Part 9
--Tais-toi, lui dit Bellamare; rien ne vaut un homme de coeur, et rien n'est meilleur pour la santé qu'un bon mouvement!--Voyons, mes cabotins bien-aimés, est-ce que, depuis ce moment-là, nous ne sommes pas plus heureux que nous ne l'étions en quittant cette forteresse de malheur? Nous emportions une fortune qui vraiment nous était trop amère! Nous avions besoin de détester les sauvages qui nous l'avaient donnée au prix d'une de nos têtes les plus chères. Chacune des jouissances que cet argent nous eût procurées nous eût serré le coeur comme un remords, et nous n'aurions jamais pu nous égayer sans voir au milieu de nous la face pâle de Marco. A présent, cette figure nous sourira; car, si le brave enfant pouvait revenir, il nous dirait: «Ne pleurez plus, ce que vous n'avez pu faire pour me sauver, vous l'avez fait pour un autre, et, cette fois, vous avez réussi.» Allons, Moranbois, ne sois plus triste. Est-ce parce que, pour la première fois de ta vie, tu as _été tombé_, mon hercule? Avais-tu la prétention de battre à toi seul trente hommes? Est-ce comme caissier que tu soupires? Qu'est-ce qu'il y a de si dérangé dans nos finances? Quand nous sommes partis d'ici, il y a cinq semaines, nous n'avions pas grand'chose: nous nous sommes trouvés bien fiers de tant gagner en si peu de temps, ce n'était pas naturel, ça ne pouvait pas durer; mais nous voilà encore sur nos pieds, puisque nous avons nos instruments de travail, nos décors et nos costumes. Un de nous retrouve par miracle le premier fonds de roulement. Nous allons nous reposer en mer, saluer en passant _lo scoglio maledetto_ et lui faire un pied de nez; après quoi, nous travaillerons, et nous serons tous des talents de premier ordre, vous verrez! Purpurin lui-même dira des vers corrects. Que voulez-vous! nous avons beaucoup souffert ensemble, et les heures de dévouement nous ont grandis. Nous avons gagné quelque chose de plus que la richesse, nous sommes devenus meilleurs. Nous nous aimons davantage; nous nous chamaillerons peut-être encore aux répétitions, mais nous sentons bien d'avance que nous nous pardonnerons tout et que nous pourrions nous battre sans cesser de nous aimer. Allons! depuis le départ de Saint-Clément, tout est pour le mieux, et je bois à la santé des brigands!
La parole de Bellamare gouvernait nos âmes, et je ne sais aucun découragement dont elle ne nous eût arrachés. Nous étions, comme tous les artistes, très-railleurs et très-facétieux les uns avec les autres; mais lui, le plus facétieux et le plus railleur de tous, il avait une conviction si ardente dans les occasions sérieuses, qu'il nous rendait enthousiastes comme lui.
Nous n'eûmes donc pas un regret pour notre fortune évanouie, et Moranbois dut en prendre son parti comme les autres.
Durant la traversée, nous eûmes tous la préoccupation de retrouver _lo scoglio maledetto_. Nous l'eussions certes reconnu entre mille; mais nous ne le rencontrâmes certainement pas, ou nous le rencontrâmes durant la nuit. En vain interrogions-nous les gens de l'équipage et les passagers; on ne pouvait nous renseigner, puisque nous avions baptisé notre île au hasard, et qu'aucun de nous n'était assez géographe pour mettre les gens compétents sur la trace. Deux ou trois fois, il nous sembla qu'elle nous apparaissait dans la brume du soir: c'était un rêve. Là où nous pensions voir des formes connues, il n'y avait rien.
--Gardons ce rocher dans notre imagination, nous dit Léon. Il y sera toujours plus terrible et plus beau que la vision réelle ne nous le rendrait.
--Plus beau! s'écria Régine: tu l'as trouvé beau, toi? Les poëtes sont-ils assez fous!
