Chapter 2
En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrétaire croyait devoir avertir Jérôme Jeton, que le photographe du Magazine, étant en tournée en province, à la recherche de sites pittoresques, et devant précisément faire quelques haltes sur le cours du Loiret, profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichés du jeune maître travaillant dans son cottage à la confection du roman déjà annoncé aux lecteurs.
Jérôme fut atterré; mais Sylvie galvanisée au contraire.
--Je vais écrire, dit Jérôme, que j'ai attrapé une fièvre typhoïde. Non, ça pourrait porter malheur; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin quelque chose qui m'empêche non seulement d'écrire, mais de concevoir deux idées... Et c'est bien le cas, ajouta-t-il.
--Ça n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est déjà fait, depuis longtemps écrit; et tu n'as, pendant ces deux mois, qu'à lui donner le coup de fion.
--Alors, dit froidement Jérôme Jeton, je sais ce qu'il me reste à faire...
--Il te reste à faire tout ce qu'on croit déjà fait, parbleu!
--Il me reste à me jeter à l'eau.
Et déjà il enjambait le mur bas qui dominait la berge.
--Ah! s'écria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de cette terrasse... Mais j'ai une idée: d'abord, si tu n'étais décidément pas prêt à temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule excessif t'a fait brûler ton manuscrit; Dieu merci, nous n'en sommes pas là: tu vas te mettre à écrire ton roman.
--Mais quel roman?
--Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas écrire l'histoire d'une petite fille... Oui, d'une petite fille. Ça intéresse toujours les lecteurs et du premier coup: d'abord ceux qui ont une petite fille, et ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une petite fille qui aurait habité une maison comme celle-ci, par exemple... Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau...
--Pourquoi, en beaucoup plus beau?
--Mais, pour que ça séduise davantage! Imagine des portiques, des escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi, etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a disparu.
--Ah! mon Dieu!
--Tu vois, tu es pincé toi-même; ça mord. Attends un peu! On la cherche; les gens accourent--les gens: il y a des quantités de serviteurs, je t'ai dit...--Énumération, costumes, émotions diverses. La nourrice, n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de description. Le jour baisse... Crépuscule... Silence... Écoute bien: On entend un cri du côté de la rivière. Toute la maison s'exclame. Il n'y a qu'un avis: on croit la petite fille tombée à l'eau.
--Mais si elle était tombée à l'eau, depuis tantôt, elle ne crierait pas!
--Moi je te parie que si on entend un cri du côté de la rivière, quelqu'un sera là pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombée à l'eau.--De petits détails observés, comme cela, ne font pas mal dans un récit, pourvu que le principal soit plus beau que la vérité. Embellir, embellir toujours!
--C'est commode à dire...
--Ce n'est rien du tout à exécuter: on emploie des mots superbes, et on les empile, en voulez-vous? en voilà. Ah! faire beau, c'est autre chose, à ce qu'il paraît: alors ça, ce n'est pas à la portée de tout le monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris.
* * * * *
Pour quelques jours, Jérôme abandonna la pêche, et Sylvie tant les plaisirs de la maison rustique que ceux de la société de Souzouches; et l'on échafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du _Bonheur à cinq sous_.
Cependant, de l'avis même de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru, la chose n'allait pas très bien. Fichtre! un roman n'était pas encore un ouvrage si facile. Sylvie ne manquait pas de certaines idées sur le genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littérature; mais de connaître la recette à exécuter un bon plat, il y a un abîme, et elle touchait celui-ci. Et puis Jérôme vous décourageait en prétendant que l'aventure de la petite fille était écoeurante d'imbécillité, et qu'il aimerait mieux, lui, bon public qu'il était, vendre du sucre, rédiger des protêts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas même de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se dépitait en concluant qu'il n'existait pas de métier plus bas que celui d'écrire quand on n'était pas un homme extraordinaire. «Allez donc faire de la copie, disait sa pauvre femme, en écoutant de pareilles incongruités!»
Mais il y avait pis que cela.
* * * * *
Madame de Dracézaire, qui s'était mis en tête de retenir le ménage Jeton à Souzouches afin qu'il y fût au large pour avoir un enfant, arriva inopinément pendant que le ménage Jeton s'arrachait les cheveux à propos de la petite fille, et elle était autorisée à lui dire que le propriétaire de la maison consentirait une diminution importante si on louait à l'année, une diminution plus importante si on faisait un bail, et qu'au surplus il serait disposé à faire toutes concessions attendu qu'il se trouvait harcelé par un des notaires de l'endroit, fort mal logé et très désireux de la maison, mais avec qui il était à couteaux tirés.
