Chapter 11
--Bonjour, Durgé! Tu n'as pas l'air d'avoir plus de fricot que moi à manger!
Le jeune homme releva sa tête petite, coiffée jusqu'aux oreilles d'un grand chapeau de feutre mou. Durgé, très jeune, très sanguin, et dont les épaules tombèrent d'une pièce, avec aisance, quand il se redressa, avait une barbe rousse frisée sous le menton, une courte moustache d'adolescent, des lèvres très rouges, le nez trop court, le front bas; et on ne pouvait dire qu'il était beau, mais son regard, droit, clair comme un courant d'eau sans caillou ni vase, disait la force et la simplicité. C'était un primitif. On devinait, dans ses yeux pleins d'énergie au repos, que l'homme n'avait qu'une parole, qu'un sentiment, qu'une idée à la fois, et qu'il serait une puissance, d'un dévouement absolu, pour ceux qui auraient conquis son affection et persuadé son esprit. A l'interrogation plaisante de Cloquet, il répondit:
--Le printemps n'est pas bon. Si l'écorce ne va pas, en mai, je crois que nous n'aurons pas de quoi élever la famille qui vient.
Il eut un sourire qui éclaira sa face rustique, et, d'un mouvement des yeux, désigna la jeune femme, dont la taille était lourde.
--Ça paraît, répondit Gilbert Cloquet, riant aussi. Mais vois-tu, Durgé, le malheur des malheurs, c'est qu'il n'y a plus les foins à couper.
--Non! des machines partout!
--Excepté chez monsieur Michel. Moi, je fauche ses foins depuis que j'ai quitté la Vigie, depuis plus de vingt ans. Qu'est-ce que tu dirais si je te faisais embaucher?
--Je te dirais merci; mais tu te trompes, vieux; ils sont tous les mêmes: il va acheter une faucheuse.
--Tonnerre! fit Gilbert en s'approchant, comme s'il allait se jeter sur Durgé. Qu'est-ce que tu dis là?
--Ce que je sais.
--Il n'en a jamais eu!
--Il va en avoir.
--Non, il ne voudrait pas m'enlever mon travail. Douze jours de bonne paye! C'est pas possible, Durgé...
--Voilà, dit le jeune homme, se courbant pour raconter l'histoire, et faisant le geste de l'humanité conteuse, les coudes appuyés sur les genoux, les mains libres, la tête avançante. A la foire de mars, il a rencontré le marchand de machines, et quelqu'un l'a entendu qui demandait les prix, oui: «Combien le grand modèle? Combien la marque américaine? La vôtre?» Est-ce une preuve, Cloquet, ou bien veux-tu que je t'en dise plus long?
--Je veux que tu viennes avec moi! Nous irons trouver monsieur Michel; il nous écoutera: je le connais... Non, je te réponds que c'est une menterie!
Durgé, sans se redresser, regarda de côté la jeune femme qui était devenue grave, en entendant parler les hommes. Elle dit, très bas, en serrant le linge entre ses mains comme si c'était le gain de deux semaines qu'on voulait lui enlever:
--Il faut y aller, et puis surtout ne pas céder sur les prix!
--Ne crains rien! dit le mari, dont les yeux, tout à coup, devinrent ardents. Tu me connais!
En un moment, les deux hommes furent l'un près de l'autre, sur le seuil; ils touchèrent ensemble le bord de leur chapeau, en l'honneur de la femme qui, du fond de la maison, les suivait du regard, songeant aux choses de l'été prochain; puis ils descendirent et disparurent dans un chemin qui tournait autour du bourg, et qui rejoignait la route un peu plus bas. Ils étaient de même taille, mais le vieux était plus élancé, plus mince; il avait en lui une élégance non apprise, comme il arrive parmi les arbres de futaie.
--Si tu veux, dit-il, nous prendrons avec nous Dixneuf: c'est un ancien qui attend comme moi après les foins du château. Il y a même vingt-deux ans qu'il les fauche, lui aussi.
