabine, avez-vous su cela? Quand Vérancourt était à vos pieds, l'hiver et le printemps 1913-1914; quand il était invité partout où vous dîniez, paraissait entièrement dompté, captivé, converti par vous,--miracle qui n'avait rien d'étonnant;--quand Vérancourt ne s'entretenait que de projets d'avenir charmant à vos côtés, et bâtissait châteaux en Espagne, et même en Ile-de-France, en s'ouvrant un crédit sur votre fortune personnelle, il est vrai, Vérancourt avait une liaison avec la propre femme de chambre de sa tante du Hautoit. Madame du Hautoit, qui les a surpris dans la mansarde de son hôtel, le raconte à qui veut entendre. Et il s'affichait, en outre, à Montmartre, avec la môme Tata dont le nom, au moins, vous est connu, chère amie...

Sabine bondit:

--Ça, ce n'est pas vrai!... Ce n'est pas vrai!

--Mais, chère amie, il y a les témoins, il y a les faits!...

--Je me moque des témoins et des faits. Je vous dis que ceci est faux, archi-faux! Et puis, j'en ai assez... j'en ai assez! Vous ne vous apercevez pas que vous dites des horreurs et que vous m'en faites dire?... Je connais Vérancourt, moi: voulez-vous que je vous dise ce qu'il est?...

--Il est celui qu'elle aime!... murmura quelqu'un.

LE P'TIOT

--C'est l'colo qui l'a dit lui-même, de sa bouche, devant témoins, mon vieux: t'es un brave! Et paraît même que t'es proposé pour la médaille...

--Moi? j'suis un brave? parce que j'ai été coupiller du fil de fer sous l'nez des Boches? La première fois c'est possible que ça m'ait gêné la digestion; mais, à présent, ça m'fait pus; ça m'fait pas pus que d'aller tailler un arbre fruitier dans mon clos...

--T'exagères, Brochut, t'aimerais mieux émonder tes poiriers dans ton clos.

--J'exagère pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un salaud...

--T'exagères encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu viens d'couper le fil des Boches comme de la chicorée? L'colo sait c'qui' dit, pt'être?

--L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas à l'encontre; mais, moi, j'sais c'que j'suis.

Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de l'ouvrage accompli par Brochut, qui méritait l'éloge prononcé par le colonel, et l'attaque étant imminente, Brochut dit à ses compagnons, Janvier, Pilard et Sauvage:

--C'est pas le tout, mes pot', ça va barder avant que le soleil soit levé; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que j'vous ai dit. C'est à mes derniers six jours; ça remonte loin: neuf mois et trois semaines... Ça s'trouvait dans un village, à l'arrière, chez une bonne dame qui m'avait hébergé--moi, j'suis des pays envahis: pus de famille, pus de maison, pus rien...--Alors quand j'ai eu dormi quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'étranglait dans c'patelin où j'étais pourtant au chaud et au sec, à l'abri des marmites. Alors voilà: j'ai pris mon plaisir avec une fille...

--'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse?

--J'y ai point demandé ça. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu qu'elle était honnête...

Et Brochut, sous son hâle, rougit.

--V'là ce qui me taquine depuis ce temps-là, ajouta-t-il. J'aurais pas dû faire ce que j'ai fait à une fille honnête, sans le mariage. Mais, tout de même, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis par ma faute, j'étais homme à accorder réparation.

--Et elle a eu des ennuis?

--Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'où faillit tomber le carton épais d'une photographie.

La pauvre fille s'était fait «tirer» candidement, grosse de huit mois au moins, et en pied. Cette image ne représentait qu'un ventre énorme surmonté d'une petite boule assez disgracieuse, qui était la tête. Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient guère affriolante; il dit:

--Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi; j'le renierai point; j'épouserai.

--Tu vois bien qu't'es pas si vaurien!

--T'as été un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la guerre, tiens!...

--Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Français qu't'as fait...

--Un p'tit Français sans père, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et dire que dans dix minutes j'peux être zigouillé!

Et, en effet, le soldat Brochut reçut trois balles, dont une au ventre, en mettant le pied dans la tranchée boche que sa section dut nettoyer avant de pouvoir s'occuper de lui.

