Le blé en herbe: roman

Part 2

Chapter 23,935 wordsPublic domain

La brise, soufflant de terre, sentait le regain fauché, l'étable, la menthe foulée; un rose poussiéreux, au ras de la mer, remplaçait peu à peu le bleu immuable qui régnait depuis le matin. Philippe ne sut pas se dire: «Il est peu d'heures dans la vie où le corps content, les yeux récompensés et le coeur léger, retentissant, presque vide, reçoivent en un moment tout ce qu'ils peuvent contenir, et je me souviendrai de celle-ci»; mais il suffit pourtant d'une clarine fêlée et de la voix du chevreau qui la balançait à son cou, pour que les coins de sa bouche tressaillissent d'angoisse, et que le plaisir emplît ses yeux de larmes. Il ne se tourna pas vers les rochers mouillés où errait son amie, et de son émotion pure ne s'exhala point le nom de Vinca; un enfant de seize ans ne saurait appeler, au secours d'un délice inespéré, une autre enfant, peut-être pareillement chargée...

--Hep! petit!

La voix qui l'éveilla était jeune, autoritaire. Phil se tourna, sans se lever, vers une dame tout de blanc vêtue qui enfonçait, à dix pas de lui, ses hauts talons blancs et sa canne dans le chemin du goémon.

--Dis-moi donc, petit, je ne peux pas mener mon auto plus loin dans ce chemin-là, n'est-ce pas?

Par politesse, Philippe se leva, s'approcha, et ne rougit que quand il fut debout, en sentant sur son torse nu le vent rafraîchi et le regard de la dame en blanc, qui sourit et changea de ton.

--Pardon, monsieur... je suis sûre que mon chauffeur s'est trompé. J'ai eu beau l'avertir... Cette route finit en sentier et ne va que vers la mer, n'est-ce pas?

--Oui, madame. C'est le chemin du goémon.

--Du Goémon? Et à quelle distance se trouve le Goémon?

Phil n'eut pas le temps de retenir un éclat de rire que la dame blanche imita complaisamment:

--J'ai dit quelque chose de drôle? Prenez garde, je vais vous retutoyer: vous paraissez douze ans, quand vous riez.

Mais elle le regardait dans les yeux, comme un homme.

--Madame, le goémon, ce n'est pas le Goémon, c'est... c'est du goémon.

--Lumineuse explication, approuva la dame blanche, et dont je vous suis bien obligée.

Elle raillait d'une manière virile, condescendante, qui avait le même accent que son regard tranquille, et Philippe se sentit tout à coup fatigué, penchant et faible, paralysé par une de ces crises de féminité qui saisissent un adolescent devant une femme.

--Vous avez fait bonne pêche, monsieur?

--Non, madame, pas beaucoup... C'est-à-dire... Vinca a plus de crevettes que moi...

--Qui est Vinca? Votre sœur?

--Non, madame, c'est une amie.

--Vinca... Un nom étranger?

--Non... C'est-à-dire... Ça signifie Pervenche.

--Une amie de votre âge?

--Elle a quinze ans. J'en ai seize.

--Seize ans... répéta la dame blanche. Elle ne fit aucun commentaire, et ajouta un moment après:

--Vous avez du sable sur la joue.

Il s'essuya la joue avec emportement, à s'écorcher la peau, puis son bras retomba. «Je ne sens plus mes bras, songea-t-il. Je crois que je vais me trouver mal...»

La dame blanche délivra Philippe de son regard tranquille et sourit:

--Voici Vinca, dit-elle en désignant le tournant du chemin où la jeune fille apparaissait, halant un filet à cadre de bois et le veston de Philippe. Au revoir, monsieur...?

--Phil, dit-il machinalement.

Elle ne lui tendit pas la main et le salua d'un signe de tête deux ou trois fois répété, comme une femme qui répond «oui, oui», à une pensée cachée. Elle n'était pas encore hors de vue quand Vinca accourut.

--Phil! Qu'est-ce que c'est que cette dame?

Des épaules et de tout le visage, il exprima qu'il n'en savait rien.

--Tu ne la connais pas et tu lui parles?