Un signe d'assentiment fut la réponse du jeune. Devant eux, au bas de la pente, ce n'était que des prés où l'herbe grandissait déjà drue et luisante; toute parcelle de terre, comme un vase trop étroit, tendait sa fleur ou sa gerbe verte; l'eau coulait en dessous, invisible, et par-dessus, la grande rayée du soleil et du vent passait aussi, déroulant les feuilles, les pétales, les tiges toutes pleines de sève. Les hommes calculaient l'étendue que l'herbe couvrait, ses profondeurs, ses dentelures entamant la forêt. Le souvenir des dernières fenaisons leur venait à l'esprit, puis ils considéraient plus distraitement les cimes des bois, rouges encore de la résine des bourgeons, pâles par endroits, là où le sol plus dur avait mis en retard les chênes de la forêt. Le village du Pas-du-Loup était caché à quelques centaines de mètres de la lisière. Gilbert et Durgé tournèrent autour du château, prévinrent Dixneuf qu'ils trouvèrent chez lui, dormant au coin de la cheminée. Le vieux maçon, malgré l'apprentissage, n'avait jamais été bien occupé à construire les maisons et à réparer les ponts du pays. Il n'était employé par les maîtres maçons que dans les temps de grande presse, et on lui confiait volontiers le soin de gâcher le mortier. L'homme avait plus de soixante ans. Il était patriote, mauvaise tête, sourd un peu, capable de résistance en paroles, mais d'une prodigieuse inertie, quand le chef de chantier ou le travail ne lui plaisaient pas. Il était pauvre aussi. Et Gilbert Cloquet pensait que, comme un autre lui-même plus âgé, ce Dixneuf méritait d'être plaint, aidé, embauché pour la fenaison.
Les hommes, côte à côte, remontèrent du côté du château de Fonteneilles, traversant la pelouse qui le séparait de la forêt. Du haut de la terrasse, que le soleil avait quittée depuis midi, pour éclairer l'autre façade et la cour de l'habitation, Renard, flânant et important, aperçut le groupe qui se dirigeait vers l'escalier de pierre.
--Hé? vous autres, qu'est-ce que vous venez faire encore?
--On a à parler à monsieur Michel, dit Gilbert, sans ralentir le pas.
--Il est malade; il ne pourra pas vous recevoir... je ne sais pas ce qu'il en est déjà venu, de coureurs et de journaliers pour le voir; on dirait, en vérité, que le temps des maîtres comme lui est à tout le monde.
--Dites donc, Renard, ce n'est pas à vous qu'on a affaire!
Michel, entendant un bruit de voix, apparaissait au coin du château, à droite, et comprenait sans peine l'objet de la discussion. Il était pâle et essoufflé pour avoir fait trente pas.
Il fit signe à Gilbert et aux deux autres hommes: «Venez!» et retourna dans la cour d'entrée, plus chaude et plus ample de décor que la terrasse. Il y avait là, en avant de la porte, un rectangle long, dallé et cimenté, que protégeait un toit de tôle porté par trois colonnes blanches. Ce péristyle, élevé d'un demi-pied seulement au-dessus du sol, avait été construit par la grand'mère de Michel, vieille femme à qui plaisaient la tiédeur de l'abri et l'éventail grand ouvert des champs qui montaient vers le bourg, coupés en leur milieu par le double buisson de hêtres de l'avenue. Des fauteuils en rotin, des chaises de jardin étaient rangés le long du mur. Michel attendait, debout, les trois journaliers de Fonteneilles. Ceux-ci, deux au moins d'entre eux, connaissaient bien le chemin. Ils le foulaient avec une espèce de sécurité et d'orgueil, comme s'ils avaient pensé: «Renard a eu le dessous; nous sommes plus que lui; d'ailleurs, ce n'est pas d'hier qu'on nous traite ici avec honneur.»
Tous trois ensemble ils saluèrent, du chapeau et de la tête, et Gilbert, qui précédait un peu les autres, à titre de familier et de causeur facile, demanda:
--Vous êtes malade, à ce qu'on dit, monsieur Michel? Faut pas nous recevoir, si ça vous gêne.
Le jeune homme serra les trois mains qui se tendaient.
--Venez tout de même. Tant que je serai debout, je serai à votre service. Qu'y a-t-il?
Aucun des trois hommes ne répondit à cette interrogation trop hâtive. On devait s'asseoir d'abord, et causer de ce qui n'était point important. Ils prirent des chaises que Michel leur désignait, s'assirent, émirent quelques profondes sentences sur le temps qu'il avait fait, puis Gilbert, tirant sa barbe fauve, et regardant le châtelain:
--Monsieur Michel, c'est-il vrai que vous avez pensé à faucher avec une faucheuse?