--Non, reprit Léon, les poëtes sont sages, ils sont même les seuls sages qui existent. Quand les autres s'inquiètent et s'effrayent, ils rêvent et contemplent; tout en souffrant, ils voient: ils ont, jusqu'à la dernière heure, la jouissance de regarder et d'apprécier. Oui, mes amis, c'était un lieu splendide, et jamais je n'ai si bien compris la fascination de la mer que durant cette semaine d'angoisses où nous étions seuls face à face et côte à côte avec elle, toujours menacés et insultés par son aveugle colère, toujours protégés par cette roche qu'elle ronge depuis des siècles incalculables sans pouvoir la dévorer. Nous étions pourtant en plein dans le ventre du monstre, et j'ai souvent pensé alors à la légende de Jonas dans la baleine. Sans doute le prophète était échoué comme nous sur un écueil. Dans son temps, on racontait tout en métaphore, et peut-être son refuge avait-il la forme fantastique du Léviathan de la Bible; peut-être, comme nous, y avait-il pu creuser une grotte pour s'abriter durant ses trois jours et trois nuits de naufrage.
--Ton explication est ingénieuse, dit Bellamare; mais raconte-nous donc tes impressions de sept jours et de sept nuits dans le ventre du rocher, car, pour moi, j'avoue n'avoir pas eu la sagesse d'admirer autre chose que notre persistance à ne pas vouloir y mourir.
--Raconter les contemplations à chaque instant interrompues par le spectacle du martyre des autres est impossible, reprit Léon. Vous ne vouliez pas mourir, vous autres, et chacun de vous était providentiellement soutenu par son instinct ou sa pensée dominante. Régine pensait à faire son salut à la condition de ne plus jeûner; Lucinde se sentait encore trop belle pour quitter la partie; Anna...
--Ah! moi, dit Anna, je n'étais soutenue par rien. Je me laissais aller à mourir.
--Non! puisque tu criais de peur en voyant venir la mort.
--Je criais sans savoir pourquoi; cependant, lorsque je me calmais, c'était par la pensée de revoir dans un autre monde les deux pauvres petits enfants que j'ai perdus... Mais parlons des autres, si ça ne vous fait rien!
--Moi, dit Bellamare, je pensais à vous tous, et jamais je ne vous ai si bien appréciés tous. Mon amitié pour vous se mêlait à mon sentiment d'artiste, et j'ai dû rabâcher souvent à mon insu cette réflexion qui ne me sortait pas de la tête: «Quel dommage qu'il n'y ait pas là un public éclairé pour voir comme ils sont beaux et dramatiques!» Sérieusement, je prenais machinalement note de tous les effets. J'étudiais les guenilles, les poses, les groupes, les aberrations, l'accent, la couleur et la forme de toutes ces scènes de désespoir, d'héroïsme et de folie!
--Et moi, dit Impéria, j'entendais continuellement une musique mystérieuse dans le vent et dans les vagues. A mesure que je m'affaiblissais, cette musique prenait plus de suite et d'intensité. Un moment est venu, c'est durant les derniers jours, où j'aurais pu noter des motifs admirables et des harmonies sublimes.
--Moi, dit Lambesq, j'étais irrité par le bruit sec que rendaient les pierres amoncelées par nos travaux d'installation quand le vent les dispersait: c'était comme les applaudissements dérisoires d'un public en déroute, et j'étais furieux contre le chef de claque qui laissait aller notre succès à la dérive.
--Vous voyez bien, reprit Léon, que vous étiez tous rattachés à la vie par la force de l'habitude et par l'obstination de la spécialité. Il n'est donc pas étonnant que, jusqu'au moment où j'ai vu la tartane cingler sur nous et la figure de Moranbois se dresser sur le tillac, j'aie été préoccupé et soutenu par le besoin d'admirer et de décrire. Cet archipel où nous étions enfermés, ces roches dénudées et déchiquetées qui prenaient à la base tous les reflets glauques de la mer, et au sommet toutes les nuances éthérées du ciel, ces formes bizarres, repoussantes, cruelles des îlots déserts que nous ne pouvions pas atteindre, et qui semblaient nous appeler comme des instruments de supplice, avides de nous broyer et de nous déchirer sous leurs dents aiguës, tout cela était si grand et si menaçant, que je me sentais avide de me mesurer, par la poésie, avec ces choses terribles. Plus je sentais notre abandon et notre impuissance, plus j'avais soif d'écraser par le génie de l'inspiration ces mornes géants de pierre et cette implacable fureur des flots. Il m'était indifférent de mourir, pourvu que j'eusse eu le temps de composer un chef-d'oeuvre et de le graver sur le rocher.