Phil toisa sa petite amie avec une malice qui repaissait en lui et secouait un joug passager. Il percevait joyeusement leur âge, leur amitié déjà troublée, son propre despotisme et la dévotion hargneuse de Vinca. Ruisselante, elle montrait des genoux meurtris de saint Sébastien, parfaits sous leur épiderme balafré; des mains d'aide-jardinier ou de mousse; un mouchoir verdi la cravatait et son blouson sentait la moule crue. Son vieux béret poilu ne luttait plus avec le bleu de ses yeux et, sauf ces yeux anxieux, jaloux, éloquents, elle ressemblait à un collégien déguisé pour une charade. Phil se mit à rire et Vinca frappa du pied et en lui jetant son blazer à la figure:

--Veux-tu me répondre?

Il passa nonchalamment ses bras nus dans les emmanchures vides du veston.

--Bête, va! C'est une dame avec son auto, qui se trompait de route. Un peu plus, l'auto s'enlisait ici. Je l'ai renseignée.

--Ah...

Assise, Vinca vidait ses espadrilles d'où pleuvaient les graviers mouillés.

--Et pourquoi est-ce qu'elle est partie si vite, juste au moment où je venais?

Philippe prit son temps avant de répondre. Il goûta de nouveau, en secret, l'assurance sans gestes, le ferme regard de l'inconnue, et son sourire méditatif. Il se souvint qu'elle l'appelait «monsieur» gravement. Mais il se souvint aussi qu'elle avait dit «Vinca» tout court, d'une manière trop familière et un peu injurieuse. Il fronça les sourcils et son regard protégea l'innocent désordre de son amie, il rêva un moment et trouva une réponse ambiguë qui satisfaisait en même temps son goût du secret romanesque et sa pudibonderie de jeune bourgeois:

--Elle a aussi bien fait, répondit-il.

V

Il essaya de la prière:

--Vinca! regarde-moi! Donne-moi la main... Pensons à autre chose!

Elle se détourna vers la fenêtre et retira doucement sa main:

--Laisse-moi. Je suis découragée.

La grande marée d'août amenant la pluie, emplissait la fenêtre. La terre finissait là, à la lisière du pré sableux. Encore un effort du vent, encore un soulèvement du champ gris labouré d'écumes parallèles, et la maison, sans doute, voguerait comme une arche... Mais Phil et Vinca connaissaient la marée d'août et son tonnerre monotone, la marée de septembre et ses chevaux blancs échevelés. Ils savaient que ce bout de prairie demeurait infranchissable, et leur enfance avait nargué, tous les ans, les lanières savonneuses qui dansaient, impuissantes, au bord rongé de l'empire des hommes.

Phil rouvrit la porte vitrée, la referma avec effort, fit tête au vent et tendit son front à la pluie fine, vannée par la tempête, la douce pluie marine un peu salée qui voyageait dans l'air comme une fumée. Il ramassa sur la terrasse les boules cloutées d'acier et le cochonnet de buis, abandonnés le matin, les tambourins et les balles de caoutchouc. Il rangea dans une resserre ces jouets qui ne l'amusaient plus, comme on range les pièces d'un déguisement qui doit servir longtemps. Derrière la fenêtre les yeux de la Pervenche le suivaient, et les gouttes glissantes, le long de la vitre, semblaient ruisseler de ces yeux anxieux, d'un bleu qui ne dépendait ni de l'étain jaspé du ciel, ni du plomb verdi de la mer.

Phil plia les fauteuils de bols, retourna la table en rotin. Il ne souriait pas, en passant, à sa petite amie. Depuis longtemps ils n'avaient plus besoin de se sourire pour se plaire, et rien aujourd'hui ne les conduisait à la joie.

«Encore quelques jours, trois semaines», se dit Phil. Il essuya le sable de ses mains à une touffe de serpolet mouillé, chargée de fleurs et de petits frelons saisis par la pluie, qui attendaient, engourdisse prochain rayon. Il respira sur ses paumes le frais parfum chaste, et résista à une vague de faiblesse, de douceur, à une tristesse d'enfant de dix ans. Mais il regarda contre la vitre, entre les longues larmes de la pluie et les corolles tournoyantes des volubilis défaits, le visage de Vinca, ce visage de femme qu'elle ne montrait qu'à lui, et qu'elle cachait à tous derrière ses quinze ans de jeune fille raisonnable et gaie.

Une éclaircie retint l'averse dans la nue, entr'ouvrit au-dessus de l'horizon une plaie lumineuse, d'où s'épanouit un éventail renversé de rayons, d'un blanc triste. L'âme de Philippe s'élança au-devant de cette trêve, quêtant le bienfait, la détente que ses seize ans tourmentés revendiquaient naïvement. Mais, tourné vers la mer, il sentait derrière lui la fenêtre fermée et Vinca appuyée à la vitre.