--Je connais votre propriétaire, disait madame de Dracézaire, il est à un liard près, et il cédera aux instances du notaire; mais il vous laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer à son ennemi un bon tour.
--Il n'y a pas à hésiter, dit Jérôme: madame, en moins de trois semaines, j'ai déjà gagné deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et nous serions ici de petits rentiers fort à l'aise...
--Y penses-tu? objecta Sylvie à cause de madame de Dracézaire, mon ami, et ta situation!
--Ma situation? dit Jérôme.
--Peut-on parler ainsi! s'écria Sylvie, quand on est à la veille de répandre son nom par le monde entier!...
Et elle prenait à témoin sa nouvelle amie, en jetant un regard éperdu sur les papiers où était griffonnée la lamentable histoire de la petite fille.
--Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Dracézaire, et l'important est de le transmettre à ses héritiers... Allons! allons! un bon mouvement: que diable! vous aurez le temps, ici, aux veillées d'hiver, d'écrire vos «amourettes»; un petit voyage à Paris de temps en temps vous maintiendra en contact avec votre éditeur et vos amis influents: je fais préparer le bail qu'on vous apportera à signer demain...
Sylvie, pour qui «se faire un nom» ce n'était pas écrire, mais voir tous les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux, considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici, et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative; mais ne savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens?
--Eh bien! dit-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans «notre propriété»?
* * * * *
On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait un coin nouveau: c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient d'une somptueuse obésité: c'étaient, derrière leur claie, les petits poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes; c'était madame Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se trouver depuis quelques jours «en famille». On alla cueillir des framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers chasselas. Et là, on vit la mère Coinquin s'avancer un bol blanc à la main, avec un peu de lait et une paille:
--Ah çà, pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire.
--Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II.
--Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second?
--J'appelle Jérôme tous les lézards, madame; et le nom leur convient, croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en général, à ne rien faire.
--Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire.
Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le lézard presque familier, immobile, son petit coeur battant, sur la muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre, hâlée déjà, dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le «thé», disait-elle, «à un de ses chers amis qui, celui-là, ne la débinerait pas en sortant...»
Madame de Dracézaire quitta le jeune ménage en ayant bon espoir; et, sans plus rien dire, s'en fut chez le propriétaire faire rédiger le bail.
* * * * *
Le lendemain, par une après-midi torride de fin d'août, Jérôme et Sylvie, dans la pénombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la qualité de ces vieilles maisons aux murs épais, au sol dallé, qui entretiennent au coeur même de l'été une si douce fraîcheur. Quelques feuillets griffonnés du «sinistre» roman, ainsi que l'appelait son auteur, sortaient à demi d'un tiroir entre-bâillé. Jérôme, étalé sur un vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'épargner la vue de ce qu'il nommait aussi son «cauchemar» et dit:
--Zut!
--Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais, un peu «rasoir»!
A ce moment l'on sonna à la porte d'entrée.
--Madame de Dracézaire avec le bail, je parie!...
Leur coeur fut secoué, et ni l'un ni l'autre ne s'effrayait de l'engagement à prendre.
* * * * *
La mère Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva à la porte comme on faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit parlementer; puis elle se présenta avec des airs mystérieux, mi-méfiante et mi-amusée par le mot qu'elle avait à répéter: c'étaient deux jeunes messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient monsieur de la part du _Bonheur à cinq sous_...
Monsieur et madame Jérôme Jeton furent aussitôt debout. Jérôme rouvrit le tiroir et dit d'un ton peu commun à sa bouche: «Faites entrer, je vous prie.» Sylvie se précipitait aux volets pour donner du jour.
Les «jeunes messieurs» entrèrent, après avoir déposé les «ustensiles» dans le corridor, et l'un d'eux, en disant: «cher maître», exposa le but de leur visite, qu'une lettre de M. le Secrétaire avait dû d'ailleurs annoncer.
--Messieurs, je suis à vous, dit Jérôme avec un sérieux extraordinaire et tout à fait inusité.
