Part 5
Août finissait, et l'on dînait déjà à la lueur des lampes, les portes ouvertes sur le couchant vert où nageait encore un fuseau de cuivre rose. La mer déserte, d'un bleu noir d'hirondelle, dormait, et quand les dîneurs se taisaient, on entendait le petit flux lassé et régulier des marées de morte-eau. Philippe chercha, entre les Ombres, le regard de Vinca, pour éprouver la force de ce fil invisible qui les liait l'un à l'autre depuis tant d'années et les préservait, exaltés et purs, de la mélancolie qui accable les fins de repas, les fins de saison, les fins de journée. Mais elle baissait les yeux sur son assiette, et la lumière de la suspension polissait ses paupières bombées, ses joues rondes et brunes, son petit menton. Alors il se sentit abandonné et chercha--par delà la presqu'île en forme de lion qui s'avançait, sommée de trois étoiles tremblantes, sur la mer—-le chemin, blanc dans la nuit, qui menait à _Ker-Anna._ Quelques heures encore, un peu plus de cendre bleue dans ce ciel que le couchant teignait d'aurore, encore quelques phrases rituelles: «Eh, eh, déjà dix heures. Les enfants, vous n'avez pas l'air de vous douter qu'on se couche à dix heures, ici?» «Je n'ai pourtant rien fait d'extraordinaire, madame Audebert, eh bien, je me sens fatiguée comme si je n'avais pas arrêté...» Encore quelques tintements de vaisselle, le dur clapotis des dominos sur la table nue, encore une protestation gémissante de Lisette qui, endormie aux trois quarts, refuserait de se coucher... Encore une tentative pour reconquérir le regard, le sourire intérieur, la confiance de Vinca mystérieusement blessée, et l'heure sonnerait, la même heure qui avait vu, la veille, Philippe s'en aller furtivement... Il y songea sans désir précis, sans dessein, et comme contraint, par l'humeur de Vinca, de battre en retraite vers un autre refuge, une autre douce épaule, une chaleur efficace, urgente à ce convalescent du plaisir, meurtri en outre par l'hostilité passionnée d'une adolescente...
Les rites s'accomplirent, un à un; une servante emporta Lisette geignante, et Mme Ferret posa, sur la table miroitante, le double-six.
—-Tu viens dehors, Vinca? C'est assommant, ces bombyx qui se cognent à toutes les lampes...
Elle le suivit sans répondre et ils trouvèrent encore, près de la mer, cette clarté qu'y abandonne longtemps le crépuscule.
—-Tu ne veux pas que j'aille te chercher ton écharpe?
—-Non, merci.
Ils marchèrent tous deux, baignés d'une buée bleue très légère qui montait du pré de mer, et qui sentait le serpolet Philippe se retint de prendre le bras de son amie, et s'épouvanta de sa discrétion.
«Mon Dieu, qu'y a-t-il entre nous? Sommes-nous perdus l'un pour l'autre? Puisqu'elle ignore ce qui s'est passé _là-bas_, je n'ai peut-être, moi, qu'à l'oublier, et nous redeviendrons heureux comme avant, malheureux comme avant, unis comme avant?»
Mais il n'ajoutait pas à son souhait la foi hypnotique, puisque Vinca marchait à son côté, froide et douce comme si son grand amour l'eût quittée, et qu'elle ne percevait pas l'angoisse de son compagnon. Aussi bien Phil sentait approcher l'_heure_ et souffrait d'une trépidation pareille à la fièvre qu'il eut le lendemain du jour où, piqué par une vive, il sentait dans son bras pansé la brûlure qu'y réveillait la marée montante...
Il s'arrêta, s'essuya le front:
—-J'étouffe. Je ne suis pas bien, Vinca.
--Oh! non, pas bien, dit en écho la voix de Vinca.
Il crut à une trêve, s'empressa de la voix et du geste:
—-Oh! tu es gentille! Oh! chérie!...
—-Non, interrompit la voix, je ne suis pas gentille.
La phrase enfantine laissa de l'espoir à Philippe, qui saisit le bras nu de son amie.
—-Tu m'en veux, je sais bien, d'avoir pleure aujourd'hui comme une femme...
—-Non, pas comme une femme...
Il rougit dans l'ombre, et tenta de s'expliquer:
—-Tu comprends, ce congre que tu tourmentais dans son trou... Le sang de cette bête sur ton croc à homards... J'en ai eu brusquement le cœur tourné...
