Chapter 17
Non, ce n'était pas le chagrin rapporté de chez lui qui tournait la tête à Gilbert, c'était le voisinage de cette belle jeunesse rencontrée dans la ferme, et l'éloignement des choses familières, qui retiennent l'esprit tenté et la chair qui faiblit. Comme ils étaient loin, tous les témoins de la vie honnête, tous ceux qui auraient pu se moquer, reprendre, conseiller! Plus rien ne rappelait la mère Cloquet, ni l'enfance enveloppée dans son regard et protégée par lui, ni les années d'amour, ni la longue période où Gilbert était resté fidèle à la maison, au jardin, au bois du lit, à la cuiller d'étain et au souvenir de la morte. Étienne Justamond n'avait pas écrit. Les nouvelles de Michel n'étaient pas venues. Toutes les habitudes avaient été rompues, camaraderies, causeries, travail du bois, décor de la forêt et des herbages. Et dans le vide, le mauvais désir avait grandi. Il était le maître à présent de cet homme presque vieux. Pas un mot ne l'encourageait, pas un regard. Gilbert avait bien vu que madame Heilman se tenait sur ses gardes, évitait de lui parler, de le rencontrer. Il en voulait au mari, à l'obstacle, au chef. Une jalousie insensée lui rendait odieux les ordres, la surveillance, la présence d'Heilman. Parfois il aurait voulu qu'une roue de chariot passât sur le corps de ce géant tranquille et jeune; il souhaitait de le voir frappé par un cheval, ou écrasé par un sac de grain tombé d'un grenier, ou qu'une échelle se rompît sous les pieds du contremaître. Si l'homme disparaissait, la femme deviendrait moins farouche, elle serait plus faible et moins bien gardée... Gilbert sentait que des idées voisines du crime le frôlaient. Quelquefois il se prenait d'horreur pour lui-même; il apercevait sa folie; il se rendait compte que l'âge était passé où il pouvait plaire à une femme, et alors le désespoir le saisissait. «Pourquoi vivre? Quelle raison de travailler, quand personne ne fait seulement attention à moi? Quand personne ne m'aimera plus jamais?» Ses camarades disaient: «Qu'a-t-il encore?» Il ne parlait à personne; il se relevait le matin, sans avoir dormi, se demandant s'il n'allait pas «se faire disparaître». Puis, une femme descendait le perron de la ferme; une voix appelait la servante; une main écartait le rideau de la grande salle: et l'ardente convoitise se rallumait dans les yeux du bouvier, et la fièvre dans son sang, et il avait ce plissement des paupières et ce tremblement furtif d'un chat qui guette un oiseau proche.
Comme il avait en peu de temps changé! Où était-elle son idée de justice? A vrai dire, jamais il n'avait songé à l'étendre au delà des questions d'intérêt. Il ne raisonnait point, d'ailleurs; il aimait. La nouveauté de la tentation avait vaincu tout de suite cet être abandonné.
Gilbert, labourant dans la tempête de pluie, croyait voir devant lui, tant sa folie était souveraine, au-dessus du guéret que ses boeufs allaient remuer, la femme grande, et rose, et coiffée en cheveux comme une dame, et ces yeux calmes qui avaient eu pitié de lui, hélas! les premiers jours. Il la voyait, et il lui parlait tout haut, si bien que les boeufs, n'entendant plus leurs noms, s'étonnaient et perdaient de leur courage.
Après une heure, le bouvier cependant détela ses bêtes, et il revint à son tour. Quand il se fut occupé de ses boeufs, et qu'il les eut attachés devant leurs mangeoires pleines, il pensa à changer de linge et de vêtements. Comme il n'avait que deux habits, pour toute garde-robe, il dut mettre sa veste à boutons de corne, son chapeau de feutre à grands bords, et, ses sabots étant trempés, il mit ses bottes qu'il ne chaussait que le dimanche. Il rejoignit alors ses compagnons.
