Le blé en herbe: roman

Part 6

Chapter 63,939 wordsPublic domain

Non loin du buisson d'ajoncs se creusait cette combe ronde, tapissée de chardons de dune, combe qu'à cause de la couleur des chardons bleus on nommait «les Yeux de Vinca». C'est là qu'un jour Phil avait bottelé en cachette une gerbe de chardons en fleurs, épineux hommage jeté par-dessus le mur de _Ker-Anna..._ Aujourd'hui les fleurs sèches, aux parois de la combe, semblaient brûlées... Philippe s'y arrêta un moment, trop jeune pour sourire du sens mystérieux que l'amour prête à la fleur morte, à l'oiseau blessé, à la bague rompue, et il secoua son mal, élargit ses épaules, rejeta ses cheveux d'un mouvement fier et traditionnel, en s'adressant mentalement des objurgations qui n'eussent pas déparé un roman d'aventures pour premiers communiants.

«Allons! assez de faiblesse! En toute vérité je peux me dire, cette année, que je suis un homme! Et mon avenir...»

Il s'entendit penser et rougit de lui-même. Son avenir? Un mois plus tôt il y songeait encore. Il voyait, un mois plus tôt, cet avenir peint de détails précis et puérils sur un grand fond vague,--l'avenir, et son vestibule d'examens, de baccalauréat recommencé, de travaux ingrats acceptés sans trop d'amertume parce qu'«il faut bien, n'est-ce pas»—-l'avenir et Vinca, celui-là riche de celle-ci, l'avenir maudit ou béni au nom de Vinca.

«J'étais bien pressé, au commencement des vacances», songea Philippe. «À présent...» Il eut un sourire, un regard d'homme malheureux. Sa lèvre noircissait chaque jour et la poussée du premier poil, duveteux et fin, qui est à la moustache ce que le foin forestier est à la roide herbe des champs, enflait un peu sa bouche et l'enfiévrait comme la bouche d'un enfant chagrin. C'est à cette bouche que venait et revenait impénétrable, presque vindicatif, le regard de Camille Dalleray.

«Mon avenir, voyons, mon avenir... C'est, bien simple... Si je ne fais pas mon droit, mon avenir, c'est le magasin de papa, glacières pour hôtels, châteaux; phares, pièces détachées et quincaillerie pour l'automobile. Le bachot, et tout de suite après le magasin, les clients, la correspondance... Papa n'y gagne pas de quoi avoir son auto... Ah! il y a aussi mon service militaire... À quoi est-ce que je pense?... Nous disons donc qu'après mon bachot...»

Son effort cassa net, refoulé par un ennui illimité, par une profonde indifférence à tout ce que cachait un futur pourtant sans secrets. «Si tu fais ton service militaire aux environs de Paris, alors moi, pendant ce temps-là...» La petite voix aimante de Vinca murmura, dans la mémoire de Philippe, vingt projets lui dataient de cet été même, et gisaient maintenant plats et pâles, découpés dans un papier où l'enluminure manquait. La zone colorée de ses espoirs ne dépassait pas la fin de la journée, l'heure de dîner, de jouer aux échecs avec Vinca ou Lisette,--plutôt Lisette, dont les huit ans agressifs, l'œil aigu, la précocité calculatrice soulageaient Philippe de son faix sentimental--enfin l'heure d'aller s'offrir au plaisir... «Et encore, songea-il, ce n'est pas sûr que j'y aille. Non. Puisque je ne suis pas comme un fou, ni comptant les minutes, ni tourné vers _Ker-Anna_ comme un tournesol vers la lumière, je peux bien revendiquer le droit d'être moi-même, de continuer, de prendre goût à tout ce que j'aimais _avant..._»

Il ne prenait pas garde qu'en se servant de ce mot-là, il le plantait, rigide, entre deux parties de son existence. Il ne savait pas encore pendant combien de temps tous les événements de sa vie devraient buter contre ce jalon, repère miraculeux et banal: «Ah! oui, c'était _avant..._ Je me souviens que c'était un peu _après..._»

Il songea, dédaigneux et jaloux, à des camarades d'externat, tremblants d'attente sur un seuil ignoble qu'ils repassaient en sifflotant, menteurs, décolorés de dégoût et vantards, puis n'y pensaient plus, puis y retournaient, le tout sans interrompre l'étude, les jeux, les cigares clandestins et les débats politiques ou sportifs. «Tandis que moi... C'est donc sa faute, à Elle, si je ne souhaite rien, même pas elle?...»