--J'y ai pensé, en effet, Gilbert, mais je n'ai rien décidé.
--Vous y pensez: ça n'est pas bien.
--Pourquoi?
--Monsieur Michel, parce que ça sera contre nous. Est-ce que j'ai mal travaillé?
--Et moi? dit plus haut le père Dixneuf. Est-ce que vous n'avez pas été content de moi, les années passées? Depuis les temps anciens que je travaille vos prés?
--Faut pourtant que l'ouvrier vive, ajouta Durgé, en avançant sa tête jeune, comme pour charger sur l'ennemi. La machine vole le travail de l'ouvrier!
--Vous ne ferez pas ça, monsieur Michel? Ça ne serait pas la justice!
--Ni votre intérêt, voyons!
--Ni la paix!
Les trois voix s'animaient. Les trois hommes rapprochaient leurs chaises de celle de Michel, qui attendait, et regardait en silence celui qui parlait.
--Il y a assez de bourgeois qui ne font plus faucher! Vous êtes le dernier. Votre père et votre grand'mère nous ont fait travailler!
--N'achetez pas de machines, monsieur! C'est votre intérêt, je vous avertis.
--Non, Durgé, interrompit Gilbert; il faut dire à cause de nous, par amitié pour nous, pour nous donner du travail, n'achetez pas de faucheuse.
--Douze journées, au moins; peut-être quinze ou vingt de perdues, si vous le faisiez!
--Il a raison, monsieur, à bas les machines! Donnez du travail!
--Dites, monsieur, donnez-m'en!
Ardents, partagés entre la crainte de déplaire, la colère, la pensée des jours de chômage forcé, les trois faucheurs interrogeaient le maître de l'herbe, et, si les yeux des deux anciens ne menaçaient pas, il y avait une révolte et un défi dans le regard du plus jeune, de Durgé au poil roux.
Les lèvres avaient fini de parler, mais elles restaient entr'ouvertes, prêtes à protester ou à se plaindre. Les trois hommes avaient le même geste, et ne différaient que d'expression. Ils se penchaient en avant comme pour recevoir le pain.
--Écoute, Gilbert, et vous, Dixneuf, rappelez-vous ce que je vais vous dire. A cause de vous, qui êtes de vieux amis de la maison, je renonce à acheter cette année une machine, mais à une condition expresse: le prix de la journée ne dépassera pas trois francs.
--C'est ce qui est dû, fit Gilbert.
--Le syndicat s'en contente pour les travaux du printemps, dit le père Dixneuf. On peut conclure.
--Trois francs cinquante, dit Durgé vivement. Pour les travaux durs, comme les prés, on ne demande pas moins.
--Je paierai trois francs, rien au delà. Vous pouvez calculer que dix faucheurs, à trois francs chacun, pendant quinze ou dix-huit jours, c'est le prix de la machine même que je vous donne. Je ne renonce à mon idée que pour vous, dans votre intérêt. Moi, je fais une opération peu raisonnable. Mais il me suffit qu'elle soit à votre avantage. Est-ce convenu?
--Trois francs cinquante, dit Durgé: je ne travaille pas à moins.
--C'est bien; je n'embauche que Gilbert et Dixneuf, dit Michel en se levant. Je vous regrette, Durgé, puisque vous êtes un bon travailleur. Au revoir.
Les deux anciens étaient contents et n'osaient pas trop le montrer. Durgé, obstinément silencieux, l'air dur et insolent, fit à peine un signe de tête, pour prendre congé de Michel de Meximieu. Les trois compagnons remontèrent ensemble l'avenue. Ils ne commencèrent à parler entre eux que quand ils furent déjà loin du château. Michel, qui les suivait du regard, attristé d'un désaccord sans cesse renaissant et qui tenait aux défiances des âmes bien plus qu'à des raisons d'argent, vit que les hommes discutaient, et que Durgé, contraint tout à l'heure et muet, gesticulait avec violence, entre les deux anciens qui se taisaient à présent.