Ceux-ci travaillaient dans la grange couverte qui était bâtie juste en face des bâtiments d'habitation, de l'autre côté de la cour, et dans les magasins qui s'élevaient encore au delà, et qui formaient une troisième ligne de constructions. Heilman avait donné l'ordre de nettoyer et de graisser les machines agricoles et les chariots. Les domestiques, mécontents, murmuraient, disant qu'on leur faisait faire la besogne du charron. Ils flânaient, s'interpellaient l'un l'autre, et s'excitaient à quitter le travail, parlant assez haut pour être entendus du contremaître qui inspectait les étables. Comme cela ne manque guère, quand il y en a plusieurs qui cherchent à ne pas travailler, deux des hommes se prirent de querelle, dans la grange où Gilbert s'était mis à remuer et à réempiler des madriers. La querelle était à moitié sérieuse, et les hommes y voyaient, l'un et l'autre, un moyen de boire une bouteille de bière, pour sceller la réconciliation aux frais de M. Walmery. Ils se tenaient à bras-le-corps. Gilbert intervint.
--Assez, dit-il, Gatien, tu lui feras du mal. Tu es le plus fort: faut pas être lâche!
--Le plus fort?
Le petit Wallon Victor, devenu rouge comme une tuile, serra Gatien à l'étouffer, et le jeta dans la poussière de la grange, contre une roue du chariot démonté. Il y eut un cri. Heilman entra par une porte de côté; jura, par habitude; sépara les combattants; mais comme il aimait secrètement le spectacle des luttes et des jeux de force, il dit:
--Joli tout de même... Petit Wallon du diable!... Il en rosserait deux à la fois... Parole!
Victor, essoufflé, couvert de poussière, remontait la ceinture de cuir qui tenait son pantalon, tournait lentement sa tête carrée où luisaient des yeux étroits, bridés, jaunes et injectés de sang comme ceux d'un taureau. Il était debout sur le sol dégagé, entre la caisse du chariot démonté et la haute pile de madriers sur laquelle Gilbert était debout. Cinq ou six hommes venus des étables, de la forge, des magasins, l'observaient en riant. Gatien haussait les épaules, et refaisait le noeud de sa cravate rouge. L'averse continuait dehors. La pluie tombait en murailles grises le long du hangar, qui était ouvert dans le sens de la longueur, et que fermait, du côté de la cour, une cloison double en briques. Elle faisait un bruit de ruisseau. Le contremaître avait envie de s'offrir une distraction. L'odeur âcre de la poussière remuée excitait les nerfs.
--Je parie pour Victor! reprit-il... Rablé, le petit Wallon!... Première force!...
--Qu'est-ce que vous pariez? dit le forgeron, dans un coin.
Une voix près de lui, celle d'un petit berger qui se penchait en dehors, riposta:
--Tiens, voilà madame Heilman qui vient: celui qui gagne embrasse la patronne!
--C'est cela! dirent de grosses voix amusées. Qui est-ce qui tient le pari?
Heilman ne dit rien. Il consentait, indulgent, comme toute la campagne, à ces familiarités consenties en public. Il avait vu venir sa femme, lui aussi. Elle venait, courant, sautant d'une pierre sur l'autre, chaussée de sabots à brides, et la tête couverte d'un châle en tricot gris, qu'elle mettait le matin, dans les grands froids, pour aller surveiller la laiterie.
Quand elle entra, sous le vaste toit, deux hommes arrivèrent encore, des écuries et des greniers, comme des pigeons qui se laissent tomber du toit, et Victor lui ayant dit: «Patronne, celui qui sera vainqueur à la lutte vous embrassera!» elle leva les épaules, à la manière des mères qui jugent qu'il y a un grain de folie dans les demandes de leurs enfants, et elle dit:
--J'étais venue pour prévenir Heilman que la bière est tirée.
Elle s'assit, à l'écart, sur un billot de chêne qui était placé contre le mur de brique. Et elle fronça les sourcils. Elle venait de voir Gilbert, qui avait sauté du haut de la pile de bois à terre, et qui se préparait à lutter. D'un revers de main, il avait jeté sa veste sur le timon du chariot, et il s'avançait jusqu'à deux pas de Victor.
--Je vous défie tous! dit-il.
--Bravo, le vieux! cria une voix... Il est galant!...
--T'es pas de force!... Donne-lui la bonne leçon, Victor!... A bas le Nivernais! Vivent les Wallons!
Une rivalité confuse de races les animait tous. Ils formaient un demi-cercle; ils tendaient le cou; plusieurs montraient leurs dents jaunes entre leurs lèvres gercées par l'hiver.
--Attention, Victor! Il est plus grand que toi.
--Oui, mais il a trente ans de plus... Ne le quitte pas des yeux, Victor!