Un «bouchon» de brume, venu du large, abordait la côte. Il n'avait été qu'un petit rideau effiloché sur la mer, errant, capable à peine de cacher un îlot rocheux. Un ruisseau de vent venait de le saisir, de le brasser, et le déposait vertigineusement sur la baie, tassé, opaque. En un moment Philippe, noyé de brume, vit disparaître la mer, la plage et la maison et toussa dans un bain de vapeur. Habitué aux prodiges d'un climat marin, il attendit qu'un autre bras de vent dissipât celui-ci, et s'accommoda de ces limbes, de cette cécité symbolique, au fond desquels brillaient un calme visage, rejeté hors des cheveux comme une lune pure, et des mains oisives qui ne faisaient presque aucun geste. «Elle est immobile... mais qu'elle me rende, à moi, le cours du temps, la hâte, l'impatience, la curiosité... Ce n'est pas juste... Ce n'est pas juste... Je lui en veux...»

Il s'essayait à la révolte et à l'ingratitude. Un enfant de seize ans et demi ignore qu'un ordre impénétrable place, sur la route de ceux dont l'amour méditait de faire des amants trop pressés de vivre et impatients de mourir, de belles missionnaires lourdes d'un poids de chair qui arrête le temps, endort et contente l'esprit et conseille au corps de mûrir dans son ombre.

Le bouchon de brume se retira soudain, aspiré en l'air, comme un drap qu'on lève du pré, en laissant une frange d'eau éphémère à chaque glaive d'herbe, une rosée de perles aux feuilles pelucheuses, un vernis humide aux feuilles glabres.

Le soleil de septembre versa une jaune lumière nette et rajeunie sur la mer, bleue au loin, verdie au bord par les sables immergés.

Philippe respira, après le passage de la brume marine, avec le plaisir de surgir, baigné d'air et de clarté, hors d'un couloir étouffant. Il se tourna vers la terre pour voir ruisseler, entre les failles des rochers, l'or des ajoncs refleuris, et tressaillit de trouver derrière lui, comme un esprit apporté et oublié par la brume, un petit garçon silencieux.

—-Qu'est-ce que tu veux, petit? Tu n'es pas le garçon de la Cancalaise qui nous vend du poisson?

—-Si, dit le petit.

—-Il n'y a personne à la cuisine? Tu cherches quelqu'un?

Le petit garçon secoua la poussière de ses cheveux roux.

—-C'est la dame qui m'a dit..

—-Quelle dame?

--Elle m'a dit: «Tu diras à M. Phil que je suis partie.»

--Quelle dame?

--Je ne sais pas. Elle m'a dit: «Tu diras à M. Phil que je suis forcée de partir aujourd'hui.»

--Où t'a-t-elle dit ça? Sur la route?

--Oui... Dans son auto.

--Dans son auto...

Philippe ferma un moment les yeux, passa la main sur son front, en sifflotant avec emphase: «Hu... hu... hu... Dans son auto... Parfaitement. Hu... hu...» Il rouvrit les yeux, chercha le messager, qu'il ne trouva plus à sa place, et il crut à un de ces rêves brefs, esquissés crûment, brutalement effacés, qu'enfante la liste d'après midi. Mais il aperçut, sur un sentier de falaise, l'enfant maléfique qui montrait, en s'éloignant, son chaume de cheveux et une pièce bleuâtre, carrée, à sa culotte.

Philippe prit un air sot et avantageux, comme si le garçonnet de Cancale eût pu le voir encore.

«Ben... ça n'y change pas grand'chose, qu'elle soit partie. Un jour plus tôt, un jour plus tard... puisqu'elle devait partir!»

Mais un mal étrange, presque tout physique, naissait en lui, au niveau de l'estomac. Il laissa croître son mal, en penchant la tête intelligemment, et comme s'il eût écouté un conseil mystérieux.

«Peut-être qu'avec une bicyclette... Mais si elle n'est pas seule? je n'ai pas pensé à demander au gosse si elle était seule...»

Une automobile lointaine corna, sur la route de côte. Le son grave et soutenu suspendit un moment le mal qui étreignit Philippe, un moment après, comme la crampe d'un swing placé bas.

«Au moins, je n'ai plus besoin de me demander si j'irai ce soir chez elle...»