«Encore quelques jours, se répéta-t-il. Et nous serons séparés. Que faire?»

Il ne songea même pas que la fin des vacances, l'an dernier, avait fait de lui un jeune garçon malheureux, puis calmé par le retour à Paris et l'externat, et résigné à des consolations dominicales. L'année dernière, Philippe avait quinze ans; chaque anniversaire relègue, dans un passé trouble et misérable, tout ce qui n'est pas Vinca et lui. L'aime-t-il donc à ce point? Il s'interrogea, ne trouva pas d'autre mot que le mot amour, et rejeta rageusement ses cheveux hors de son front.

«Ce n'est peut-être pas que je l'aime tant que ça, mais elle est à moi! Voilà!»

Il se retourna vers la maison et cria dans le vent:

--Vinca! Viens! Il ne pleut plus!

Elle ouvrit la porte et se tint sur le seuil comme une malade, en haussant une épaule contre son oreille d'un air craintif.

--Viens, voyons! La mer redescend, elle va remporter la pluie!

Elle banda ses cheveux d'un foulard blanc noué sur la nuque et ressembla à une blessée.

--Viens jusqu'au Nez, au moins, c'est sec sous le rocher.

Elle le suivit sans mot dire, dans le sentier de la douane en corniche à flanc de falaise. Ils foulaient l'origan poivré et les derniers parfums du mélilot. Au-dessous d'eux, la mer claquait en drapeaux déchirés et léchait onctueusement les rocs. Sa force repoussait vers le haut de la falaise des bouffées tièdes, qui portaient l'odeur de la moule et l'arôme terrestre des petites brèches où le vent et l'oiseau sèment, en volant, des graines.

Ils parvinrent à leur retraite, sèche, bien abritée sous une proue de rochers, aire sans rebords d'où l'on semblait voguer vers la haute mer. Philippe s'assit à côté de Vinca, qui appuya sa tête à son épaule. Elle paraissait épuisée et ferma aussitôt les yeux. Ses joues brunes, roses et rondes, sablées de grains roux, veloutées d'un duvet ras d'une suavité végétale, avaient pâli depuis le matin, de même que sa bouche fraîche, toujours un peu fendillée comme un fruit mordu par l'ardeur du jour.

Après le déjeuner, au lieu d'opposer aux plaintes de son «amoureux d'enfance» son bon sens habituel de petite bourgeoise intelligente, têtue et douce, elle avait éclaté en larmes, en aveux désespérés, en amères constatations qui haïssaient leur jeunesse, l'avenir hors d'atteinte, la fuite impossible, la résignation inacceptable... Elle avait crié: «Je t'aime!» comme on crie «Adieu!» et: «Je ne peux plus te quitter!» avec des yeux pleins d'horreur. L'amour, grandi avant eux, avait enchanté leur enfance et gardé leur adolescence des amitiés équivoques. Moins ignorant que Daphnis, Philippe révérait et rudoyait Vinca en frère, mais la chérissait comme si on les eût, à la manière orientale, mariés dès le berceau...

Vinca soupira, rouvrit les yeux sans soulever sa tête:

--Je ne te fatigue pas, Phil?

Il fit signe que non, admirant, si près des siens, ces yeux bleus dont le bleu, chaque fois plus doux à son coeur, palpitait entre des cils à pointes blondes.

--Tu vois, dit-il, la tempête descend. Il y aura encore grosse mer à quatre heures du matin... Mais nous tenons l'éclaircie, et ce soir un beau lever de pleine lune...

D'instinct, il parlait d'embellie, d'apaisement, menait Vinca vers des images sereines. Mais elle ne répondit rien.

--Tu viendras, demain, jouer au tennis chez les Jallon?

Elle dit non de la tête, les yeux refermés, avec une fureur soudaine, comme si elle refusait à jamais te boire, le manger, le vivre...

--Vinca! pria Philippe sévèrement. Il le faut. Nous irons.

Elle entr'ouvrit la bouche, promena sur la mer un regard de condamnée:

--Nous irons donc, répéta-t-elle. À quoi bon n'y pas aller? À quoi bon y aller? Rien ne changera rien.