--Et ce chef-d'oeuvre, tu l'as fait? m'écriai-je. Tu vas nous le dire!
--Hélas! répondit Léon, j'ai cru le faire! N'ayant plus la force d'écorcher la roche avec un canif, je l'ai écrit sur mon album. Je l'ai gardé précieusement sur ma poitrine durant les jours d'hébétement qui ont suivi notre délivrance. J'essayais de le relire en cachette; je ne le comprenais pas, et je me persuadais que c'était par suite de l'état de faiblesse physique où j'étais tombé. Quand je me suis senti guéri et rassuré, chez le prince Klémenti, j'ai constaté avec épouvante que mes vers n'étaient pas des vers. Il n'y avait ni nombre, ni rime, l'idée même n'avait aucun sens. C'était le produit d'une complète aliénation mentale. Je m'en suis consolé en me disant que cette fureur de rimer jusque dans l'agonie m'avait, du moins, rendu insensible à la souffrance et supérieur au désespoir.
--Mes enfants, dit Bellamare, si nous ne retrouvons pas notre écueil dans cette traversée, il est probable que nous n'aurons jamais ni le temps ni le moyen de le chercher. Ne vous semble-t-il pas inouï qu'à deux journées de l'Italie, en pleine Europe civilisée, sur une mer étroite fréquentée à toute heure, explorée dans tous les sens, nous ayons été perdus sur une île inconnue, comme si nous eussions été en quête d'une terre nouvelle dans un voyage d'exploration vers les pôles? Cette aventure-là est si invraisemblable, que nous n'oserons jamais la raconter. On ne nous croira pas quand nous dirons que le patron et les deux matelots qui nous accompagnaient sont morts sans avoir pu dire le nom de l'écueil, sans le savoir probablement, et que ceux qui sont venus nous y chercher et qui ont dû nous l'apprendre n'ont pas trouvé un seul de nous capable de l'entendre et de le retenir. J'avoue que, pour mon compte, j'étais tout à fait imbécile. J'agissais toujours machinalement, je vous soignais tous, et Impéria m'aidait. Léon et notre pauvre Marco s'occupaient aussi des malades; mais il me serait impossible de dire combien de temps nous avons mis pour gagner Raguse, et j'y ai bien passé deux jours avant de savoir dans quel pays nous étions et sans songer à m'en enquérir.
--J'avouerai la même chose, dit Impéria, et Léon a été plus longtemps, je le parie.
--Savez-vous, reprit Léon, que nous avons peut-être rêvé ce naufrage? Qui peut jurer que ce qu'il voit et entend soit réel?
--J'ai ouï parler, dit Bellamare, d'une croyance, d'une métaphysique ou d'une religion de l'antique Orient qui enseignait que rien n'existe, excepté Dieu. Notre passage sur la terre, nos émotions, nos passions, nos douleurs et nos joies, tout cela n'était que vision, effervescence de je ne sais quel chaos intellectuel: monde latent qui aspirait à être, mais qui retombait sans cesse dans le néant, pour se perdre dans la seule réalité, qui est Dieu.
--Je ne comprends rien à ce que vous contez là, dit Régine; mais je vous jure que je n'ai pas rêvé la faim et la soif sur l'écueil maudit. Toutes les fois que j'y pense, j'ai comme une cloche en branle dans l'estomac.