—-Ah! oui, le cœur... tourné...
Le son de la voix fut si intelligent que Philippe retint son souffle effrayé. «Elle sait tout». Il attendit l'écrasant récit et l'explosion des larmes, des plaintes. Mais Vinca resta muette, et après un long temps, comme après la pause calme qui suit la foudre, il risqua une question timide:
—-Et cette faiblesse-là suffit pour que tu aies l'air de ne plus m'aimer?
Vinca tourna vers lui la tache nébuleuse et claire de son visage, serré entre les deux haies rigides de ses cheveux:
—-Oh! Phil, je t'aime toujours. Malheureusement, ça n'y change rien.
Il sentit son cœur bondissant heurter sa gorge:
—-Oui? Alors tu vas me pardonner d'avoir été si «petite fille», si ridicule?
Elle n'hésita qu'une seconde:
—-Mais oui. Je vais te pardonner, Phil. Mais ça aussi, ça n'y change rien.
--À quoi?
—-À nous, Phil.
Elle parlait avec une douceur sibylline, qu'il n'osa interroger davantage, et dont il n'osa se réjouir. Vinca le suivit sans doute dans son mouvement de repli mental, car elle ajouta subtilement:
—-Tu te souviens des scènes que tu me faisais, et des miennes, il n'y a pas trois semaines, parce que nous nous impatientions d'avoir quatre ans, cinq ans à nous morfondre avant de nous marier?... Mon pauvre Phil, je crois bien que j'aimerais retourner en arrière et redevenir enfant, aujourd'hui...
Il attendit qu'elle soulignât, qu'elle commentât cet habile, cet insidieux «aujourd'hui» suspendu devant lui dans l'air pur et bleu de la nuit d'août. Mais Vinca savait déjà s'armer de silence. Il insista:
—-Alors, tu ne m'en veux plus? Demain, nous serons... nous serons Vinca et Phil, comme toujours? Pour toujours?
—-Pour toujours, si tu le veux, Phil... Viens. Rentrons. Il fait trais.
Elle n'avait pas répété après lui «comme toujours». Mais il se contenta de ce serment incomplet et de la froide petite main serrée un moment dans la sienne. Car à cet instant, la chaîne du puits déroulée, le tocsin du seau vide sur la margelle, le grincement des rideaux au long de leur tringle dans une fenêtre ouverte, les derniers bruits humains de la journée sonnèrent pour Philippe l'heure, la même heure qu'il avait guettée, la veille, pour rouvrir la porte de la villa et s'élancer secrètement... Ah! la sourde et rouge lumière d'une chambre inconnue... Ah! le noir bonheur, la mort atteinte par degrés, la vie recouvrée par lents coups d'aile...
Comme s'il eût attendu, depuis la veille, une sorte d'absolution de Vinca, absolution ambiguë qu'elle venait de lui accorder avec tant de sincérité dans l'accent, tant de réticence dans les mots, il évalua soudain, en homme, le don qu'une belle démone autoritaire lui avait remis.
XIV
—-Il est fixé, le jour de votre départ pour Paris? demanda Mme Dalleray.
—-C'est toujours le 25 septembre que nous devons rentrer, répondit Philippe. Quelquefois, selon la place des dimanches dans le mois, notre départ tombe le 23 ou le 24, ou le 26. Mais ça ne varie guère de plus de deux jours.
—-Oui... En somme, vous partez dans une quinzaine. Dans une quinzaine, à cette heure-ci...
Philippe détacha son regard de la mer, plate et blanche près des sables, au loin couleur de dos de thon sous les nuées basses, et se tourna avec étonnement vers Mme Dalleray. Enroulée dans une étoffe ample et blanche comme la robe des femmes de Tahiti, elle fumait gravement, coiffée net, poudrée d'une poudre de la même couleur que sa peau, et rien en elle ne révélait que ce jeune homme assis non loin d'elle, beau et brun comme elle, lui fût autre chose qu'un jeune frère.
—-Alors, dans une quinzaine, à cette heure-ci, vous serez... où?
—-Je serai... au Bois, sur le lac. Ou bien au tennis de Boulogne, avec... avec des amis.