--Où avez-vous l'habitude de travailler, cher maître?
--... Heu... heu... dit Jérôme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou là...
--Tantôt ici, messieurs, se hâta de dire Sylvie, comme aujourd'hui, quand la chaleur est trop grande, tantôt au bord de la rivière où mon mari a ce qu'il appelle son «bureau de verdure».
--Un «bureau de verdure»! Ah! parfait, madame, voilà qui nous donnera un cliché sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par cette pièce-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos lecteurs de goût... Madame est collaboratrice, je suppose?...
--Elle est ma muse, dit Jérôme.
--Aussi, nous ne vous séparerons point; les jeunes ménages d'artistes sont très à la mode... Je suis chargé, cher maître, de vous communiquer la maquette de notre numéro d'octobre... Votre ouvrage vient en tête du sommaire, comme de juste... Nous avons ici un médaillon..., ici un hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur? nous aurons trois ou quatre en-têtes, selon le nombre, et nous terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local, caractéristique si possible... Ah! voici l'épreuve du «chapeau» déjà rédigé, où votre oeuvre, cher maître, est présentée au public et déjà appréciée, en termes très généraux, cela va de soi.
Jérôme et Sylvie voyaient déjà les clichés exécutés, tirés, leurs traits à l'un et à l'autre, unis dans l'ovale, la scène touchante du travail en commun dans le hors-texte; quels détails de leur personne figureraient encore dans les en-têtes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que Jérôme et Sylvie, penchés côte à côte sur la table, lisaient le «chapeau», c'est-à-dire la louange préconçue de l'oeuvre, les termes «tout à fait généraux» assurément, mais extrêmement flatteurs, qui caractérisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient avec enivrement l'avant-goût de la gloire, l'éclair de magnésium jaillit.
--C'est fait, dit l'opérateur; nous n'aurions pas su trouver de pose plus satisfaisante.
Ils avaient été surpris. Ils n'avaient point entendu non plus un second tintement de la sonnette à la porte d'entrée; et, quand ils reprirent leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fumée, ils virent, sortant du nuage, derrière l'opérateur, madame de Dracézaire avec ses cinq petits Dracézaire, qui respiraient comme eux la vapeur méphitique de la renommée.
Sylvie, surexcitée, expliqua aussitôt de quelle opération, sans doute insolite à Souzouches, madame de Dracézaire et ses cinq petits enfants avaient été témoins; elle répéta ce qu'avait dit le photographe: l'ovale, le hors-texte, les en-têtes, le cul-de-lampe final...; elle y joignit le chiffre étourdissant du tirage: «plus de deux cent mille exemplaires, madame!...» que le photographe ne contredit point.
--A présent, dit Sylvie, ces messieurs désirent un plein air... Allons, venez avec nous, chère madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous donnerez vos conseils sur la pose...
--Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Dracézaire, un geste à immortaliser serait assurément celui du goûter des lézards... Figurez-vous, messieurs...
Et madame de Dracézaire de s'emparer des deux employés du _Bonheur à cinq sous_--elle, cependant si peu familière--pour leur narrer la gracieuse scène de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits Dracézaire bondirent; ils n'étaient venus que pour les lézards; et la photographie décuplait leur joie.
Quant au photographe, entendant parler d'un goûter offert aux lézards, il n'hésita pas à déclarer que si l'on en pouvait avoir un bon cliché le succès du numéro était assuré.
Jérôme Jeton, ayant emporté au jardin ses paperasses, posa comme un vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de châtaignier, appuyé à la table de fer du «bureau de verdure» où il n'avait jamais écrit une ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la scène agréable de la veille. Mais, soit que l'heure ne fût point celle qui convenait au lézard, soit que tant de monde et le noir appareil sur son trépied effrayassent l'animal, il ne se prêta pas à ce jeu. On en était désespéré.
La mère Coinquin, qui avait apporté le bol et la paille, hasarda une réflexion:
--C'est que madame, aussi, n'est p'tét' ben point la même!...
Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'était plus aujourd'hui la même: elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un appareil; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en son esprit crédule, devant la postérité!... Madame de Dracézaire--qui l'eût cru?--n'était point du tout choquée de la transformation, qu'elle remarquait tout comme la mère Coinquin, et elle dit:
--Ah! c'est que cela doit être très impressionnant!...