Les trois copains étaient debout, l'un d'eux égratigné à peine. Ils virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la face était plaquée dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranchée fut gâtée. Brochut, qui tournait de l'oeil, les sentant penchés au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire:

--C'est l'pauv' p'tiot!...

Son doigt tremblant désignait la poche où étaient ses papiers. Et avec une préoccupation paternelle, il quitta cette vallée de misère.

Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau; après quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allèrent à la recherche du corps de Brochut.

Tous les trois, célibataires, avaient eu spontanément la même idée; et chacun d'eux confiait aux autres: «Moi, j'sais bien ce qui me reste à faire...»

A quoi chacun des autres répondait: «Qué que t'as à faire, toi, gros malin?»

Ils atteignirent l'officier qui avait déjà entre les mains les papiers enlevés à la poche des morts:

--C'est rapport à Brochut, mon lieutenant... une photo, avec adresse de la personne au dos, et pis tout...

--I' nous avait donné ses instructions avant l'attaque, dit Pilard.

--Moi, c'est pas tout ça, dit Janvier, j'commence par déclarer que j'suis prêt à épouser la personne!

--Moi, de même! dit Pilard.

--Moi, pareillement! dit Sauvage.

--Ah ça! mes enfants, vous êtes fous! dit l'officier: trois pour une. Voyons donc celle qui a un pareil succès!

Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'épais carton lui tomba dans la main. Il vit ce ventre énorme, cette chétive tête; et un imperceptible sourire effleura sa lèvre; mais la pitié et aussi l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes l'emportèrent:

--Il faut jouer à pile ou face, dit-il.

Sans rien trouver de comique à la proposition, les trois hommes, successivement, lancèrent une pièce de dix centimes. Le sort désigna Janvier. Le brave garçon se réjouit comme s'il avait gagné quelque chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie à la main. Janvier dit en regardant celle qu'avait séduite Brochut:

--C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv' p'tiot...

«CHERCHEZ!»

Une bribe de dialogue surprise grâce à un malicieux hasard, au téléphone, par Jeanne Sannois, la femme du peintre, entre Cécile Collet et une commune amie. Comme Jeanne Sannois demandait au bureau le numéro de Cécile Collet, elle reconnut immédiatement la voix de celle-ci qui évidemment ne s'adressait pas à elle: «Eh bien! vous y avez coupé, vous, hier, fine mouche! au dîner des Sannois? Ah! ma chère, quelle barbe! Ces gens-là ont le doigté pour réunir à table tout ce qu'il y a de plus crevant... Mais non, ma petite, rien: pas un nom, pas un uniforme... Elle?... une cruche, voyons! Quant à lui, avec ses côtelettes à la tzigane, sur sa face de veau, j'avais envie de lui crier: «Mon vieux, les boucheries sont fermées désormais l'après-midi...» Ah! si je ne tenais pas à ce qu'il achève mon portrait! et à ce qu'il ne m'enlaidisse pas!...»

Non, en vérité, Jeanne Sannois n'en avait pas entendu davantage; et c'était là, somme toute, un fragment de conversation de genre très commun. Rapportant la chose à son mari, elle en était toutefois un peu blême.

Sannois ne conservait aucune illusion sur les relations mondaines; il ne les jugeait pas avec sévérité, sous le prétexte qu'elles ne valaient pas tant d'honneur; et il professait pour elles une aménité inaltérable. «On ne peut en vouloir aux femmes de ce qu'elles disent, affirmait-il, car elles n'y ont pas pensé seulement une seconde avant d'avoir parlé, et elles ne s'en souviennent, la seconde d'après, que si ce qu'elles ont improvisé a eu beaucoup de succès. D'une façon générale, elles ne parlent pas non plus par méchanceté--la vraie méchanceté est aussi rare que la beauté ou que le génie--elles parlent dans l'intention de produire un effet piquant, amusant, et agréable; si c'est aux dépens des absents, songez par contre qu'elles tendent à l'unique but de charmer la personne qui les écoute. A la rigueur, oui, oui, on trouverait de la générosité dans leurs pires excès de langage...»