Il imagina soudain la villa _Ker-Anna_ fermée sous la lune, les volets gris, la grille noire, les géraniums prisonniers, et frissonna. Il se coucha dans un pli du pré sec, roulé sur lui-même à la manière des jeunes chiens de chasse qui souffrent de «la maladie», et il commença à gratter l'herbe sableuse, d'un mouvement régulier de ses deux pieds. Il ferma les yeux, car la course des gros nuages, leur blanc épais et ballonné le soulevait d'une nausée légère, il grattait rythmiquement le pré, et chantonnait en mesure. Ainsi la femme qui souffre pour mettre au monde son fruit le berce, et geint un geignement progressif, jusqu'au grand cri.

Philippe ouvrit les yeux, s'étonna, reprit ses sens.

«Mais... Qu'est-ce que j'ai? je le savais bien qu'elle devait partir avant nous. J'ai son adresse à Paris, son numéro de téléphone... et puis, qu'est-ce que ça me fait, qu'elle parte? C'est ma maîtresse, ce n'est pas mon amour... je puis vivre sans elle.»

Il s'assit, écossa le long des lances d'herbe les chapelets d'escargots grimpeurs dont les vaches sont friandes. Il s'exerça au rire et à la grossièreté.

«Elle part, bon. Elle n'est peut-être pas seule, c'te femme... Elle ne s'est pas amusée à me raconter ses petites affaires, n'est-ce pas... Bon. Seule ou pas seule, elle part. J'y perds... quoi? Une nuit, la prochaine. Une nuit, avant mon départ. Une nuit, que je n'étais même pas sûr de désirer, tout à l'heure. Je ne songeais qu'à Vinca... On se passera d'une nuit agréable, voilà...»

Mais une sorte de souffle passa dans son esprit, balaya le vocabulaire d'enfant de troupe, la fausse assurance, le ricanement intérieur, ne laissa qu'une surface mentale nue, refroidie, une conscience nette de ce que représentait le départ de Camille Dalleray.

«Ah... elle est partie... elle est partie, hors d'atteinte, la femme qui m'a donné... qui m'a donné... comment appeler ce qu'elle m'a donné? D'aucun nom. Elle m'a donné. Depuis le temps où j'ai cessé d'être le petit enfant que Noël enchante, elle seule m'a donné. Donné. Elle seule pouvait reprendre, elle a repris...»

La rougeur monta à sa figure brune, une eau piquante mouilla ses yeux. Il ouvrit son vêtement sur sa poitrine nue, fouilla des dix doigts sa chevelure, se rendit pareil à un furieux qui sort d'un pugilat, haleta, et cria tout haut, d'une rauque voix enfantine: «C'est cette nuit-là que je voulais, justement!»

Il tendit son visage, son torse appuyé sur ses poings, son regard, vers _Ker-Anna_ invisible: déjà un amas de nimbus, occupant le sud du ciel, accablait ce sommet de colline déserté; et Philippe accepta qu'une malice toute-puissante supprimât jusqu'au point du monde où il avait connu Camille Dalleray.

Quelqu'un toussa, à quelques pieds au-dessous de lui, sur ce sentier de sable fondant où les pierres plates et les rondins de bois, vingt fois assujettis en escalier rustique roulaient vingt fois l'année sur la plage. Philippe vit paraître au ras du pré, et monter lentement, une tête grisonnante; avec la virtuosité dissimulatrice qui appartient à tous les enfants, il ravala son désordre, sa fureur d'homme trahi, et attendit, muet, paisible, le passage de son père.

—-Te voilà, p'tit gars?

—-Oui, papa.

—-Tu es tout seul? Et Vinca?

—-Je ne sais pas, papa.

Presque sans effort, Phil maintenait sur son visage son masque avenant, éveillé, de petit garçon brun. Son père, devant lui, ressemblait à son père de tous les jours: une apparence humaine agréable, un peu cotonneuse, à contours flous, comme toutes les créatures terrestres qui ne se nommaient ni Vinca, ni Philippe, ni Camille Dalleray. Phil attendit, patiemment, que son père eut repris haleine.

—-Tu n'as pas pêché, Papa?

—-Penses-tu! Je me suis promené. Il y a Lequérec qui a pris une pieuvre... Tiens, tu vois ma canne? voilà la longueur de ses bras. C'est remarquable. Lisette en pousserait des cris! Faites attention, tout de même, en vous baignant.

—-Oh! tu sais, papa, ce n'est pas dangereux!...

Philippe se rendit compte qu'il avait protesté sur un ton trop haut, et faux, de gaminerie. Les yeux gris, saillants, de son père, interrogèrent les siens; il supporta mal un regard qui lui parut net, dévoilé, nettoyé de la buée isolante et protectrice derrière laquelle vivent, au milieu de leurs parents, les fils plein de secrets.