Ils songèrent tous les deux au jardin des Jallon, au tennis, au goûter. Ils songèrent, amants purs et forcenés, au jeu qui les déguiserait, demain encore, en enfants rieurs, et se sentirent recrus de fatigue.

«Encore quelques jours, se dit Philippe, et nous serons séparés. Nous ne nous éveillerons plus sous le même toit, et je ne verrai Vinca que le dimanche, chez son père, chez le mien ou au cinéma. Et j'ai seize ans. Seize et cinq vingt et un. Des centaines, des centaines de jours... Quelques mois de vacances, c'est vrai, mais dont la fin est atroce... Et pourtant elle est à moi... Elle est à moi...»

Il s'aperçut alors que Vinca glissait de son épaule. D'un mouvement doux, insensible, volontaire, elle glissait, les yeux fermés, sur la pente du plateau de rochers, si étroit que les pieds de Vinca battaient déjà dans le vide... Il comprit et ne trembla pas. Il pesa l'opportunité de ce que tentait son amie, et resserra son bras autour des reins de Vinca, pour ne se point délier d'elle. Il éprouva, en le serrant contre lui, la réalité bien vivante, élastique, la vigoureuse perfection de ce corps de jeune fille prêt à lui obéir dans la vie, prêt à l'entraîner dans la mort...

«Mourir? À quoi bon?... Pas encore. Faut-il partir pour l'autre monde sans avoir véritablement possédé tout cela, qui naquit pour moi?»

Sur ce roc incliné, il rêva de possession comme en peut rêver un adolescent timide, mais aussi comme un homme exigeant, un héritier âprement résolu à jouir des biens que lui destinent le temps et les lois humaines. Il fut, pour la première fois, seul à décider du sort de leur couple, maître de l'abandonner au flot ou de l'agripper à la saillie du rocher, comme la graine têtue qui, nourrie de peu, y fleurissait...

Il hissa, resserrant ses bras en ceinture, le gracieux corps qui se faisait lourd, et éveilla son amie d'un appel bref:

--Vinca! Allons!

Elle le contempla debout, au-dessus d'elle, le vit résolu, impatient, et comprit que l'heure de mourir était passée. Elle retrouva, avec un ravissement indigné, le rayon du couchant dans les yeux noirs de Philippe, ses cheveux désordonnés, sa bouche et l'ombre, en forme d'ailes, que dessinait sur sa lèvre un duvet viril, et elle cria:

--Tu ne m'aimes pas assez, Phil, tu ne m'aimes pas assez!

Il voulut parler, et se tut, car il n'avait pas de noble aveu à lui faire. Il rougit et baissa la tête, coupable d'avoir,--alors qu'elle glissait vers le lieu où l'amour ne tourmente plus, avant le temps, ses victimes,--traité son amie comme l'épave précieuse et scellée dont le secret seul importe, et refusé Vinca à la mort.

VI

L'odeur de l'automne, depuis quelques jours, se glissait, le matin, jusqu'à la mer.

De l'aube à l'heure où la terre, échauffée, permet que le souffle frais de la mer repousse l'arôme, moins dense, des sillons ouverts, du blé battu, des engrais fumants, ces matins d'août sentaient l'automne. Une rosée tenace étincelait au pied des haies, et si Vinca ramassait, à midi, quelque feuille de tremble, mûre et tombée avant son heure, le revers blanc de la feuille encore verte était humide et diamanté. Des champignons moites sortaient de terre, et les araignées des jardins, à cause des nuits plus fraîches, rentraient le soir dans la resserre aux jouets et s'y rangeaient sagement au plafond.

Mais le milieu des journées échappait aux rets de la brume d'automne, aux fils de la Vierge tendus sur les ronciers chargés de mûres, et la saison semblait rebrousser chemin vers juillet. Au haut du ciel, le soleil buvait la rosée, putréfiait le champignon nouveau-né, criblait de guêpes la vigne trop vieille et ses raisins chétifs, et Vinca avec Lisette rejetaient, du même mouvement, le léger spencer de tricot qui protégeait, depuis le petit déjeuner, le haut de leurs bras et leurs cous nus, bruns hors de la robe blanche. Il y eut ainsi une série de jours immobiles, sans vent, sans nuages sauf des «queues-de-chat» laiteux, lents, qui paraissaient vers midi et s'évanouissaient: des jours si divinement pareils l'un à l'autre que Vinca et Philippe, apaisés, pouvaient croire l'année arrêtée à son plus doux moment, mollement entravée par un mois d'août qui ne finirait pas.