«Ames sans force, ou âmes révoltées! Que faire? Et c'est tout le monde, toute la campagne et toute la ville! Gilbert a-t-il compris mon intention, et en somme, ma générosité? Peut-être. Dixneuf n'a sûrement rien vu. Durgé s'en va avec un argument de plus contre les riches. Il croit que j'ai voulu l'exploiter. Il est fier de n'avoir pas cédé. Quelles paroles pourront toucher ces coeurs que les actes n'émeuvent pas? Quel est le chemin? Oh! que je le ferais volontiers! Ne dirait-on pas que nous appartenons à une autre humanité qu'eux?... Une chose est entre nous, et je ne sais pas de quel nom la nommer, ni comment la briser... J'avais cru, en cédant, faire un sacrifice digne de retour.»
Il jeta un regard sur l'avenue maintenant déserte.
«Que m'importe, après tout? Mon devoir ne durera pas. D'autres accompliront l'oeuvre que j'ai à peine commencée, et si dure... D'autres!...»
Une image se leva dans son esprit, celle d'une jeune femme aux cheveux de deux ors. Il la vit, là, tout près, dans la cour sablée du château, et il avait une si puissante faculté d'évocation, une mémoire si parfaite des objets, des couleurs et des mouvements, que ce fut réellement Antoinette Jacquemin qui passa devant lui, sans le regarder, se dirigeant vers les servitudes et la ferme, saluée de loin par les hommes qui labouraient le champ d'en face, comme celle en qui l'avenir de tout le domaine était vivant.
«D'autres prendront ma place, et ils ne se souviendront de moi que rarement...»
Il se prit à pleurer, enfoncé dans le fauteuil d'écorce, les yeux fermés, sûr que personne ne serait témoin de sa faiblesse et ne la troublerait.
Michel de Meximieu se savait très malade. Depuis son adolescence, il avait une maladie de coeur, insoupçonnée ou non avouée par les médecins, et que les émotions violentes des derniers mois venaient d'aggraver subitement. Au retour de Paris, inquiet des crises de suffocation qui le saisissaient, de l'extrême faiblesse fiévreuse où elles le laissaient, et que la volonté ne suffisait plus, comme autrefois, à dominer, il avait consulté, à Corbigny et à Nevers. Un premier médecin avait dit: «Ce n'est rien, mais, pas trop d'inquiétudes, n'est-ce pas, ni trop d'imagination?» Un second, devant l'insistance de Michel, qui voulait savoir, avait été moins discret, et le dialogue s'était terminé sur ces mots:
--J'ai besoin de savoir si je vivrai. Je suis de ceux qui veulent connaître l'ennemi, et j'espère faire bonne contenance. Parlez-moi.
--Eh bien! monsieur, avec ce que vous avez, un homme heureux comme vous peut vivre longtemps.
--Et si je n'étais pas heureux?
Le médecin s'était tu.
--Alors je suis perdu.
Lui-même il avait prononcé la sentence. Mais dès le lendemain, dès le soir, et, depuis lors, tous les jours, il refusait d'y croire. Elle se dressait devant lui, et il la chassait. Elle revenait, et alors pour la convaincre de mensonge, il appelait à son secours sa jeunesse qui voulait vivre; son ambition noble et qui lui mériterait sans doute la grâce de vivre; son effort pour relever tout ce peuple abaissé de la campagne. Lutte formidable, sans témoin, sans confident, sans consolation d'aucune sorte, d'où il fallait sortir tout à coup, pour donner un ordre, recevoir un fermier, un chef de culture, une visite. Elle se renouvelait souvent. Mille causes, sans cesse renaissantes, criaient autour de lui. «Tu vas mourir inutile, Michel de Meximieu, et rien ne sera, de ce que tu as rêvé.» L'occasion, c'était une souffrance physique; c'était le souvenir des conversations qu'il avait eues dans ce fumoir, ou à Paris, avec son père; c'était la cruelle pensée de la Vaucreuse et d'Antoinette Jacquemin; c'était la vue des champs, des bois qui allaient bientôt passer en d'autres mains, ou encore, comme à présent, l'ingrate réponse des hommes, un refus d'arrangement qui montrait combien les âmes étaient malades de haine.
Le dimanche avait dispersé les travailleurs. La chaleur écartait les importuns. Michel souffrait. Les heures passaient.
