Le beau Laurence

Part 8

Chapter 83,630 wordsPublic domain

Moranbois revint nous annoncer que la fosse était prête. Nous trouvions que c'était nous séparer trop vite de notre pauvre camarade, comme si nous étions pressés de nous débarrasser d'un spectacle douloureux. Nous voulions passer la nuit à le veiller. Moranbois partageait nos idées; mais il nous avertit que nous n'avions pas de temps à perdre pour plier bagage. Le secret du harem n'avait pas transpiré au dehors; mais, bien que Nikanor ne l'eût pas révélé, les gardiens du dedans l'avaient deviné, et commençaient à le faire pressentir aux habitants de la vallée. Le meurtre des deux enfants ne pouvait manquer d'être regardé comme une chose très-juste, et leur faute comme exécrable. Plus d'une famille professait à la fois le christianisme et l'islamisme. Dans cet étrange pays, la guerre patriotique fait qu'on oublie les dissidences religieuses. On commençait à savoir aussi que les ambitions du prince étaient déçues, que les chefs des montagnes avaient repoussé l'idée de se donner un maître, et que ses soldats, après s'être flattés d'être les premiers dans la confédération, étaient humiliés de son échec. Ils l'attribuaient à ses idées françaises et commençaient à prendre ses histrions en horreur. Voilà ce que le prince avait fait entendre à Moranbois, à qui il venait de parler. Il lui avait donné le conseil d'ensevelir Marco dans un petit bois de cyprès qui faisait partie de son domaine particulier, et non dans le cimetière, où il y avait un coin de rebut pour les suppliciés et pour les ennemis de la religion: laquelle?

Moranbois n'avait pas cru devoir résister. Sachant fort bien que, si nous blessions les croyances du pays, les restes de notre camarade seraient outragés dès que nous aurions le dos tourné, il avait accepté l'offre du prince et creusé lui-même la fosse au lieu que celui-ci lui avait indiqué.

C'était un massif très-touffu où l'on pénétrait par la porte de derrière de la chapelle, en suivant une sinueuse allée de lauriers et de marasques. Nous pûmes donc, en plein jour, et sans être vus du dehors, transporter notre pauvre mort sous cet impénétrable ombrage. Le prince avait à dessein éloigné tous ses gens de ce point de ses dépendances et de la partie du manoir qu'il nous fallait traverser. Nous pûmes déposer quelques instants le corps dans la chapelle grecque; nous voulûmes même qu'il en fût ainsi, non qu'aucun de nous, sauf Régine et Anna, fût très-bon chrétien; mais nous voulions rendre à la victime d'une coutume barbare tous les honneurs dont la barbarie peut disposer.

Quand nous eûmes couché le mort dans son dernier lit, nivelé la terre avec soin, et recouvert la place avec de la mousse et des feuilles sèches, Léon, pâle et la tête découverte, prit la parole.

«Adieu, Marco, dit-il, adieu, toi, la jeunesse, l'espoir, le rire, la flamme de notre famille errante, le doux et filial compagnon de nos travaux et de nos misères successives, de nos joies imprévoyantes et de nos amers désastres! Voici le plus cruel de nos revers, et nous allons te laisser ici, seul, sur une terre ennemie, où il nous faut cacher tes restes comme ceux d'un être maudit, sans qu'il nous soit permis de laisser une pierre, un nom, une pauvre fleur, sur la place où tu reposes.

»Pauvre cher enfant, ton père, un brave ouvrier, ne pouvant s'opposer à ta brûlante espérance, t'avait confié à nous comme à d'honnêtes gens, et parmi nous tu as trouvé des pères, des oncles, des frères et des soeurs, car nous t'avions tous adopté, et nous devions te protéger et te guider longtemps dans la carrière et dans la vie. Tu méritais notre affection, tu avais les plus généreux instincts et les plus charmantes aptitudes. Perdu avec nous sur un écueil au milieu des vagues furieuses, tu as été, malgré ton jeune âge, un des plus dévoués. Une mauvaise influence, un entraînement fatal de la puberté, t'ont livré à un péril que tu as voulu braver, à une folie que tu as expiée effroyablement, mais avec vaillance et résolution, j'en suis certain, puisque nul cri de détresse, nul appel désespéré à tes camarades n'a rompu l'horrible silence de la nuit maudite qui vient de nous séparer pour jamais.