—-Ça t'ennuie, p'tit gars, ce départ?

—-Ce départ?... mais, papa...

—-Oui. Si tu es comme moi, ca t'ennuiera un peu plus tous les ans. Le pays, la maison. Et puis les Ferret... Tu verras comme c'est rare, des amis avec qui on passe l'été tous les ans, sans se faire de mal... Jouis de ton reste, p'tit gars. Encore deux jours de bon temps. Il y en a de plus malheureux que toi...

Mais déjà il rentrait, parlant encore, parmi les ombres, d'où un mot ambigu, un regard, l'avaient extrait. Philippe lui prêta son bras pour franchir la pente effritée, en lui témoignant cette froide prévenance pitoyable, qui tombe de haut, de l'enfant sur le père, chaque fois que le père est un homme tranquille et mûr, et le fils un adolescent tumultueux qui vient d'inventer l'amour, les tourments de la chair et la fierté d'être seul, au milieu du monde, à souffrir sans demander de secours.

Au niveau de la terrasse plane, étroite, sur laquelle reposait la villa, Philippe abandonna le bras de son père, voulut redescendre vers la plage, rejoindre sa place marquée, depuis moins d'une heure, dans un coin précis de la solitude humaine.

—-Où donc vas-tu, p'tit gars?

—-Là, papa... en bas...

—-Ça presse?... Viens un peu. Je voudrais t'expliquer des choses, pour la villa. Tu sais qu'on se décide, nous deux Ferret. On l'achète. D'ailleurs tu le sais bien, il y a assez longtemps qu'on en parle devant vous, les enfants...

Phil ne répondit pas, n'osant ni mentir, ni avouer la surdité bourdonnante qui le retranchait des conversations familiales.

—-Viens, je vais t'expliquer. D'abord mon idée,--d'accord avec Ferret--d'élargir la villa par deux ailes sans étage, dont le dessus fournirait deux terrasses aux chambres principales du premier... Tu saisis?

Phil hocha la tête d'un air sagace, et il tenta d'écouter honnêtement. Mais quoiqu'il fit, il perdit pied à partir d'un mot, le mot: «encorbellement» et redescendit mentalement la pente, jusqu'à l'endroit où le petit garçon maléfique lui avait dit... «encorbellement... encorbellement... J'en suis resté à encorbellement». Cependant il hochait la tête, et son regard, empreint d'une filiale activité, allait du visage de son père au toit suisse de la villa, du toit à la main de M. Audebert qui dessinait dans l'air une architecture nouvelle. «Encorbellement...»

--Tu saisis? Nous ferons ça, Ferret et moi. Ou peut-être que ce sera toi, d'accord avec la petite Ferret... Car on ne sait ni qui vit, ni qui meurt...

«Ah, j'entends de nouveau!» s'écria Philippe en lui-même, avec un sursaut de délivrance.

—-Ça te fait rire? Il n'y a pas de quoi rire. Vous ne croyez jamais à la mort, gamins!

—-Mais si, papa...

«La mort... Enfin, un mot familier, compréhensible... Un mot de tous les jours...»

—-Il y a évidemment de grandes probabilités pour que tu épouses Vinca, plus tard. Du moins c'est ta mère qui l'assure. Mais il y a aussi de grandes probabilités pour que tu ne l'épouses pas. Qu'est-ce qui te fait sourire?

—-Ce que tu dis, papa...

«Ce que tu dis, et cette simplesse des parents, des gens mûrs, de ceux qui ont, comme ils disent, vécu, et leur candeur, et leur troublante pureté de pensée...»

—-Remarque que je ne te demande pas ton avis là-dessus en ce moment. Tu me dirais «Je veux épouser Vinca» ça me ferait autant d'effet que si tu me déclarais: «Je ne veux pas épouser Vinca.»

—-Ah oui?

—-Oui. Ce n'est pas mûr. Tu es bien gentil, mais...

Les yeux gris saillants émergèrent encore une fois de la confusion universelle pour toiser Philippe.

—-Mais il faut attendre. Elle ne pèsera pas très lourd, la dot de la petite Ferret. Qué que ça fait? On se passe bien de velours et de soie et d'or, les premiers temps...