Le lézard Jérôme II se refusant à l'épreuve du grand tirage, le cul-de-lampe final était compromis. On erra dans le potager, à la recherche de quelque autre sujet.
Chemin faisant, madame de Dracézaire dit au jeune couple qu'elle avait sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour quelque croisade sainte, répondit:
--Hélas! madame, il ne s'agit plus désormais de notre agrément. Vous l'avez vu: la carrière est ouverte; mon cher mari se doit tout entier à son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brèche!
Jérôme lui-même était tout retourné, tout changé; qu'il fût appelé à une grande mission, il n'essaya pas de le nier.
* * * * *
Et telle est la vertu de la publicité, que madame de Dracézaire ne trouva pas à répliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la Province elle-même était impressionnée, imprégnée, piquée par le redoutable virus. Elle ramassa tout à coup ses cinq garçons et dit aux Jérôme Jeton:
--Si un motif de cul-de-lampe ne se présente pas, que diriez-vous d'un joli groupe de cette jeunesse, avec la légende, par exemple: _Cinq petits amis du romancier et de madame Jérôme Jeton: Jacques, Jean, Gaston, Félix et Louis de Dracézaire_. Que l'on imprime le nom, oui, ma foi, pourquoi pas? c'est un départ: un jour, qui sait? peut-être sera-ce un nom connu!...
_Septembre 1913._
LES DEUX AVEUGLES
Le vieux se tenait sur le pas de sa porte, à l'ombre que la maison opposait comme une seillée d'eau fraîche aux ardeurs du soleil de juillet. Il n'était plus bon qu'à être assis à l'ombre, l'été, au coin du foyer, l'hiver, sa vue s'étant complètement obscurcie vers la soixantaine. Et il ne s'en consolait pas, bien que son fils, un rude gars, fût en âge de faire aller la ferme, et, aidé des conseils du père aveugle, le remplaçât aujourd'hui, en somme, sans trop grand dommage.
Mais la mère Moreux ne cessait de grommeler; elle en voulait à tout et à tous, de la malédiction tombée sur les paupières de son mari. Sa besogne, à elle, en était plus que doublée en effet, car le vieux, chacun le savait, avait autrefois l'oeil partout.
Heureusement, le soir venu, Eugène, le fils, apaisait sa famille, quand il revenait des champs, gaillard, sentant la terre retournée, la feuille humide, le raisin pressé ou l'odeur poussiéreuse des grains. Aux dernières lueurs du crépuscule, comme il avait la vue bonne, lui, et pour économiser la chandelle, il lisait à son vieux le journal.
Et en cette fin de juillet, tout à coup, la lecture du journal, au crépuscule, cessa d'être une cause de délassement; Eugène lisait, lisait, sur un ton monotone, sans comprendre grand'chose à la politique extérieure, lorsque le vieux prononça, en branlant la tête:
--Vous allez voir qu'ils vont nous jouer le même tour qu'en 70, ces salauds-là!... Oh! je m'en souviens fichtre bien!...
Et il se fit conduire par son fils chez le notaire, puis composa un paquet qu'il enferma dans une vieille boîte à biscuits, et, à l'aide de son fils et de sa femme, seuls témoins, déposa dans une cachette.
Deux jours après, Eugène rejoignait son dépôt. Le père et la mère Moreux restèrent mornes. Qui est-ce qui ferait la vendange? Et puis, Eugène, qu'allait-il advenir de lui?
* * * * *
La même question se posa tous les jours, pendant cet éternel mois d'août et pendant ce mois de septembre, si effroyable au début, si plein d'espérance à la fin. C'était la mère, à présent, qui lisait à la lumière, et très difficilement, car elle n'était pas savante, et puis elle était harassée par l'ouvrage.
Eugène avait fait des marches précipitées, de soixante kilomètres par jour, le pauvre fieu; tout de même il avait assisté à une fameuse affaire, celle de la Marne, et puis, après, c'étaient des batailles terribles, de tous les jours, et qui n'en finissaient pas.
Puis on resta quelque temps sans savoir ce que devenait Eugène; puis il écrivit, ou plutôt il fit écrire par son infirmière, qu'il était dans un hôpital, à Béziers; qu'on le soignait très bien et que sa santé se maintenait.
--Il a le bras droit ou la main emportés, dit le père: je vois ça d'ici. J'en ai vu d'autres «du temps de la guerre»; autrement il écrirait lui-même.
--Tu «vois», tu «vois!» Tu sais bien que tu ne vois rien, disait la mère, l'estomac tordu par l'angoisse. Il a une bonne santé, il en réchappera...
--Avec un seul bras pour remuer la terre, et tailler les jeunes plants! Il en réchappera joli garçon!...
On fit écrire au soldat blessé, pour avoir des renseignements plus précis. Ce fut encore l'infirmière qui répondit en répétant que l'état général de Moreux était excellent et que «sa blessure était insignifiante».
--Et c'est pour une blessure insignifiante qu'on l'a envoyé à Béziers! disait le vieil aveugle. Béziers, sais-tu où que c'est? J'ai fait venir de c'patelin-là des plants de vignes du Midi, la grande année du phylloxéra: c'est comme ça que j'sais où ça se trouve...
On recevait de l'hôpital, régulièrement aussi, des cartes postales officielles avec les signature et timbre du médecin-chef, portant toujours: «État satisfaisant».
--Drôle d'état satisfaisant! répétait le père, qui vous prive un homme de l'usage d'écrire!...
--Il est coquet, disait la mère! p't'-être bien que sa main tremble tant soit peu; y avait pas pareil à lui pour une belle écriture!...
Une bonne nouvelle arriva, après des mois: Eugène était décoré de la Médaille militaire. La Médaille militaire, ça n'est pas une plaisanterie! Ça ne tombe pas du ciel comme la grêle!... Qu'est-ce qu'il avait bien pu faire, pour décrocher ça? Et dire qu'il ne s'en vantait point!
* * * * *
Un beau jour du mois d'avril, en plein midi, tandis que la mère Moreux était en train de biner elle-même dans son champ, en haut de la côte, un grand gars parut sur la route, conduit à la main par un gamin du village. Des chiens aboyaient; le temps était superbe; les cerisiers, les amandiers en fleurs; il sortait de toute la terre, sous les cieux tranquilles, un parfum de jeunesse, un air de bonheur.
--Mon fil'! cria la mère Moreux.
Le «fil'» se retourna du côté d'où venait la voix. C'était lui. Et ce n'était pas lui. Il ne lâchait pas la main du petit qui le conduisait; il avait un bâton de l'autre main; il était affublé de vêtements bourgeois un peu étriqués; il portait la médaille au ruban jaune sur le revers du veston. Mais comment n'enjambait-il pas le fossé? Comment ne criait-il pas: «M'man, c'est moué!...»
Ce fut elle qui courut, elle qui enjamba le fossé. Et, dans le temps d'un éclair, elle comprit tout. Mais, en paysanne dure au mal, elle ne broncha pas, ne proféra pas une plainte, ne dit même pas un mot. Elle congédia le gamin qui avait amené son fieu; elle prit celui-ci par la main et eut le courage de lui parler seulement des semailles, qui avaient été faites si maladroitement que le blé noir et l'avoine levaient par paquets: des touffes d'herbe dans un champ nu. Elle lui expliquait, lui décrivait les choses de la culture, comme si, de tout temps, elle savait qu'il ne pouvait rien découvrir par lui-même. Et, en parlant, elle pensait: «C'est le p'pa!... Qu'est-ce que va dire le p'pa?...»
Elle arriva avec le malheureux mutilé jusqu'à la ferme; et, à l'idée de présenter son fils aveugle au vieux père aveugle, ses forces la trahirent. Elle n'ignorait pas que le vieux, bien que privé de lumière, se rendait compte de tout; que l'état de son garçon, quoi qu'on fît, ne lui échapperait pas. Elle dit à Eugène:
--Il est là, assis devant la porte; t'as qu'à marcher tout dret et étendre la main, tu toucheras la sienne.
Elle s'enfuit vers l'étable, en criant au vieux:
--Crois-tu c'te chance! V'là not'gars avec sa médaille!...
Le vieux redressa sa tête lente, fermée au jour; sa bouche, pareille à un cuir fendu, mais desséché, qu'une eau soudaine amollit, s'entr'ouvrit pour donner passage à un bégaiement. Pendant ce temps, Eugène, mal éduqué encore, au lieu d'avancer droit à son père, allait s'aplatir contre le mur. Il se fit mal, fut vexé et jura.
--Qu'è q'tu fais donc? dit le père. Tu m'vois donc point?...