Les deux hommes se taisaient, comme des duellistes, et chacun d'eux cherchait, tâtant du regard le corps de l'autre, la place où il allait jeter ses bras. Mais tandis que le plus petit ployait les jambes, et se rasait pour sauter, Gilbert demeurait droit, les pieds un peu écartés seulement, les mains hautes, la poitrine et les flancs non gardés. Victor profita de ce qu'il jugeait être un défaut d'habitude. Il se précipita, tête basse, contre le Nivernais, l'étreignit au niveau des dernières côtes, et, rassemblant toute sa force, il essaya de le renverser, de le surprendre à gauche, à droite, de l'étouffer, de lui faire plier les jarrets. Les muscles de son cou se tressaient sous la peau. Gilbert remuait à peine; on voyait seulement ses joues devenir rouges, et sa bouche, et sa barbe blonde s'entr'ouvrir à l'appel des poumons qui manquaient d'air. Il laissait s'épuiser son adversaire. Tout à coup, les bras qu'il avait gardés haut s'abattirent; il les noua autour de Victor courbé, il le souleva, et, d'un coup de reins, se redressant, il fit pirouetter l'homme, dont les jambes décrivirent un cercle, et s'abattirent sur les épaules et sur le dos du vieux bûcheron. Des cris de plaisir et de colère, mêlés, en tourbillon, enveloppèrent les lutteurs. «Assez! Il est vaincu! Non! Tu vas le tuer! Hardi!» Gilbert, pendant qu'on criait encore, ramena les deux mains sous le corps de son rival, et le saisissant par le dos et par le bas des reins, enfonçant les doigts dans les vêtements, dans la graisse et les muscles, il le souleva encore et le tint à bout de bras. Victor hurlait et se débattait. Tous les hommes s'étaient levés. Heilman, dans le tumulte des applaudissements et des cris, faisait signe: «Assez! Lâchez-le!» Gilbert laissa tomber sur le sol le compagnon épouvanté, qui se sauva en jurant.
--Allons! Gilbert, dit Heilman en riant, c'est gagné! Vous n'y allez pas de main morte!... Vous avez donc appris?
--Dans la forêt, on apprend tout, répondit Gilbert, en remettant sa veste.
--Eh bien! reprit une voix, il n'embrasse pas la patronne?
--Ça le regarde! dit Heilman. Venez boire... Tous!... La bière est tirée...
Les domestiques suivirent le contremaître, et sous la pluie, en groupe serré et sabotant, quittèrent la grange. Les deux derniers jetèrent un regard en arrière. La patronne était restée assise sur le billot de chêne, le long du mur de brique Elle ne riait pas. Ils disparurent.
Gilbert Cloquet restait seul avec elle. Il était devenu tout pâle. Il n'osait plus s'approcher... Comme elle ne disait rien, et qu'elle le regardait d'un air de reproche et de pitié, il vint cependant, timide comme un enfant. La jeune femme avait l'air d'une statue d'église, aussi peu émue, aussi maternelle.
--Embrassez-moi donc, dit-elle, puisque vous avez gagné. Ce n'est pas cela qui est mal.
Il se pencha, et la baisa sur la joue, et elle ne le repoussa pas, mais il s'écarta de lui-même.
--Monsieur Cloquet, dit-elle, ce qui est mal, c'est la pensée que vous avez dans le coeur. Croyez-vous que je ne l'aie pas vue?...
Il ne répondit pas, mais il devint blanc de visage, comme un mort. Elle parlait lentement, les yeux grands ouverts, et pleins de bonne justice.
--Un homme de cinquante ans! Un homme qui a une fille de mon âge, une fille mariée comme moi!... C'est une honte de me poursuivre... J'ai été trop bonne pour vous dans les commencements...
Elle entendit une voix très basse qui disait:
--Oui.
Et l'homme s'écarta encore.
--Je ne veux pas vous faire renvoyer; vous avez à gagner votre pain: mais il faut que cela cesse!
La voix répondit:
--Oui, cela va cesser.
--Et tout de suite, et pour toujours!
Pour la première fois, il la regarda bien en face, et elle vit que la mort était entrée en effet dans le coeur du bouvier.
--Adieu! dit-il.
--Où allez-vous?... Je ne vous demande pas de partir!...