Il rougit, car il n'avait retenu qu'au bord de ses lèvres le nom de Vinca et Mme Dalleray sourit, de ce sourire viril qui lui donnait souvent l'air d'un beau garçon. Philippe se détourna vers la mer, pour cacher du moins son visage, où paraissait une humeur méchante de petit dieu tâché. Une main ferme et veloutée se posa sur la sienne. Alors, sans qu'il quittât du regard la mer ternie, une expression d'agonie bienheureuse monta de sa bouche desserrée à ses yeux dont l'éclat blanc et noir s'éteignit entre les paupières...
--Il ne faut pas être triste, dit doucement Mme Dalleray.
--Je ne suis pas triste, protesta vivement Philippe. Vous ne pouvez pas comprendre...
Elle inclina sa tête aux cheveux lustrés.
--C'est juste. Je ne peux pas comprendre. Pas tout.
--Oh...
Philippe contempla, avec une défiance religieuse, celle qui l'avait délivré d'un secret redoutable. Ces petites oreilles rougies retentissaient-elles encore d'un cris bas, étouffé comme le cri d'un être à qui on coupe la gorge?... Ces bras, riches de muscles à peine visibles, l'avaient porté, léger, évanoui, de ce monde dans un autre monde; cette bouche, avare de paroles, s'était penchée pour transmettre à sa bouche un seul mot tout-puissant et pour murmurer, indistinct, un chant qui venait, écho affaibli, des profondeurs où la vie est une convulsion terrible... Elle savait tout...
—-Pas tout, répéta-t-elle, comme si le silence de Philippe eût quêté une réponse. Mais vous n'aimez pas que je vous pose des questions. Et je suis quelquefois un peu indiscrète...
«Comme l'éclair, oui, pensa Philippe. Le temps d'un zigzag de foudre, on est bien forcé de lui livrer ce que le grand jour même laisse dans l'ombre...»
—-Et je voulais savoir seulement si vous seriez bien aise de me quitter.
Le jeune homme baissa les yeux sur ses pieds nus. Un vêtement lâche, de soie brodée, le déguisait en prince oriental, et l'embellissait.
—-Et vous? demanda-t-il avec gaucherie.
La cendre de la cigarette que tenaient les doigts de Mme Dalleray tomba sur le tapis.
—-Je ne suis pas en question. Il s'agit de Philippe Audebert et non de Camille Dalleray.
Il leva les yeux sur elle avec l'étonnement que lui causait, encore une fois, le prénom insexué. «Camille... C'est vrai, qu'elle s'appelle Camille. Elle pourrait s'en dispenser. Je la nomme en moi Mme Dalleray, la Dame en blanc, ou Elle...»
Elle fumait lentement, et contemplait la mer. Jeune? Certainement jeune, trente à trente-deux ans. Impénétrable comme sont les êtres calmes, dont le maximum d'expression ne dépasse pas l'ironie tempérée, le sourire et la gravité. Sans détourner son regard de l'étendue où couvait l'orage, elle posa de nouveau sa main sur celle de Philippe qu'elle serra, indifférente à lui et pour son seul plaisir égoïste. Sous cette main petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un fruit pressé répand son suc:
—-Si, je serai triste. Mais j'espère ne pas être malheureux.
—-Oui? Et pourquoi l'espérez-vous?
Il lui sourit faiblement, fut touchant, maladroit, tel qu'elle aimait secrètement qu'il fût.
—-Parce que, répondit-il, je pense que vous arrangerez quelque chose... Oui, vous arrangerez quelque chose?
Elle leva l'épaule, haussa ses sourcils persans. Elle se força un peu pour donner à son sourire la sérénité et le dédain habituels.
—-Quelque chose... répéta-t-elle, c'est-à-dire, si l'entends bien, que je vous inviterai chez moi, comme je fais ici, si cela me plaît encore, et vous n'aurez à vous soucier que de me rejoindre, à l'heure que vos obligations scolaires et... familiales vous imposeront?
Il se montra surpris du ton, mais soutint le regard de Mme Dalleray:
—-Oui, répondit-il. Que ferais-je d'autre? Me le reprochez-vous? Je ne suis pas un petit vagabond libre. Et je n'ai que seize ans et demi.
Elle rougit lentement.
—-Je ne vous reproche rien. Mais est-ce que vous n'imaginez pas qu'une femme... une autre femme que moi, naturellement, pourrait être choquée de comprendre que vous désirez, d'elle, une heure de solitude,--seulement, seulement cela?
