Part 16
Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le prétexte de la garer d’une voiture:
--Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.
Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.
Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:
--A demain!...
Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg. Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire, semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la salua très poliment, et s’excusa:
--Oh! pardon, madame!...
Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue de vue.
On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.
Ce fut un petit incident de quartier.
LVI
Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme de celui-ci;--point de jeune fille, il est vrai.--Ils venaient faire visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles: à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.
Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs levèrent ensemble quatre doigts gantés.
--Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une entière assurance.
Qu’entendaient-ils par là?...
Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se plaisaient extrêmement en Poitou.
Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir. Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès. Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins, «au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...
Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur, qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien contents...
Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur fut ouvert plus tard,--chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé, tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial et simple?
Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un bien? Le Paradis, c’est trop beau...
Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin, les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du soir: chacun s’habillait pour dîner.
A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de Jeannot...»
Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part, madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux, l’ingrate d’Yvernaucourt.
Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour, etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec mademoiselle Hélène de Quatrespée»,--c’était bien, mais un peu sec, et frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir: quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»
A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées, ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une fort jolie voix de baryton ténorisant!...»
Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue de Varenne à Nouaillé:
--Lisez donc, dit-elle; c’est comique!
FIN
IMP. CHOGNARD.--ENGHIEN-LES-BAINS.--7971-7-18