Mais il en était arrivé à ce point où la douleur, longtemps maudite, est enfin acceptée, et commence aussitôt à perdre son pouvoir. Ce long après-midi de printemps, cette solitude, cette immobilité, ces larmes qui séchaient, ce visage dont elles n'avaient pas effacé l'énergie et qui retrouvait, après elles, une sorte de calme et de sourire, c'était tout l'appareil et tout le visible d'une victoire prodigieuse: un homme acceptait de mourir. Il se retrouvait dans la tradition de ses pères, soldats et hommes de haute foi. Il était brave plus que les autres. Il ne tremblait plus pour lui-même, et il avait déjà au-dessous de lui toute la terre. Il disait: «Assez de larmes! Je n'en verserai plus. Cela fait bien la dixième fois que je pleure sur moi. C'est neuf de trop... Heureusement, j'ai senti aujourd'hui que, dans ma peine, il y a un regret de ne pas m'être dévoué... Cette peine-là, je l'emporterai... Ils ont rarement, ces pauvres, des dévouements qui soient bien à eux, et tout entiers... O l'admirable féodalité que le monde pourrait être!... Une âme seigneuriale, c'est-à-dire sainte, par quartier, pour défendre les timides! Un homme d'armes! Une citadelle!... Ils auront l'abbé, à Fonteneilles. Oui, j'ai confiance... Et puis, qui sait de quel hallier sort le muguet, dont une branche emplit de parfum tout un bois? Personne. Il jaillit de la feuille morte. Un être rédempteur peut se lever parmi eux. Il en faudra, des pauvres, pour relever les pauvres... Et c'est pour cela peut-être que, moi, je m'en irai le premier, peut-être...»
Le soleil, rasant le sable, pénétrait sous la toiture de tôle, et éclairait Michel, qui se reprenait comme autrefois, à regarder longuement la lumière descendre. Quand le valet de chambre vint, vers six heures, lui demander un ordre, il ne put s'empêcher de dire:
--Monsieur le comte est mieux; il a sa figure d'habitude.
Le dimanche finissait dans le calme. Quelques cris descendaient encore du village où les buveurs, en quittant les auberges, essayaient de chanter. Pas de vent. Les braconniers savaient qu'il n'y aurait pas de lune. Quand la nuit eut dragué dans ses plis le reste d'or qui traîne sur les champs vers le soir, il y eut une heure fraîche, où les herbes commencèrent à boire la rosée. Le bruit des pas s'assourdit, et la douceur de l'air, pénétrant par les portes ouvertes, fit venir sur le seuil des femmes et des enfants, qui regardèrent devant eux, émus par la grâce inconnue, et qui dirent: «Il fait doux». L'abbé Roubiaux, qui se promenait dans son allée de buis, sentant le parfum qui montait de la forêt, ferma son bréviaire sur son pouce, leva les yeux, et murmura: «Quand même, alleluia!» Sur les hauteurs de la Vigie, le vieux Fortier, qui chaque soir voyait les étoiles et les nuages glisser au-dessus des bois, remarqua que le ciel était saturé d'eau comme si toutes les étoiles pleuraient, et il dit: «J'aurai encore, cette année, soixante chariots de foin.»
Au bord de l'étang de Vaux, dans le golfe qui s'enfonce, tout aigu, au nord-ouest, un homme tendait des nasses. Chaussé d'espadrilles, le pantalon relevé jusqu'au-dessus du genou, il prenait un de ces longs mannequins d'osier, cachés dans un fourré du bois, écoutait, jetait un regard sur la rive opposée, puis, à peu près sûr de n'être pas épié,--la forêt était sombre et les arbres trempaient dans l'eau leurs branches à demi feuillues,--il descendait la berge vaseuse, titubait en piétinant les vases molles, se courbait, et posait l'engin parmi les roseaux. Supiat Gueule-de-Renard allait saisir, dans la cache où il les mettait à sécher, la sixième nasse à anguilles, lorsqu'il entendit un bruit de branches remuées, à sa gauche et assez près. D'un mouvement souple, il s'agenouilla aussitôt sur le sol, posa la nasse avec précaution, et se coucha à côté. Le coassement des grenouilles, le crissement des grillons qui liment du fer à l'entrée de leurs cavernes, la plongée d'un poisson sautant après une étoile, remplirent la nuit. Puis le chant du loriot très doucement modulé, dans la même partie du bois où les branches avaient remué, fit se relever le braconnier, qui appela en sourdine:
--C'est toi, Durgé? Tu m'as fait peur.