Nous arrivâmes à Trieste sans avoir retrouvé l'écueil. Là, nous fîmes des recherches et des questions. A l'inspection des cartes détaillées, nous pensâmes et on nous dit que nous devions avoir échoué sur _lo scoglio pomo_, en pleine mer, ou les Lagostini, plus près de Raguse; mais nous dûmes rester dans une éternelle incertitude, d'autant plus qu'un savant nous donna une autre version qui plut davantage à nos imaginations excitées. Selon lui, notre naufrage coïncidant avec la secousse de tremblement de terre qui s'était fait sentir sur les côtes de l'Illyrie, l'écueil irretrouvable devait être spontanément sorti de la mer à ce moment et s'y être replongé ensuite. Ainsi nous n'avions pas été seulement menacés d'y mourir de faim et de froid, mais encore nous eussions pu, à tout instant, disparaître dans le troisième dessous, comme les maudits et les démons d'un dénoûment d'opéra.
En quittant Trieste, où nous jouâmes _les Folies amoureuses_, _Quitte pour la peur_, _les Caprices de Marianne_, _Bataille de dames_, nous parcourûmes le nord de l'Italie en nous adjoignant une troupe française dont quelques sujets étaient passables. Ceux qui ne valaient rien faisaient nombre, et nous pûmes étendre notre répertoire et aborder le drame à beaucoup de personnages: _Trente Ans ou la Vie d'un joueur_, _le Comte Hermann_, etc. Nos affaires ne furent pas mauvaises, et le public se montra très-content de nous. Cependant, le métier perdit pour moi beaucoup de son prestige. Le personnel nouveau était si différent du nôtre! Les femmes avaient des moeurs impossibles, les hommes des manières intolérables. C'étaient de vrais cabotins, dévorés de vanité, susceptibles, grossiers, querelleurs, indélicats, ivrognes. Chacun d'eux avait un ou deux de ces vices; il y en avait qui les possédaient tous à la fois. Ils ne comprenaient rien à notre manière d'être et nous en raillaient. J'avais été élevé avec des paysans assez rudes; ils étaient gens de bonne compagnie en comparaison de ceux-ci. Et tout cela ne les empêchait pas de savoir porter un costume, de se mouvoir en scène avec une certaine élégance et de dissimuler les hoquets de l'ivresse sous un air grave ou ému.
Dans la coulisse, ils nous étaient odieux. Régine seule les tenait en respect par ses moqueries cavalières. Lambesq, à la répétition, leur jetait les accessoires à la tête. Moranbois en remit quelques-uns à leur place à la force du poignet. Bellamare les plaignait d'être tombés si bas par excès de misère et lassitude de leurs déceptions. Il essayait de les relever à leurs propres yeux, de leur faire comprendre que le mal de leur condition venait de leur paresse, de leur manque de conscience dans le travail et de respect envers le public. Ils l'écoutaient avec étonnement, quelquefois avec un peu d'émotion; mais ils étaient incorrigibles.
Il devenait évident pour moi qu'au théâtre la médiocrité conduit fatalement au désordre les gens qui n'ont pas une valeur morale exceptionnelle, et je me demandais si, privé de la direction de Bellamare et de l'influence d'Impéria et de Léon, qui étaient, eux, des êtres d'exception, je ne serais pas tombé aussi bas que ces malheureux acteurs. Le personnel des directeurs de ces troupes ambulantes était le pire de tous. L'insuccès presque continuel les réduisait à la faillite perpétuelle. Ils en prenaient leur parti avec une philosophie honteuse et ne reculaient devant aucun manque de foi pour se rattraper. Ils se demandaient par quel miracle Bellamare, resté pauvre, avait conservé son nom sans tache et ses honorables relations. Il ne leur venait pas à l'esprit de se dire qu'il n'avait pas eu d'autre secret que d'être honnête homme, pour trouver en toute occasion l'appui des honnêtes gens.
Il nous tardait de nous séparer de cet élément hétérogène, et, quand nous nous retrouvâmes en France, vis-à-vis les uns des autres, nous éprouvâmes un grand soulagement. Nous remplaçâmes Marco par un élève du Conservatoire qui n'avait pu être engagé à Paris et qui n'avait aucun talent en propre, puisqu'il se bornait à singer Régnier. Régine et Lucinde nous restèrent comme pensionnaires, et Lambesq demanda à être associé. Nous n'hésitâmes pas à l'admettre. Il avait certes des défauts incorrigibles, une immense vanité, une susceptibilité puérile et un amour de sa propre personne qui était invraisemblable à force d'ingénuité; mais il avait pourtant trouvé un enseignement dans le malheur, et, après nous avoir indignés lors du naufrage, il s'était réhabilité à Saint-Clément et dans la montagne. Il avait fait des réflexions sur les inconvénients de l'égoïsme. Le fond de son coeur n'était pas glacé, il s'était attaché à nous. Il alla jusqu'à proposer à Anna de l'épouser, car Anna avait été sa maîtresse, et dans ce temps-là elle eût voulu être sa femme; mais depuis elle en avait aimé plusieurs autres, et elle refusa, tout en le remerciant et en lui promettant une fidèle amitié.