Phil l'écoutait avec une attention loyale d'écolier, ses yeux grands ouverts attachés à cette bouche réticente, à ces yeux jaloux qui, pourtant, ne revendiquaient rien.
—-Non, dit-il sans hésiter. Je ne conçois pas que vous puissiez en être blessée. «Seulement cela?» Oh... seulement cela...
Il se tut, interrompu de nouveau par la même pâleur, la même consternation bienheureuse, et la tranquille hardiesse de Camille Dalleray vacilla, mesurant le respect qu'elle devait à son œuvre. Comme ébloui, Philippe laissa tomber sa tête en avant, et ce mouvement de soumission enivra un moment la conquérante.
—-Vous m'aimez? dit-elle à voix basse.
Il tressaillit, la regarda, effrayé.
—-Pourquoi... pourquoi me le demandez-vous?
Elle reprit son sang-froid, son sourire dubitatif.
—-Pour jouer, Philippe...
Il ne cessa pas tout de suite de l'interroger des yeux, en la blâmant d'être téméraire en paroles.
«Un homme fait m'eût dit «oui», songeait-elle. Mais cet enfant, si j'insiste, va pleurer et me crier dans ses larmes, à travers des baisers, qu'il ne m'aime pas. Vais-je insister? Alors il me faudra le chasser, ou bien l'écouter en tremblant, et apprendre de sa bouche la limite précise de mon avantage?»
Elle éprouva, au niveau du coeur, une petite contraction pénible, et se leva nonchalamment pour aller à la baie ouverte, comme si elle oubliait la présence de Phil. L'odeur des petites moules bleues, découvertes depuis quatre heures au bas des rochers et altérées d'eau de mer, entrait avec l'épais parfum de sureau bouilli qu'exhalaient les troènes à bout de floraison.
Accoudée, distraite en apparence, Mme Dalleray sentait derrière elle la présence du jeune homme étendu, et portait le poids d'un souhait qui ne la quittait pas.
«Il m'attend. Il calcule le plaisir qu'il peut espérer de moi. Ce que j'ai obtenu de lui était à la portée de n'importe quelle autre passante. Mais ce petit bourgeois timoré se gourme quand je lui demande des nouvelles de sa famille, fait des façons pour me parler de son collège, et s'enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec le nom de Vinca... Il n'a appris de moi que le plus facile... Le plus facile... Il apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce... cet...»
Elle s'aperçut qu'elle venait d'hésiter devant le mot «amour» et elle quitta la fenêtre. Philippe la regardait approcher avidement. Elle lui mit ses bras sur les épaules, et d'une poussée un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu, la tête brune. Ainsi chargée, elle se hâta vers l'étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l'aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l'illusion de la libéralité.
XV
Une pluie légère, pendant quelques heures de nuit, avait vaporisé les sauges, vernissé les troènes, les feuilles immobiles du magnolia, et emperlé sans les crever les gazes protectrices dont s'enveloppait, dans un pin, le nid des chenilles processionnaires. Le vent laissait en repos la mer, mais chantait sous les portes avec une voix faible et tentatrice, chargée de souvenirs de l'an passé, qui parlait sourdement de marrons grillés et de pommes mûres... À son instigation, Philippe revêtit en se levant un chandail bleu sombre sous sa veste de toile, déjeuna le dernier, comme il lui arrivait souvent depuis que son sommeil, moins pur et moins tranquille, commençait plus tard dans la nuit. Il courut, quêtant Vinca, comme il eût cherché, en dépassant l'ombre d'un mur, une terrasse lumineuse. Mais il ne la trouva ni dans le hall, où l'humidité ranimait l'odeur de boiserie vernie et de toile de chanvre, ni sur la terrasse. Une fumée de pluie impalpable encensait l'air et adhérait à la peau sans la mouiller. Une feuille de tremble, jaune, détachée, se balança un moment devant Philippe avec une grâce intentionnelle, puis chavira et tomba roide, accrue soudain d'un poids invisible. Il tendit l'oreille, entendit dans la cuisine le bruit hivernal du charbon versé dans le fourneau. Dans une chambre, la petite Lisette protesta d'une voix aiguë, puis pleura un moment.
--Lisette! appela Philippe Lisette, où est ta soeur?
—-Je ne sais pas! gémit une petite voix enrhumée de larmes.