Sans précaution, et refoulant le taillis du ventre et des épaules, le jeune journalier arriva droit à Supiat, et, dans l'ombre, Supiat vit luire les dents blanches et les prunelles de Durgé qui riait.
--Quand je ne t'ai pas trouvé à la maison, j'ai pensé que tu péchais l'anguille, Gueule-de-Renard, et je suis venu jusqu'ici. J'ai vu le comte.
--Est-ce qu'il est malade comme on le dit?
--Oui, il m'a semblé qu'il respirait mal.
--Je ne le pleurerais pas! C'est un bourgeois qui prendra de l'influence ici. Il a le chic pour faire croire aux hommes qu'il s'intéresse à eux. S'il fait faucher ses foins à la main, cela fait encore dix hommes qui se croiront ses obligés. Combien t'a-t-il offert?
--Trois francs. Les deux vieux ont accepté. Mais moi, j'ai refusé, ils étaient furieux!
--Parfait!
Supiat se mit à rire, et tendit son museau à la clarté pâle de la nuit, comme une bête qui flaire le vent.
--Alors, Durgé, l'affaire est dans le sac?
--Parbleu! C'est ce que je venais te dire.
--Je préviens cet imbécile de Ravoux, que j'échaufferai en parlant de justice et d'exploitation patronale; il défend à Cloquet et à Dixneuf, au nom du syndicat, d'accepter trois francs; il va lui-même trouver le patron, qui s'emporte, qui parle de promesse, de parole donnée...
--Je t'en réponds; il a dit qu'il ne céderait pas...
--Et le patron achète sa faucheuse... Et le Meximieu est un peu plus détesté... Allons! mon vieux, cela va bien. Je vais jeter ma dernière nasse.
Il prit sur l'herbe la cage d'osier toute poussiéreuse de vase sèche, la souleva, et s'avança, en s'écartant un peu vers la gauche, jusqu'à l'endroit où la rive, dominant d'un pied l'eau de l'étang, permettait de jeter aisément la nasse entre les roseaux.
Il revint en essuyant ses mollets tachés de boue, reprit ses sabots qu'il avait laissés au pied d'un baliveau, et, frappant sur l'épaule de Durgé:
--Il y a aussi un camarade qu'il faut abattre, Durgé. Tu sais bien lequel. J'ai entendu des syndiqués, même des jeunes, qui me reprochaient la raclée que je lui ai donnée. Il aurait vite un parti, ce vieux-là, il est malin...
--Tu ne sais donc pas les dernières nouvelles, comme disent les journaux?
--Quoi donc?
--La fille est complètement ruinée. Elle doit à plus de vingt personnes du bourg, ou de la ville. Avant un mois, l'huissier sera chez elle.
--Je veux bien, mais le bonhomme ne sera pas abattu pour cela. Sa fille, c'est comme un nid d'écureuil dans le tronc d'un arbre: ça ne le tue pas.
Durgé hocha la tête, l'oreille dressée, écouta un moment avant de se remettre en marche.
--Il y aura tout de même les dettes qui le gêneront, dit-il.
Les deux hommes, à la file, s'enfoncèrent dans le bois. La pointe de l'étang de Vaux, où les rides qu'avait faites la chute de la nasse s'étaient déjà élargies, puis étalées sur les berges en vagues minuscules, continua de refléter la grenaille des étoiles. Tout dormait dans les fermes. Des canards en pâture, au loin, sur les grandes eaux, appelaient des bandes sauvages qui passaient, invisibles. Gilbert Cloquet était couché; Michel de Meximieu lisait dans sa chambre, la fenêtre entr'ouverte. Leurs deux noms continuaient d'être prononcés tout bas, et associés par la haine perspicace du plus mauvais drôle de Fonteneilles.
VII
LES FOINS
Le travail de la faucherie allait échapper à Gilbert. La faucheuse était achetée. Vers la fin de mai, on l'avait vue avec ses roues et son siège peints en vermillon, ses dents de scie bien aiguisées, son timon portant la marque de fabrique du vendeur, amenée comme une statue de procession sur un camion, à travers les campagnes qui observent toujours et se taisent le plus souvent.