A ce propos, Anna, qui avait coutume de ne jamais parler du passé, s'expliqua avec moi dans un moment de tête-à-tête amené par le hasard. Je désirais savoir ce qu'elle pensait de Léon, et si les regrets étouffés de celui-ci avaient quelque solide raison d'être.
--Je n'aime pas, me dit-elle, à regarder en arrière. Il n'y a là pour moi que chagrins et désillusions. Je suis très-impressionnable, et je serais dix fois morte, si je n'avais dans le caractère une ressource suprême, qui est d'oublier. J'ai cru aimer bien souvent; mais en réalité je n'ai aimé que mon premier amant, ce fou de Léon, qui eût pu faire de moi une femme fidèle, s'il n'eût été soupçonneux et jaloux à l'excès. Il a été très-injuste avec moi; il s'est cru trompé par Lambesq dans un moment où il n'en était rien; je me suis alors donnée à Lambesq par dépit, et puis à d'autres par ennui, par caprice de désespoir. Songe à cela, Laurence: on plaisante l'amour quand on peut l'appeler fantaisie; mais il y a des fantaisies de galanterie qui sont gaies, et il y en a qui sont tragiques, parce qu'elles ont pour cause l'effroi du souvenir et l'horreur de la solitude. Ne me raille donc jamais; tu ne sais pas le mal que tu me fais, toi qui vaux mieux que les autres, et qui, ne m'aimant pas, n'as pas voulu feindre de m'aimer pour me faire commettre une faute de plus! Si Léon te parle quelquefois de moi, dis-lui que ma vie absurde et brisée est son ouvrage, et que sa méfiance m'a perdue. A présent, il est trop tard... Je n'ai plus qu'à pardonner avec une douceur que l'on prend pour de l'insouciance, et qui finira sans doute par en être.
Notre vie recommençait à être ce qu'elle avait toujours été avant nos désastres, un voyage enjoué sans pertes ni profits, un pêle-mêle d'occupations fiévreuses et de temps perdu, un ensemble de bonnes relations semées de petites brouilles et de chaleureuses réconciliations. Cette vie sans repos et sans recueillement fait peu à peu du comédien de province un être qu'on pourrait considérer, non comme ivre à l'état chronique, mais comme toujours entre deux vins. Le théâtre et le voyage alcoolisent comme des spiritueux. Les plus sobres d'entre nous étaient souvent les plus irritables.
Au commencement de l'hiver, je reçus une lettre qui brisa ma carrière d'artiste et décida de ma vie. Ma marraine, une bonne femme qui est ici marchande d'épiceries, m'écrivait:
«Viens vite. Ton père se meurt!»
Nous étions alors à Strasbourg. Je pris à peine le temps d'embrasser mes camarades, et je partis. Je trouvai mon père sauvé. Mais il avait eu une attaque d'apoplexie à la suite d'une violente émotion, et ma marraine me raconta ce qui s'était passé.
Personne, dans ma petite ville, ne s'était jamais douté de la profession que j'avais embrassée. Les gens de chez nous ne voyagent pas pour leur plaisir. Ils n'ont point d'affaires au dehors, étant tous issus de cinq ou six familles attachées au sol depuis des siècles. Si les jeunes vont quelquefois à Paris, c'est tout. Je n'avais jamais joué la comédie à Paris, et jamais la troupe, nous disions «la société» Bellamare, n'avait eu occasion d'approcher de mon pays. Je n'avais donc pas même pris la peine de cacher mon nom, qui n'avait rien de particulier pour frapper l'attention et qui se prêtait fort bien à mon emploi.