Vaincus par la félicité physique, ils pensèrent moins à la séparation de septembre et quittèrent leur dramatique humeur d'adolescents déjà vieillis, à quinze et seize ans, par l'amour prématuré, le secret, le silence et l'amertume périodique des séparations.

Quelques jeunes voisins, leurs compagnons de tennis et de pêche, laissèrent la mer pour la Touraine; les villas les plus proches se fermèrent; Philippe et Vinca demeurèrent seuls sur la côte, dans la grande maison dont le hall de bois verni sentait le bateau. Ils goûtèrent une solitude parfaite, entre des parents qu'ils frôlaient à toute heure et he voyaient presque pas. Vinca, occupée de Philippe, remplissait pourtant tous ses devoirs de jeune fille, cueillait au jardin des viornes et des clématites pelucheuses pour la table; au potager, les premières poires et les derniers cassis; elle servait le café, tendait à son père, au père de Philippe, l'allumette enflammée, coupait et cousait des petites robes pour Lisette, et vivait, parmi ces parents-fantômes qu'elle distinguait mal et entendait peu, une vie étrange; elle y endurait la demi surdité, la demi-cécité agréables d'un commencement de syncope. Sa jeune soeur Lisette échappait encore au sort commun et brillait de couleurs nettes et véridiques. Lisette ressemblait d'ailleurs à la Pervenche comme un petit champignon ressemble à un champignon plus grand.

--Si je mourais, disait Vinca à Philippe, tu auras toujours Lisette...

Mais Philippe haussait les épaules et ne riait pas, car les amants de seize ans n'admettent ni le changement, ni la maladie, ni l'infidélité, et ne font place à la mort dans leurs desseins que s'ils la décernent comme une récompense ou l'exploitent comme un dénouement de fortune, parce qu'ils n'en ont pas trouvé d'autre.

Par le plus beau matin d'août, Phil et Vinca décidèrent d'abandonner la table familiale et d'emporter, dans une anse à leur taille, leur déjeuner, leurs maillots de bain, et Lisette. Les années précédentes, ils avaient souvent déjeuné seuls, en explorateurs, dans des creux de falaises;--plaisir usé, plaisir gâté maintenant par l'inquiétude et le scrupule. Mais le plus beau matin rajeunissait jusqu'à ces enfants égarés et qui se tournaient parfois, plaintivement vers la porte invisible par où ils étaient sortis de leur enfance. Philippe alla devant, sur le chemin de la douane, portant les havenets pour la pêche d'après-midi, et le filet où tintaient le litre de cidre mousseux et la bouteille d'eau minérale. Lisette, en chandail et maillot de bain, balançait le pain tiède noué dans une serviette, et Vinca fermait la marche, ficelée de sweater bleu et de culottes blanches, chargée de paniers comme un âne d'Afrique. Aux tournants accidentés, Philippe criait sans se retourner:

--Attends, je vais prendre un des paniers!

--Ce n'est pas la peine, répondait Vinca.

Et elle trouvait moyen de diriger Lisette, quand les fougères hautes submergeaient la petite tête et sa calotte de raides cheveux blonds.

Ils choisirent leur crique, une faille entre deux rochers, que les marées avaient pourvue de sable fin, et qui s'évasait en corne d'abondance jusqu'à la mer. Lisette quitta ses sandales et joua avec des coquilles vides. Vinca roula sur ses cuisses brunes sa culotte blanche et creusa le sable humide sous une roche, pour y coucher au frais les bouteilles.

--Tu veux que je t'aide? proposa mollement Philippe.

Elle ne daigna pas répondre et le regarda en riant silencieusement. Le bleu rare de ses yeux, ses joues assombries par le fard chaud qu'on voit aux brugnons d'espalier, la double lame courbe de ses dents, brillèrent un moment avec une force de couleurs inexprimable dont Philippe se sentit comme blessé. Mais elle se détourna, et il la vit sans trouble aller, venir, se baisser agilement, libre et dévêtue comme un jeune garçon.

--On le sait, va, que tu n'as apporté que ta bouche pour manger! cria Vinca. Ah! ces hommes!

L'«homme» de seize ans accepta la raillerie et l'hommage. Il appela sévèrement Lisette quand la table fut mise, mangea les sandwiches que lui beurrait son amie, but le cidre pur, trempa dans le sel la laitue et les dés de gruyère, lécha sur ses doigts l'eau des poires fondantes. Vinca veillait à tout comme un jeune échanson au front ceint d'une bandelette bleue. Elle détachait pour Lisette l'arête des sardines, dosait la boisson, pelait les fruits, puis se hâtait de manger, à grands coups de ses dents bien plantées. La mer descendante chuchotait bas, à quelques mètres; une batteuse à grain bourdonnait là-haut sur la côte, et la roche, barbue d'herbe et de fleurettes jaunes, distillait près d'eux une eau sans sel, qui sentait la terre...

Philippe s'étendit, un bras plié sous la tête.

--Il fait beau, murmura-t-il.

Vinca, debout, les mains occupées à essuyer couteaux et verres, laissa tomber sur lui le rayon bleu de son regard, il ne bougea pas, cachant le plaisir qu'il ressentait lorsque son amie l'admirait. Il se savait beau à cette minute, les joues chaudes, la bouche lustrée, le front couché dans un désordre harmonieux de cheveux noirs.

Vinca reprit sans mot dire sa besogne de petite squaw et Philippe ferma les yeux, bercé par le reflux, une lointaine cloche de midi, la chanson à mi-voix de Lisette. Un prompt et léger sommeil descendit sur lui, sommeil de sieste, percé par chaque bruit, mais utilisant chaque bruit au profit d'un rêve tenace: gisant sur cette côte blonde, après une dînette d'enfants, il fut en même temps un Phil très ancien et sauvage, dénué de tout, mais originairement comblé, puisqu'il possédait une femme...

Un cri plus haut l'obligea à soulever ses paupières; près de la mer que l'éclat de midi et la lumière verticale privaient de sa couleur, Vinca, penchée sur Lisette, soignait quelque écorchure, tirait une épine d'une petite main levée et confiante... L'image ne troubla pas le songe de Philippe, qui referma les yeux:

--Un enfant... C'est juste, nous avons un enfant...

Son rêve viril où l'amour, devançant l'âge de l'amour, se laissait lui-même distancer par ses fins généreuses et simples, fonça vers des solitudes dont il fut le maître. Il dépassa une grotte,--un hamac de fibres creusé sous une forme nue, un feu rougeoyant qui battait de l'aile à ras de terre,--puis perdit son sens divinatoire, sa puissance de vol, chavira, et toucha le fond moelleux du plus noir repos.

VII

—-C'est incroyable ce que les jours raccourcissent!

--Pourquoi incroyable? Vous dites ça tous les ans à la même époque. Ce n'est pas vous qui changerez quelque chose au solstice, Marthe.

--Qui vous parle de solstice? Je ne lui demande rien, au solstice; qu'il me rende la pareille.

--L'inaptitude des femmes à certaines connaissances est bien curieuse. En voilà une à qui j'ai expliqué vingt fois le système des marées, et elle reste comme un mur devant la syzygie!

--Auguste, ce n'est pas parce que vous êtes mon beau-frère que je vous écouterai plus que les autres...

--Seigneur! je n'en suis plus à m'étonner que vous ne vous soyez pas mariée, Marthe. Ma femme, pousse-moi le cendrier, veux-tu?

--Si je te le pousse, où veux-tu qu'Audebert mette les cendres de sa pipe?

--Madame Ferret, ne vous mettez pas martel en tête, il y a assez de coquilles d'ormeaux, que les enfants ont semées sur toutes les tables.

--C'est votre faute, Audebert. Le jour où vous leur avez dit: «C'est joli, ces coquilles d'ormeaux, ça ferait des cendriers artistiques», vous avez transformé leur vagabondage sur les rochers en mission de confiance. Pas vrai, Phil?

--Oui, monsieur Ferret.

--C'est même pour cette mission-là que votre fille a abandonné sa première entreprise commerciale, Ferret. Vinca avait inventé, savez-vous quoi? de s'aboucher avec Carbonieux, le grand marchand d'oiseaux et de graines, pour lui fournir des os de margat où les serins s'aiguisent le bec en cage! Vinca, dis un peu si je mens?

--Non, monsieur Audebert.

--Elle est plus commerçante qu'on ne croit, la mâtine. Je me reproche quelquefois...

--Oh! Auguste, tu vas recommencer?