»Pauvre cher Marco, nous t'avons bien aimé, et nous te garderons un souvenir ineffaçable, une bénédiction toujours tendre! Arbres des tombeaux, gardez le secret de son dernier sommeil sous votre ombre. Soyez son linceul, neiges de l'hiver et sauvages fleurs du printemps! Oiseaux qui traversez le ciel sur nos têtes, voyageurs ailés plus heureux que nous, vous êtes les seuls témoins que nous puissions invoquer! La nature, indifférente à nos larmes, rouvrira du moins son sein maternel à ce qui fut un corps, et reportera à Dieu, principe de la vie, ce qui fut une âme. Esprits de la terre, essences mystérieuses, souffles et parfums, forces indéfinissables, recueillez la parcelle de généreuse vitalité que laisse ici cet enfant immolé par la férocité des hommes, et, si quelque malheureux exilé comme nous vient par hasard fouler sa tombe, dites-lui bien bas: «Ici repose Pierre Avenel, dit Marco, égorgé à dix-huit ans loin de sa patrie, mais béni et arrosé des larmes de sa famille adoptive.»

Impéria nous donna l'exemple, et nous baisâmes tous la terre à la place qui cachait le front du pauvre enfant. Nous trouvâmes le prince qui nous attendait dans la chapelle. Il était triste, et je crois qu'il nous parla sincèrement cette fois.

--Mes amis, nous dit-il, je suis navré de ce double meurtre, et, accompli dans de telles conditions, je le regarde comme un crime. Vous allez emporter de nous une triste opinion; mais faites la part de chacun. J'ai voulu introduire quelque civilisation dans ce pays sauvage. J'ai cru qu'il était possible de faire entrer la notion du progrès dans des têtes héroïques, mais étroites et dures. J'ai échoué. Prendrai-je ma revanche? Je l'ignore. Peut-être remporterai-je la palme au moment où la balle d'un musulman me couchera par terre. Peut-être me reverrez-vous en France, rassasié de périls et de déceptions, me consolant au foyer des arts et des lettres. Quel que soit l'avenir, gardez-moi un peu d'estime. Je ne regrette pas de vous avoir associés à une tentative généreuse. Que Rachel soit ici ou ailleurs, l'artiste qui m'a charmé doit garder en toute sécurité de conscience l'hommage de ma satisfaction et de ma gratitude. Il faut que désormais je me prive de plaisirs élevés, et je comprends que ma résidence vous soit devenue odieuse. N'attendons pas qu'elle soit impossible, car, vous le voyez, je ne suis pas toujours un maître aussi absolu que j'ai l'air de l'être. Je vais donner des ordres pour que demain, à la pointe du jour, votre départ s'effectue sans bruit et sans obstacle. Je vous donnerai une escorte aussi sûre que possible, mais soyez armés à tout événement. Je ne puis vous accompagner, ma présence serait une cause d'irritation de plus contre vous. Je sais que vous êtes braves, terribles même, car vous avez gravement maltraité quelques-uns de mes hommes qui se croyaient invincibles. Ceux-là ne sont point à redouter pour le moment; mais ils ont des parents au dehors, et la _vendetta_ est autrement redoutable dans nos montagnes que dans celles de la Corse. Soyez prudents, et, si vous entendez sur votre passage quelque insulte ou quelque menace, faites ce que je fais souvent, ayez l'air de ne pas l'entendre.

Il nous demanda ensuite où nous voulions aller; nous n'en savions rien, mais notre parti fut pris à l'instant de retourner en Italie. Nous avions horreur de l'Orient, et, dans ce premier moment de consternation et d'indignation, il nous semblait que nous y aurions toujours à trembler les uns pour les autres.