Il arriva pourtant qu'un commis voyageur que j'avais connu à son passage en Auvergne, aux vacances de l'année précédente, se trouva en même temps que nous à Turin, et reconnut ma figure sur la scène et mon nom sur l'affiche. Il essaya de me voir au café où j'allais quelquefois après le spectacle; mais je n'y allai pas ce soir-là. Il partait le lendemain, et l'occasion fut perdue pour moi de lui recommander le secret dans le cas où il repasserait à Arvers.
Il y repassa deux mois plus tard et ne manqua pas de s'informer de moi. Personne ne put lui dire où j'étais et ce que je faisais. Alors, soit bavardage, soit désir de rassurer mes amis inquiets, il leur apprit la vérité. Il m'avait vu de ses propres yeux sur les planches.
D'abord la nouvelle ne causa qu'une surprise hébétée, et puis vinrent les commentaires et les questions. On voulut savoir si je gagnais beaucoup d'argent et si je faisais fortune. Faire fortune, c'est en Auvergne le _criterium_ du bien et du mal. Un métier qui enrichit est toujours honorable, un métier qui n'enrichit pas est toujours honteux. Le commis voyageur ne se fit pas faute de dire que j'étais sur le chemin qui mène à mourir de faim, et que, puisque j'aimais à voir du pays, j'eusse mieux fait de courir pour placer des vins.
La nouvelle fit en un instant le tour de la petite ville et arriva jusqu'à mon père avant la fin du jour. Vous vous souvenez qu'il appelait _comédiens_ les meneurs d'ours et les avaleurs de sabre. Il haussa les épaules et traita de menteurs ceux qui me calomniaient de la sorte. Il vint trouver le commis voyageur à l'auberge où nous voici, et tâcha de comprendre ce dont il s'agissait. Charmé de prendre un peu d'importance aux yeux d'un père de famille alarmé et d'une population ébahie, notre homme me réhabilita un peu en disant que je n'escamotais pas la noix muscade et que je ne dansais pas sur la corde; mais il déclara que j'avais une existence bien précaire, que probablement j'étais en train d'acquérir tous les vices qu'engendre une vie d'aventures, et que ce serait me rendre service que de m'arracher à un milieu qui m'entraînait ou m'exploitait.
Mon pauvre père se retira bien triste et tout rêveur; mais il avait en moi une telle confiance, qu'il ne voulut pas me faire connaître sa première impression. Avec cette patience du paysan qui sait attendre que le blé germe et mûrisse, il voulut ne s'en rapporter qu'à ma prochaine lettre. Je lui écrivais tous les mois, et mes lettres tendaient toujours à maintenir sa sécurité. Je ne lui avais pas raconté mes terribles aventures, et je n'avais plus qu'à lui rendre bon compte de mes études sans lui en dire la nature et le but.
Il se rassura. J'étais un bon fils, je ne pouvais pas le tromper. Si j'étais comédien, c'était sans doute quelque chose d'honorable et de sage qu'il ne pouvait pas juger; mais il lui resta une tristesse sur le coeur, et il en fut plus assidu à l'église afin de prier pour moi.
Très-croyant, il n'avait jamais été dévot. Il le devint, et le curé prit de l'ascendant sur lui. Alors, peu à peu ses inquiétudes furent réveillées et entretenues. On combattit sa confiante apathie, on me présenta à ses yeux comme une brebis égarée, puis comme un pécheur endurci; enfin un jour on lui déclara que, s'il ne m'arrachait aux griffes de Satan, je serais damné, que j'aurais une mort honteuse, terrible peut-être, et que je serais non enseveli en terre sainte, mais jeté à la voirie.
Ce fut le dernier coup pour lui. Il rentra chez lui écrasé, et le lendemain on le trouva presque mort dans son lit. Le sacristain, qui était son ami particulier, ma pauvre marraine, qui est une bonne bête, et la mère Ouchafol, qui est une bête mauvaise, n'avaient pas peu contribué par leurs sots discours et leurs folles idées à désespérer et à tuer mon père.