«De velours, de soie et d'or... Ah, le velours, la soie et l'or... rouge, noir, blanc,—-rouge, noir, blanc;--et le morceau de glace, taillé comme un diamant, dans le verre d'eau... Mon velours, mon luxe, ma maîtresse et mon maître... Ah, comment se passer d'un tel superflu...»

—-... Travail... Commencements durs... Sérieux... Temps de penser à... l'époque où nous vivons...

«J'ai mal. Ici, à la hauteur de l'estomac. Et j'ai horreur de ce rocher violacé, sur le fond rouge sombre, blanc et noir de ce que je regarde en moi-même...»

—-Vie de famille... choyé... Pardine!... Pain blanc le premier...P'tit gars... Eh ben?... eh ben?...

La voix, les paroles intermittentes s'éteignirent dans un doux bruit d'eaux envahissantes. Philippe ne perçut plus rien, qu'un choc faible à l'épaule et un picotement d'herbe sèche contre sa joue. Puis le son de plusieurs voix perça de nouveau, comme autant d'îlots acérés, le mugissement égal et agréable des eaux, et Phil rouvrit les yeux. Sa tête reposait sur les genoux de sa mère, et toutes les Ombres, en cercle, penchaient au-dessus de lui leurs visages inoffensifs. Un mouchoir, trempé d'alcool de lavande, toucha ses narines, et il sourit à Vinca qui s'interposait, colorée d'or, de brun rosé, de bleu cristallin, entre lui et les Ombres...

—-Ce pauv' Coco!

—-Je l'ai dit, je l'ai dit qu'il n'avait pas bonne mine!

—-Nous causions tous deux, il était là, devant moi, et puis pouf!...

—-Il est comme tous les garçons de son âge, incapable de surveiller son estomac, les poches bourrées de fruits...

—-Et les premières cigarettes, vous les comptez pour rien?

--Mon coco chéri!... Il a les yeux pleins de larmes...

—-Naturellement! C'est la réaction...

—-D'ailleurs, ça n'a pas duré trente secondes, le temps de vous appeler. Je vous dis, il était là, nous causions tous les deux, et puis...

Phil se releva, léger, les joues froides.

—-Mais ne bouge pas, voyons!

—-Appuie-toi sur moi, p'tit gars...

Mais il tenait la main de Vinca, et souriait sans expression.

—-C'est fini. Merci, maman. C'est fini.

—-Tu ne veux pas te coucher, par hasard?

—-Oh! non. J'aime mieux rester à l'air...

—-Regardez-moi la tête de Vinca! Il n'est pas mort, ton Phil! Emmène-le, va. Mais restez autant que possible sur la terrasse!

Les Ombres s'éloignèrent, en peloton lent d'où s'élevaient des mains amies, des paroles d'encouragement; un regard maternel y brilla une lois encore, et Philippe resta seul avec Vinca qui ne souriait pas. D'un mouvement de bouche, d'un signe de tête rassurant, il l'invita à la gaité, mais elle répondit, par un autre signe: «Non», et ne cessa pas de contempler Philippe, sa pâleur qui verdissait un peu le hâle brun, ses yeux noirs où le soleil trempait un rayon roux, sa bouche entr'ouverte sur de petites dents épaisses... «Que tu es beau... Que je suis triste!» disaient les yeux bleus de Vinca... Mais il n'y lisait pas de pitié, et elle lui laissait tenir sa dure main de pêcheuse et de joueuse de tennis comme elle lui eût tendu la poignée d'une canne:

--Viens, pria tout bas Philippe. Je vais t'expliquer... Ce n'est rien. Mais allons dans un endroit tranquille.

Elle vint, et ils choisirent gravement, en guise de chambre secrète, un entablement de roc, parfois mouillé par les grandes marées, fourni par elles d'un sable à gros grains, vite séché. Aucun d'eux n'avait jamais songé qu'un secret pût être confié à des tentures de cretonne claire, à des parois de pitchpin d'une résonance musicale qui portaient d'une chambre à l'autre, la nuit, la nouvelle qu'un des habitants de la villa tournait le bouton d'un commutateur, toussait ou laissait choir une clef. Sauvages à leur manière, ces deux enfants parisiens savaient fuir l'indiscret abri humain, et cherchaient la sécurité de leur idylle et de leurs drames au milieu d'un pré découvert, sur le bord d'une aire rocheuse ou contre le flanc creux de la vague.

--Il est quatre heures, dit Philippe en consultant le soleil. Tu ne veux pas que j'aille te chercher ton goûter, avant qu'on s'installe?

—-Je n'ai pas faim, répondit Vinca. Toi, tu veux goûter?