Quoi qu'il en fût, le peintre Sannois demeurait un peu gêné de la manière dont Cécile Collet s'y était prise pour charmer par téléphone sa correspondante, et il lui déplut pendant quelques semaines de la voir, là, poser devant lui avec sa figure ornée, aimable et satisfaite. Vingt prétextes furent invoqués pour retarder les séances. Cécile commençait à s'inquiéter; elle interrogeait discrètement les amis des Sannois. Les Sannois? mais on les voyait partout! Sannois? mais il faisait poser la vieille mère de sa cuisinière ou son chauffeur inoccupé. Quelles fantaisies! Enfin, sur ses instances, Cécile obtint un rendez-vous et arriva à l'atelier le teint mieux fait que jamais.

--Ah çà, mon petit Sannois, vous êtes fâché avec moi?

--En verriez-vous la raison par hasard?

--Dieu de Dieu, non! mais pourquoi ce lâchage? pourquoi ces absences de Jeanne quand je lui téléphone? pourquoi ce portrait abandonné depuis six semaines--le temps de vieillir, pour une femme?--Franchement, vous ne pouviez pas venir chez moi ce dernier lundi, ni l'autre? Voyons, qu'est-ce qu'il vous a pris?

--Une fringale de braves gens. Regardez: j'ai peint Barnabé et la mère Corneau.

--Dites-moi, Sannois: j'ai mal agi envers vous?

--En quoi, Cécile? je vous le demande.

--Oh! Oh! vous avez une dent contre moi!

--Vous y tenez? Je ne yeux pas vous contrarier... Après tout, c'est un petit jeu. Ma chère Cécile, je suppose, ou plutôt, il vous plaît que je suppose que vous m'avez offensé. Quelle mauvaise blague m'avez-vous pu faire? Cherchez!

--Oh! parbleu, je sais comment je vous aurai tarabusté: c'est en disant à quelqu'un--qui vous l'aura répété dans les vingt-quatre heures--que vous aviez une maîtresse trop jeune...

--Ce n'est pas cela. Le propos est bien, d'ailleurs. Je ne dis pas qu'il soit fondé; mais il est bien.

--Sapristoche! dit Cécile dépitée. Ce n'est pas cela?

Le peintre, installé à son chevalet, brossant déjà à force, disait:

--La tête inclinée légèrement, je vous prie; l'expression calme, un tantinet ingénue...

--Écoutez, Sannois, je ne vois qu'une chose qui ait pu vous froisser: vous aurez appris que c'est moi qui vous ai empêché de faire le portrait de Mrs Evans?

--Un modeste rapt de cinq mille dollars!... Allons, la bouche, s'il vous plaît! La bouche avec toute sa bonne grâce naturelle...

--C'est une folie, je le confesse: je lui ai fait dire par quelqu'un qui porte, que vous n'aviez pas pour deux liards de talent! Oui, oui, c'est rosse; mais j'étais jalouse; je voulais avoir mon portrait par vous, moi et pas elle. Ça peut vous flatter aussi...

--Je crois tenir la bouche, dit Sannois avec flegme; je vous la montrerai tout à l'heure... Il faut profiter d'un jour pareil. Votre visage s'éclaire d'une façon inespérée... L'affaire du portrait de Mrs Evans? Non; ce n'est pas cela.

--Sannois, vous êtes d'une cruauté! Je ne veux pas être fâchée avec vous; je ne le veux à aucun prix! Je ferai des bassesses pour vous donner la certitude que je ne suis qu'une pécheresse bien ordinaire...

--Sapristi! s'écria le peintre, et ma bouche qui f... le camp! Et cet oeil, donc!... Du calme! je vous en supplie, chère amie; un certain bonheur répandu sur l'ensemble des traits! cette sorte de mansuétude impartiale et quasi céleste, vous savez, qui est propre aux Bienheureux et à la femme qui reçoit... Vous ne voulez, pas, je suppose, que je fasse de vous une lady Macbeth?

--Sannois, mon petit Sannois, je vous jure que j'ai vidé le fond de mon sac! Même en fouillant bien, non! après celles que je vous ai dites, je n'ai pas commis d'autre imprudence que de chuchoter un soir à l'oreille de cette vieille pipelette de prince d'Ulloa que... que... Oh! mon Dieu! que j'ai de la peine à avouer cette babiole... Que... eh bien, oui, là! que vous ne saviez pas manger à table... Le prince répète tout, et je parie que cet enfantillage vous aura touché plus qu'un manquement à l'amitié?

--Ça y est! dit Sannois.