Une rafale de vent brusque cueillit une ardoise sur le toit et la jeta en éclats aux pieds de Philippe, qui la regarda avec stupeur comme si le destin eût brisé devant lui le miroir qui promet sept ans de malheur... Il se sentit petit garçon, et très loin du bonheur. Il n'eut aucune envie d'appeler celle qui, dans la villa ombragée de pins, là-bas, de l'autre côté du cap en forme de lion, eût cependant aimé le voir pusillanime, et penchant vers l'appui de quelque indomptable énergie féminine... Il fit le tour de la maison, ne découvrit ni la tête blonde de son amie, ni sa robe bleue couleur de chardon bleu, ou sa robe blanche en coton spongieux d'un blanc de champignon frais. Deux longues jambes brunes, au genou sec et fin, ne se hâtèrent pas à sa rencontre; deux yeux bleus, riches de deux ou trois bleus et d'un peu de mauve, ne fleurirent nulle part pour désaltérer les siens...
—-Vinca! Où es-tu, Vinca?
—-Mais je suis là, répondit une voix calme, tout près de lui.
—-Dans la remise?
—-Dans la remise.
Accroupie, sous la lumière froide des abris sans fenêtre qui ne prennent jour que par la porte, elle remuait des étoffes répandues sur un drap usé.
—-Qu'est-ce que tu fais?
—-Tu vois bien. Je range. Je trie. On part bientôt, alors il faut bien... c'est maman qui m'a dit...
Elle regarda Philippe et se reposa en croisant ses bras sur ses genoux pliés. Il lui trouva un air pauvre et patient, et s'irrita.
—-Ça ne presse pas à ce point-là! Et pourquoi fais-tu ça toi-même?
—-Qui le ferait? Si maman s'y met, son rhumatisme du cœur la reprendra.
—-Mais la femme de chambre peut bien...
Vinca haussa les épaules et reprit sa besogne, en se parlant à elle-même tout bas, comme font les vraies ouvrières, qui mènent un petit fredon humble d'abeilles occupées:
—-Ça, c'est les maillots de bain de Lisette... le vert... le bleu... le rayé... autant les jeter, c'est tout ce qu'ils méritent... Ça, c'est ma robe à feston rose... Elle vaut peut-être encore un blanchissage... Une paire, deux paires, trois paires d'espadrilles à moi... Et celle-là à Phil... Encore à Phil... Deux vieilles chemises en cellular à Phil... Les emmanchures sont craquées, mais les devants sont bons...
Elle tendit le tissu ajouré, découvrit deux accrocs, fit la moue. Philippe la contemplait sans gratitude, en souffrant hostilement. Il souffrait de l'heure matinale, de l'éclairage gris sous le toit de tuiles, de la simple besogne. Une comparaison, que des heures d'amour caché, là-bas, à _Ker-Anna_, ne lui avaient point inspirée, commençait ici, comparaison qui n'atteignait pas encore la personne de Vinca, Vinca religion de toute l'enfance, Vinca délaissée respectueusement pour la dramatique et nécessaire ivresse d'une première aventure.
Une comparaison commençait ici, parmi ces hardes, éparses sur un drap reprisé, entre ces murs de brique non crépie, devant cette enfant en sarrau violâtre décoloré aux épaules. Agenouillée, elle interrompit son travail pour rejeter en arrière ses cheveux bien taillés, que le bain quotidien et l'air salé entretenaient humides et doux. Moins gaie depuis une quinzaine, elle montrait plus de calme, et une égalité d'humeur obstinée qui inquiétait Philippe. Avait-elle vraiment voulu mourir avec lui, plutôt que d'attendre le temps d'aimer librement, cette jeune ménagère coiffée à la Jeanne-d'Arc? Le garçon aux sourcils froncés mesurait le changement, mais il ne songeait presque pas à Vinca en la contemplant. Présente, le péril de la perdre cessait, et l'urgence de la recouvrer ne le tourmentait plus. Mais une comparaison commençait, à cause d'elle. La faculté nouvelle de sentir, de souffrir inopinément, l'intolérance dont l'avait doté récemment une belle pirate, s'enflammaient au moindre choc, et aussi cette loyale injustice, ce début dans l'élévation qui consiste à reprocher au médiocre sa médiocrité et sa philosophie. Il découvrait, non seulement le monde des émotions qu'on nomme, à la légère, physiques, mais encore la nécessité d'embellir, matériellement, un autel où tremble une perfection insuffisante. Il connaissait une naissante faim pour ce qui contente la main, l'oreille et les yeux,--les velours, la musique étudiée d'une voix, les parfums. Il ne se le reprochait pas, puisqu'il se sentait meilleur au contact d'un enivrant superflu, et que certain vêtement de soierie orientale, endossé dans l'ombre et le secret de _Ker-Anna_, lui ennoblissait l'âme.