Il ne répondit pas. Il s'était détourné, et, prenant son chapeau de feutre là où il avait pris sa veste, il se dirigeait du côté de l'est, par où la grange s'ouvrait sur la cour, et la cour sur la campagne. Il fut bientôt sous l'averse. Une voix, de la ferme, cria:
--Eh! Cloquet, par ici! Tu te trompes de chemin!
Une voix plus proche le rappela:
--Restez, mon pauvre Cloquet! Je ne vous renvoie pas! J'ai pitié de vous, allez! seulement, je ne peux pas...
Ni l'une ni l'autre voix n'arrêtèrent ni ne ralentirent le bouvier. Sa haute silhouette se dessina, dans l'ouverture du portail de la ferme. Et Gilbert tourna à gauche, marchant vite, sans rien voir, dans la boue du chemin, sous la pluie qui ne cessait point.
Il était près de midi.
Quand il fut à plus de deux cents mètres du Pain-Fendu, il crut entendre, porté dans l'air mouillé, un cri de femme, et le mot: «Revenez!» Mais la mort était dans son coeur. Le pauvre marchait sur le chemin désert. Il ne sentait pas l'eau qui ruisselait sur son cou et sur ses mains. «Un homme de cinquante ans!... C'est une honte de me poursuivre!... Elle a raison!... Je ne vaux pas la peine de vivre...» Il ne savait pas où il allait; il fuyait; le vent passait par rafales. «Elle m'a chassé!... Je n'ai plus personne sur la terre... Personne!... Quelle vie j'ai eue! La voilà finie! J'ai été pareil aux autres... Je suis un misérable... Pourtant, tu avais mieux commencé, mon pauvre Cloquet... Va-t'en, va-t'en! Il ne faut pas que tu reviennes!... C'est une honte de me poursuivre... Cloquet, c'est à toi qu'on a dit cela!... Soyez tranquille, madame Heilman: on s'en va bien loin, on ne reviendra pas.» Il avançait difficilement, contre le vent, contre la pluie; la boue retenait ses bottes; le nuage, comme un rouleau, foulait la terre morte et les maisons closes...
Cloquet respirait mal; il regardait le sol inondé qui fuyait sous lui. Le froid, les ténèbres, la lassitude, la honte, le chagrin de toute une vie, tout cela mêlé formait une folie puissante, qui se développait sous l'énorme averse, dans la fumée des eaux qui alanguissent le sang. Un vol de bêtes noires, corbeaux, courlis, vanneaux, coula au ras de la terre devant Cloquet, qui s'arrêta court: «Laissez-moi, vous autres! Ne me touchez pas! Je suis déjà assez malheureux!» Les ailes fuyaient dans la bourrasque. Il chercha à reconnaître où il était. Il avait pris, en sortant de la ferme, le chemin qui coupe les champs et qui passe à la pointe du village de Quarouble, puis continue sur Quiévrechain. Tout le sang de son corps lui était remonté au visage, et sonnait la charge autour de son cerveau. Cloquet, les yeux égarés, considéra les maisons de Quarouble, vagues dans la pluie, à sa gauche, et il pensa. «Je n'ai qu'à retrouver la route de Valenciennes, et je me jetterai sous le tramway... Ça passe assez souvent... Ils ne me reconnaîtront même pas, quand je serai mort.» Il hésita. La honte le poussait. L'obscur instinct le retenait... Étaient-ce des voix qui venaient en remontant le vent, du coté du Pain-Fendu? Non. La vaste ferme était effacée, noyée, abolie par la tempête de pluie... Le filet de boue tordu à travers les champs n'avait d'autre passant que le bouvier. Cloquet, bien loin, en avant, aperçut une petite lumière; sans doute la fenêtre, éclairée par le feu, de quelque maison extrême de Quiévrechain... Et cela lui rappela Quiévrain qui est tout proche, et le boucher, son ami.. Sa pauvre tête lasse et malade fit effort pour se souvenir d'une date... Qu'avait-il dit, Hourmel?... De quel jour avait-il parlé?... Était-ce du 17? Un voyage? La mémoire ne répondait plus. Les idées s'embrouillaient. «Je ne sais pas... Il ne sera plus là?... Je lui ferais tout de même pitié...» Et ce fut cette vague espérance, ce demi-souvenir qui empêchèrent Gilbert de tourner par le chemin qui rejoint la route du tramway. Il se relança en avant, trempé, brisé, sans plus penser, ivre de misère. Et dans la tourmente, il atteignit Quiévrechain, traversa le bourg, entra dans Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quiévrain... Puis, tout à coup, à bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il tomba, tout de son long, dans la salle chaude.