--Ah! j'étais sûre que c'était cela. Nous faisons la paix, hein? Ouf! que ça me soulage d'avoir mis devant vous ma conscience à nu.

--Non, non, dit Sannois; je dis: «Ça y est!» je veux dire que je tiens à présent tous les éléments de votre visage. Je vais faire de vous un de ces portraits! Saperlipopette! que je suis content. Levez-vous, s'il vous plaît, chère Cécile, et venez voir.

Cécile Collet se leva et contempla la toile:

--Mais, c'est un oeil de vipère que vous m'avez fait là!

--Vous trouvez?... Voyez-vous, ce qui manquait à cette figure, c'était la vie. La vie, quand on la trouve, elle est tellement surprenante qu'elle fait un peu peur, comme un serpent au bord de l'eau dormante... Ma foi, chère amie,--ajouta-t-il, d'un ton distrait et comme très éloigné de son souci principal,--je ne savais pas le premier mot de toutes les petites histoires que vous m'avez racontées; et, si on a pu ici vous bouder quelque peu, ce n'était que pour une vétille: je ne vous la dirai même pas; vous l'avez oubliée vous-même, car elle est annulée, inexistante, à côté des faits si intéressants, si caractéristiques que vous venez de me révéler.

LE RAYON DE SOLEIL

Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tué, dès le début de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa soeur, Louise, l'aimait d'un de ces amours fraternels qui étonnent par leur intensité. Après, ç'avait été le tour de la mère, inconsolable, et qui s'était effondrée en quelques semaines. Louise restait avec son père, désolé, petit propriétaire ayant consacré toutes ses économies à se rendre acquéreur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait plus de loyers. Deux fillettes étaient là encore, à qui Louise allait désormais servir de mère.

Un soir, le père, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se mettre à table, s'affaissa devant son potage. Le médecin, appelé en toute hâte, demanda à Louise: «Est-ce que c'est sa première attaque?»

Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alité, songeait à la noire destinée.

S'il venait à mourir, que deviendraient ses deux jeunes soeurs et elle-même? Or le malade était condamné. Verrait-il seulement la fin d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par l'admiration qu'elle inspirait, était la lutte épique de Verdun; mais en même temps elle étreignait le coeur à cause de ces grandes hécatombes d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui étaient là.

La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres voisins, très feuillus cette année et sur lesquels la pluie continue égrenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait le bruit d'un moteur aérien invisible, et, à une certaine distance, des choeurs de voix enfantines qui répétaient des hymnes pour la Fête-Dieu prochaine. L'heure avait une mélancolie atroce et pénétrante. Le pire était la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d'été et ces chants d'enfants évoquaient... «Il y a deux ans, à pareille date, que la pluie sur les feuillages était reposante et douce!... et quand ces petits, dans le jardin des Frères entonnaient le _Magnificat_!...» Les deux coudes à l'appui de la fenêtre, son mouchoir sur les yeux, Louise les sentait tout humides.

Ce fut à ce moment qu'on annonça à Louise la visite d'une amie, Marie-Rose, qu'elle savait infirmière à un hôpital d'Auteuil.

--Écoute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui, bien entendu, ne te coûtera rien. Je viens te demander d'être la marraine d'un pauvre poilu qui m'est signalé et recommandé d'une façon tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus où les placer. Il faut que tu te dévoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a été blessé déjà trois fois et il fait pour le moment de la neurasthénie à l'ambulance de N... C'est un traitement moral qu'il leur faut, à ces malheureux, et je t'ai connu une imagination si heureuse!... Prends mon poilu; abandonne-toi à toute ta verve.

Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-même; elle jeta un coup d'oeil sur la porte qui la séparait de son père mourant, sur les photographies de Jacques et de sa mère morts si cruellement, sur les petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages superposés où la pluie, à intervalles réguliers, pleurait une larme lourde...

--Ma verve! dit-elle, je n'en ai guère pour le moment...

--Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces...

--Donne-moi son adresse, dit Louise.

Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté.

Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché ses jeunes soeurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'oeil droit et de la moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés, inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux, musique plaintive des nuits de Paris... Derrière le bouquet d'arbres, une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin... Souvenirs des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer plusieurs fois sa plume.

* * * * *

Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine, et il lui répondit aussitôt: