Part 2
Mais, dit le mourant, si ton emploi etait de me servir, je suis donc d'une nature fort superieure a la tienne; et puis comment oses-tu dire que tu es mon bon genie, quand tu m'as laisse tromper dans tout ce que j'ai entrepris, et que tu me laisses mourir moi et ma maitresse miserablement ? Helas! c'etait ta destinee, dit Topaze. Si c'est la destinee qui fait tout, dit le mourant, a quoi un genie est-il bon ? Et toi, Ebene, avec tes quatre ailes noires, tu es apparemment mon mauvais genie? Vous l'avez dit, repondit Ebene. Mais tu etais donc aussi le mauvais genie de ma princesse ? Non, elle avait le sien, et je l'ai parfaitement seconde. Ah! maudit Ebene, si tu es si mechant, tu n'appartiens donc pas au meme maitre que Topaze ? vous avez ete formes tous deux par deux principes differents, dont l'un est bon, et l'autre mechant de sa nature ? Ce n'est pas une consequence, dit Ebene, mais c'est une grande difficulte. Il n'est pas possible, reprit l'agonisant, qu'un etre favorable ait fait un genie si funeste. Possible ou non possible, repartit Ebene, la chose est comme je te le dis. Helas! dit Topaze, mon pauvre ami, ne vois-tu pas que ce coquin-la a encore la malice de te faire disputer pour allumer ton sang et precipiter l'heure de ta mort? Va, je ne suis guere plus content de toi que de lui, dit le triste Rustan: il avoue du moins qu'il a voulu me faire du mal; et toi, qui pretendais me defendre, tu ne m'as servi de rien. J'en suis bien fache, dit le bon genie. Et moi aussi, dit le mourant; il y a quelque chose la-dessous que je ne comprends pas. Ni moi non plus, dit le pauvre bon genie. J.'en serai instruit dans un moment, dit Rustan. C'est ce que nous verrons, dit Topaze. Alors tout disparut. Rustan se retrouva dans la maison de son pere, dont il n'etait pas sorti, et dans son lit ou il avait dormi une heure.
Il se reveille en sursaut, tout en sueur, tout egare; il se tate, il appelle, il crie, il sonne. Son valet de chambre, Topaze, accourt en bonnet de nuit, et tout en baillant. Suis-je mort, suis-je en vie? s'ecria Rustan; la belle princesse de Cachemire en rechappera-t-elle?.... Monseigneur reve-t-il ? repondit froidement Topaze.
Ah! s'ecriait Rustan, qu'est donc devenu ce barbare Ebene avec ses quatre ailes noires ? c'est lui qui me fait mourir d'une mort si cruelle.--Monseigneur, je l'ai laisse la-haut qui ronfle; voulez-vous qu'on le fasse descendre?--Le scelerat! il y a six mois entiers qu'il me persecute; c'est lui qui me mena a cette fatale foire de Cabul; c'est lui qui m'escamota le diamant que m'avait donne la princesse; il est seul la cause de mon voyage, de la mort de ma princesse, et du coup de javelot dont je meurs a la fleur de mon age.
Rassurez-vous, dit Topaze; vous n'avez jamais ete a Cabul; il n'y a point de princesse de Cachemire; son pere n'a jamais eu que deux garcons qui sont actuellement au college. Vous n'avez jamais eu de diamant; la princesse ne peut etre morte, puisqu'elle n'est pas nee; et vous vous portez a merveille.
Comment! il n'est pas vrai que tu m'assistais a la mort dans le lit du prince de Cachemire? Ne m'as-tu pas avoue que, pour me garantir de tant de malheurs, tu avais ete aigle, elephant, ane raye, medecin, et pie?--Monseigneur, vous avez reve tout cela: nos idees ne dependent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Dieu a voulu que cette file d'idees vous ait passe par la tete, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.
Tu te moques de moi, reprit Rustan; combien de temps ai-je dormi?--Monseigneur, vous n'avez encore dormi qu'une heure.--Eh bien! maudit raisonneur, comment veux-tu qu'en une heure de temps j'aie ete a la foire de Cabul il y a six mois, que j'en sois revenu, que j'aie fait le voyage de Cachemire, et que nous soyons morts, Barbabou, la princesse, et moi?--Monseigneur, il n'y a rien de plus aise et de plus ordinaire, et vous auriez pu reellement faire le tour du monde, et avoir beaucoup plus d'aventures en bien moins de temps.
N'est-il pas vrai que vous pouvez lire en une heure l'abrege de l'histoire des Perses, ecrite par Zoroastre? cependant cet abrege contient huit cent mille annees. Tous ces evenements passent sous vos yeux l'un apres l'autre en une heure; or vous m'avouerez qu'il est aussi aise a Brama de les resserrer tous dans l'espace d'une heure que de les etendre dans l'espace de huit cent mille annees; c'est precisement la meme chose. Figurez-vous que le temps tourne sur une roue dont le diametre est infini. Sous cette roue immense est une multitude innombrable de roues les unes dans les autres; celle du centre est imperceptible, et fait un nombre infini de tours precisement dans le meme temps que la grande roue n'en acheve qu'un. Il est clair que tous les evenements, depuis le commencement du monde jusqu'a sa fin, peuvent arriver successivement en beaucoup moins de temps que la cent-millieme partie d'une seconde; et on peut dire meme que la chose est ainsi.
Je n'y entends rien, dit Rustan. Si vous voulez, dit Topaze, j'ai un perroquet qui vous le fera aisement comprendre. Il est ne quelque temps avant le deluge, il a ete dans l'arche; il a beaucoup vu; cependant il n'a encore qu'un an et demi: il vous contera son histoire, qui est fort interessante.
Allez vite chercher votre perroquet, dit Rustan; il m'amusera jusqu'a ce que je puisse me rendormir. Il est chez ma soeur la religieuse, dit Topaze; je vais le chercher, vous en serez content; sa memoire est fidele, il conte simplement, sans chercher a montrer de l'esprit a tout propos, et sans faire des phrases. Tant mieux, dit Rustan, voila comme j'aime les contes. On lui amena le perroquet, lequel parla ainsi.
_N. B._ Mademoiselle Catherine Vade n'a jamais pu trouver l'histoire du perroquet dans le portefeuille de feu son cousin Antoine Vade, auteur de ce conte. C'est grand dommage, vu le temps auquel vivait ce perroquet.--Cette note existe des 1764. B.