* * * * *
Deux heures plus tard, il s'éveillait, dans un lit auprès duquel veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit:
--Eh bien! vieux, ça va? Quelle idée vous avez eue de venir par un temps pareil?... Vous vous êtes égaré, je parie?...
Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard.
--J'avais cru que je n'étais pas comme les autres, Hourmel; je suis comme eux: je n'ai pas de quoi vivre!...
--N'ayez pas peur! répondait le boucher, en faisant signe de se taire à son ami; n'ayez pas peur; tant qu'il y aura du pain chez moi, vous n'en manquerez pas... Restez tranquille; vous êtes déjà mieux.
La femme entrait sur ces mots. Elle ne s'expliquait point ce qui était arrivé. Mais, bien mieux que son mari, elle devinait que la misère n'était là qu'un petit personnage. Elle dit, à voix prudente:
--Dommage que tu partes demain, Hourmel. Il faudrait le consoler, cet homme-là. C'est le coeur qui est malade. Tu devrais renoncer à aller à Faÿt?
--Je ferai mieux!
--Quoi donc?
--Je l'emmènerai.
--Il ne voudra pas?
--Femme, Gilbert Cloquet est notre ami. Si on pouvait le remettre dans le chemin?
--Ainsi soit-il, dit la femme.
* * * * *
Le lendemain, samedi, Gilbert se leva aussi tard que s'il avait trop bu la veille. Il voulut prendre congé de Hourmel. Mais celui-ci le retint. Il lui demanda:
--Je vais en voyage ce soir. C'est convenu depuis longtemps. Puisque vous dites que je suis votre ami, eh bien! ne nous séparons pas: accompagnez-moi?
--Où?
--A Faÿt-Manage, qui n'est pas bien loin de Quiévrain.
--Que ferez-vous là-bas?
Le boucher hésita un temps à répondre, se mit à rire, malgré son inquiétude, et dit:
--Mon brave, nous serons pas mal de camarades belges, qui ferons la même chose. C'est une partie qu'on recommence tous les ans, autant que possible. Vous ne connaissez pas cela, vous autres de la Nièvre. Mais c'est justement ce qui vous manque... D'ailleurs, vous ne serez point obligé de faire comme nous. Venez seulement, par amitié pour moi? Promettez-le?
Et Gilbert dit oui. Il était las de la vie; il avait peur d'être seul. Et il prit, le soir, avec Hourmel, un train qui les amena d'abord à Mons, puis, vers sept heures, à la Louvière.
Le temps s'était remis. Ils firent à pied le chemin qui sépare la Louvière de la colline de Faÿt-Manage.
XIII
FAYT-MANAGE
La nuit était claire. Ils suivaient une longue route, qui n'était ni de campagne, ni de village, ni de ville, tantôt bordée par des haies de champs, tantôt par des maisons basses et rapprochées, tantôt par des murs d'usines, ou par des grilles derrière lesquelles on devinait un bosquet, une petite futaie et le toit large ouvert d'un hôtel bourgeois.
D'autres routes pareilles coupaient celle-là. On montait, on descendait. Il y avait, dans les creux, des coulées de prairies qui se perdaient dans la brume. Puis, des logements ouvriers, des becs de gaz étagés sur une côte, la vapeur rousse d'une salle de café où se mouvaient des ombres, succédaient à ces courts fragments de bordures non bâties.
Deux heures plus tôt, au moment où ils entraient dans la gare de Quiévrain, pour prendre leurs billets de chemin de fer, Hourmel avait dit à son compagnon:
--Je ne veux pas vous emmener par surprise, mon pauvre Gilbert. Vous m'avez suivi de confiance, mais je dois vous dire ce que je vais faire à Faÿt. Depuis le mois de mai, j'ai promis de m'y rendre. Moi et d'autres, des centaines et des milliers de camarades belges, nous avons l'habitude d'aller, de temps en temps, passer trois jours dans une maison de retraite. Elle est belle, notre maison de Faÿt; on y est bien; on vit ensemble, on entend parler de religion; on pense à autre chose qu'à ses affaires. Moi, je n'ai jamais le coeur si content que dans ces jours-là. Mais si ça vous fait peur, tout de même, il ne faut pas venir?