—-Non, merci. Mon petit étourdissement m'a retiré l'appétit. Assieds-toi dans le fond, moi je suis mieux près du bord.

Ils parlaient simplement, se sachant prêts à des paroles graves, ou à un silence presque aussi révélateur.

Le soleil de septembre miroitait sur les jambes polies et brunes de Vinca, ployées au bord de sa robe blanche. Au-dessous d'eux, une houle inoffensive, que la brume en passant avait léchée et adoucie, dansait mollement, prenait par degrés sa couleur de beau temps. Les mouettes crièrent, et un chapelet de barques s'égrena, une voile après l'autre sortant de l'ombre du Meinga et gagnant la haute mer. Un chant enfantin, aigu, chevrotant, passa dans la brise; Philippe se retourna, tressaillit et exhala une sorte de plainte irritée: tout en haut de la plus haute falaise, en cotte bleuâtre et coiffé de cheveux roux, un petit garçon...

Vinca suivit le regard de Philippe.

—-Oui, dit-elle, c'est le petit garçon.

Phil reprenait son sang-froid.

—-Tu parles du petit garçon, je crois, de la marchande de poisson?

Vinca secoua la tête:

—-Le petit garçon, rectifia-t-elle, qui t'a parlé tout à l'heure.

—-Qui m'a...

—-Le petit garçon qui est venu t'informer du départ de la dame.

Philippe haït soudain l'éclat du jour, le sable dur aux reins, et le vent modéré lui brûla la joue.

—-De... de quoi parles-tu, Vinca?

Elle ne s'abaissa pas à répondre et continua:

--Le petit garçon te cherchait, il m'a rencontrée et m'a informée la première. D'ailleurs...

Elle acheva par un geste fataliste. Phil respira profondément, avec une sorte de bien-être.

—-Ah... Alors tu savais... Qu'est-ce que tu savais?

—-Des choses sur toi... Pas depuis longtemps. Ce que je sais, je l'ai appris tout à la fois, il y a... trois ou quatre jours, mais je me doutais...

Elle se tut, et Philippe aperçut, sous les prunelles bleues, en haut de la fraîche joue enfantine de son amie, la nacre, le sillon des larmes nocturnes et de l'insomnie, ce reflet satiné, couleur de clair de lune, qu'on ne voit qu'aux paupières des femmes contraintes de souffrir en secret.

—-Bon, dit Philippe. Alors nous pouvons parler, à moins que tu ne préfères ne pas parler... Je ferai ce que tu voudras.

Elle réprima un petit mouvement des coins de la bouche, mais ne pleura pas.

—-Non, nous pouvons parler. Je crois que c'est mieux.

Ils éprouvèrent un amer et identique contentement à distancer, dès les premiers mots de leur entretien, le lieu commun de la dispute et du mensonge. C'est le fait des héros, des comédiens et des enfants, de se sentir à l'aise sur un plan élevé. Ces enfants espérèrent follement qu'une douleur noble pouvait naître de l'amour.

—-Écoute, Vinca, lorsque pour la première fois j'ai rencontré...

—-Non, non, interrompit Vinca avec précipitation. Pas ça. Je ne te demande pas ça. Je le sais. Là-bas, en bas du chemin de goémon. Penses-tu que je l'aie oublié?

--Mais, protesta Philippe, il n'y avait rien, ce jour-là, à oublier ni à retenir puisque...

—-Mais, passe! Passe! Crois-tu que je t'ai amené ici pour que tu me parles d'elle?

Il sentit, à l'âpreté simple du ton de Vinca, que son propre accent venait de manquer tout ensemble de naturel et de contrition.

--Me faire le récit de vos amours, n'est-ce pas? Pas la peine. Mercredi dernier, quand tu es rentré, j'étais levée, sans lumière... Je t'ai vu... comme un voleur... Il faisait presque jour. Et cette figure que tu avais... Alors, je me suis renseignée, tu penses... Sur la côte, tu crois que tout ne se sait pas? Il n'y a que les parents, pour ne rien savoir...

Philippe, choqué, fronça les sourcils. La foncière brutalité féminine, soulevée en Vinca par la jalousie, l'offensait. Il s'était senti capable, en atteignant le refuge suspendu, de confiance amollie, de larmes, enclin en effet à de longs aveux... Mais il n'admettait pas cette activité d'écorchée, cette rudesse expéditive qui brûlait les relais pittoresques et flatteurs, et tendait vers... au fait, vers quoi?