Il obéit, maladroitement, à un dessein imprécis et généreux. Négligeant de se révéler à lui-même qu'il souhaitait Vinca incomparable, parée, frottée de baumes, il se borna à distinguer le chagrin qu'il éprouvait à la voir prosternée, naïvement enlaidie. Quelques mots durs lui échappèrent, auxquels Vinca ne répondit pas. Il s'aigrit, et elle lui répliqua juste assez pour qu'il devînt injurieux, puis honteux de sa violence. Il mit un peu de temps et d'effort à se ressaisir, à s'excuser avec une sorte de contrition plate qui lui fut agréable. Cependant, Vinca liait, d'une main patiente, les sandales par paires, et retournait les poches des sweaters usés, pleines de coquillages roses et d'hippocampes secs...
—-Aussi, c'est ta faute, conclut Philippe. Tu ne réponds rien... Alors, moi, je m'emballe, je m'emballe... Tu te laisses malmener. Pourquoi?
Elle l'enveloppa d'un regard de femme sagace, mûrie dans les calculs et les concessions du grand amour:
—-Pendant que tu me tourmentes, dit-elle, au moins tu es là...
XVI
«Nous finissons ici, cette année, pensait sombrement Philippe, en regardant la mer. Vinca et moi, un être juste assez double pour être deux fois plus heureux qu'un seul, un être qui fut Phil-et-Vinca va mourir ici, cette année. Est-ce que cela n'est pas terrible? Est-ce que je ne puis pas l'empêcher? Et je reste là... Et ce soir, après dix heures, peut-être que je m'en irai encore une fois, la dernière fois des vacances, chez Mme Dalleray...»
Il pencha la tête, d'où les cheveux noirs pendirent pleureurs.
«S'il fallait y aller maintenant, à cette heure, chez Mme Dalleray, je refuserais. Pourquoi?»
Blanche sous un soleil morne serré entre deux nues orageuses, la route qui menait à _Ker-Anna_ collait au flanc de la colline, montait, puis cachait son but, au delà d'un bouquet de genévriers rigides, gris de poussière. Philippe détourna les yeux, pris d'une répugnance qui ne le trompa point, «Oui... Mais ce soir...»
Après trois goûters à _Ker-Anna_, il avait renoncé à ces visites diurnes, craignant l'inquiétude des siens et les soupçons de Vinca. Son extrême jeunesse d'ailleurs se lassait vite d'inventer des alibis. Il se méfiait aussi du parfum fort et résineux qui imprégnait _Ker-Anna_ et le corps, qu'il fût nu ou voilé, de celle qu'il nommait tout bas, tour à tour avec l'orgueil d'un petit garçon libertin ou le remords mélancolique d'un époux qui a trompé malgré lui une femme chérie,--sa maîtresse, et parfois son «maître»...
«Que je sois découvert ou non, il nous faut finir ici. Pourquoi?»
Aucun livre, parmi tous les livres qu'il lisait librement, les coudes dans le sable, ou retiré, par pudeur plutôt que par peur, dans sa chambre, ne lui avait enseigné que quelqu'un dût périr dans un si ordinaire naufrage. Les romans emplissent cent pages, ou plus, de la préparation à l'amour physique, l'événement lui-même tient quinze lignes, et Philippe cherchait en vain, dans sa mémoire, le livre où il est écrit qu'un jeune homme ne se délivre pas de l'enfance et de la chasteté par une seule chute, mais qu'il en chancelle encore, par oscillations profondes et comme sismiques, pendant de longs jours...
Philippe se leva, marcha le long du pré de mer, rongé et fondu au bord par les marées d'équinoxe. Un buisson d'ajoncs, refleuri, penchait vers la plage, tenu et sustenté par une chevelure maigre de racines. «Quand j'étais petit, se dit Philippe, le buisson d'ajoncs ne penchait pas vers la plage. La mer a mangé tout ça--un mètre au moins--pendant que je grandissais... Et Vinca assure que c'est le buisson d'ajoncs qui a avancé...»