--On verra bien, avait répondu Gilbert. Quand j'ai donné ma parole, je ne commence pas par reculer.
Hourmel avait ajouté en riant:
--Vous ne serez pas le premier Français que j'aurai emmené avec moi. On vous recevra bien. Il vous en coûtera peu de monnaie. Et puis, si vous voulez mon avis, triste comme vous l'êtes, vous avez besoin de voir du nouveau.
Il avait raison plus encore qu'il ne croyait. Qu'importait à Gilbert d'aller ici ou là? Sa plus grande crainte était de se retrouver seul, d'être ressaisi par les pensées d'abandon et de mort dont il sentait l'approche, au moindre moment de silence. C'est pourquoi, tout le long de la route, il avait paru presque gai, ne cessant d'interroger son compagnon. Un peu de reconnaissance l'attachait aussi à Hourmel. Il lui savait gré, non seulement de l'avoir recueilli et soigné, mais d'une autre chose encore, de ne pas lui avoir demandé: «Que s'est-il passé au Pain-Fendu? Avez-vous été chassé? Êtes-vous parti volontairement, et pourquoi?» Non; Hourmel s'était contenté d'un mot vague: «Là aussi, j'ai eu de la misère plus que je n'en peux porter».
Ils marchaient donc, depuis une demi-heure. En arrière, un groupe d'hommes venait. On pouvait deviner qu'ils étaient jeunes, à la joie de leurs voix qui sonnaient dans la nuit. Hourmel indiqua du doigt, sur la colline, un clocher parmi des arbres dépouillés.
--Voilà l'église, dit-il, la maison n'est pas loin.
A ce moment, les trois hommes qui venaient et qui allaient dépasser Hourmel s'arrêtèrent, et l'un d'eux dit:
--Ah! c'est toi, vieux? Tu n'as pas besoin de dire où tu vas: j'y vais aussi!
C'étaient trois ouvriers de la région, deux métallurgistes de la Louvière et un wattman de tramway. Ils avaient une petite valise ou un sac à la main. Après les avoir nommés, Hourmel désigna son compagnon:
--Un Français de mes amis, qui vient voir comment ça se passe, chez nous.
--C'est pas secret! répondit le wattman en riant.
Quelques pas plus loin, ils furent rejoints par quatre mineurs du Borinage, qui arrivaient de l'autre côté de la colline. La route commençait à descendre. A gauche, dans le mur qui suivait la pente, un large portail était ouvert à deux battants. Les Belges entrèrent en peloton, comme chez eux, sans attendre, encadrant Gilbert Cloquet qui regardait curieusement. Il se trouvait dans un jardin montant. Une allée sablée tournait autour d'une pelouse ronde. Au delà, il y avait, barrant le jardin, un grand château de pierre blanche, à double étage. Au bas du perron, des ombres s'agitaient,--sans doute des arrivants,--et en haut, une autre ombre tenait à bout de bras une lampe que le vent faisait fumer terriblement.
--Par ici, Chermant!... Ah! vous voilà, Henin, et vous, Derdael! Bonjour! Il fait froid, hein? Entrez vite...
--Qui est celui-là, qui éclaire? demanda Gilbert.
--Un Père jésuite: c'est eux qui prêchent ici.
--Je n'en avais jamais vu. Ça ressemble aux autres curés.
Il monta les marches du perron, et fut présenté par Hourmel, sans être nommé, simplement comme un ami français, au prêtre qui portait la lampe, et qui n'en demanda pas plus long.
--Parfait! mon cher Hourmel. Vous le logerez à côté de vous. Salut, monsieur... Ah! en voilà d'autres qui arrivent!...
Et il se pencha, de nouveau, au-dessus de la balustrade.
Gilbert pénétra dans un hall très éclairé et plein d'ouvriers en costume du dimanche, presque tous jeunes comme ceux qu'il avait rencontrés sur la route, et qui parlaient, s'appelaient, sans aucune gêne, et couraient bruyamment dans les couloirs.
--Ah çà! dit-il, combien serez-vous donc ce soir, à coucher ici?
Entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix, répondit Hourmel en l'entraînant. On ne peut pas en loger plus... Venez, je vais vous montrer votre chambre.