--Si vous retournez à Gravosa, dit le prince, ma petite villa est toujours à votre disposition pour tout le temps que vous voudrez. N'emportez pas les décors et les costumes qui pourraient embarrasser et retarder votre marche dans la montagne; je vous les enverrai demain.

Nous fîmes nos paquets dans la soirée même, et le lendemain nous nous présentâmes dès le jour au pont-levis. Les mules, les chevaux et les hommes d'escorte étaient prêts sur les revers du fossé; mais, par une lenteur qui nous parut volontaire, on nous fit attendre longtemps le pont. Enfin nous franchîmes la vallée sans voir personne, et nous entrâmes dans le défilé qui s'enfonçait dans la montagne. Nous n'étions pas sans appréhension; si nous avions des ennemis, ils devaient nous attendre là. Nos guides, au nombre de quatre, marchaient en avant avec insouciance, leurs chevaux allaient plus vite que nos mules, et, quand ils avaient de l'avance, ils ne se retournaient pas pour voir si nous pouvions les suivre, ils continuaient à augmenter la distance entre eux et nous. Si nous eussions été attaqués, ils ne se seraient probablement pas retournés davantage.

Pourtant nous ne fûmes pas inquiétés, nous ne rencontrâmes aucune figure hostile, et nous étions vers trois heures de l'après-midi aux deux tiers du chemin, assez près de la plaine pour nous croire hors de danger. Nous ne savions pas que le danger était précisément à la sortie des États du prince.

Il faisait beaucoup plus chaud qu'à notre première traversée dans ces montagnes, et nos bêtes firent mine de refuser le service. Notre escorte s'arrêta enfin en nous voyant forcément arrêtés, et un des cavaliers nous fit entendre par signes que, si nous voulions boire et faire boire les animaux, il y avait de l'eau à peu de distance.

Nous n'avions pas soif, nous nous étions munis de fioles; mais les bêtes, et surtout celle qui portait notre petite fortune et nos effets les plus précieux, se dirigeaient d'elles-mêmes avec obstination vers le lieu indiqué. Il fallait bien les suivre. Quand nous vîmes dans quel précipice elles nous conduisaient, nous mîmes pied à terre et leur lâchâmes la bride. Nos guides en avaient fait autant de leurs chevaux; un seul d'entre eux les suivit en sautant de roche en roche pour les empêcher de rester trop longtemps dans l'eau. Moranbois retint la mule, qui n'eût pu remonter avec son chargement; mais, avant qu'il l'eût débarrassée de la caisse, c'est-à-dire de la sacoche qui contenait nos valeurs, elle s'échappa de ses mains et s'élança dans le ravin.

Moranbois, craignant qu'elle ne perdît nos richesses, la suivit avec intrépidité. Nous connaissions son adresse et sa force, et l'endroit était praticable, puisqu'un autre homme s'y risquait. Pourtant nous avions l'esprit frappé et nous ne le vîmes pas sans inquiétude s'enfoncer et disparaître sous les broussailles qui tapissaient le talus. Au bout d'un instant, n'y pouvant tenir, je le suivis, sans faire part aux autres de ma préoccupation.

L'abîme était encore plus profond qu'il ne nous avait paru; à la moitié de son escarpement, il devenait moins difficile, et je commençais à voir le fond, quand un homme d'un aspect repoussant de saleté et armé d'un fusil dirigé sur moi sortit de derrière un rocher et me dit en mauvais français:

--Vous pas bouger, pas craindre, pas crier,--ou mort. Vous avancer, vous voir!

Il me saisit le bras et me fit faire deux pas en avant. Je vis alors dans une sorte d'entonnoir à pic où coulait, je crois, un filet d'eau, Moranbois l'intrépide, l'invincible Moranbois, terrassé par six hommes qui le garrottaient et le bâillonnaient. Autour d'eux, une vingtaine d'autres, armés de fusils, de pistolets et de couteaux, rendaient tout espoir de secours impossible. Le guide et les autres montures avaient disparu. Seule, la mule de Moranbois était aux mains de ces bandits qui commençaient à la dépouiller.

Tout cela m'apparut en un clin d'oeil avec une netteté désespérante. Je ne pouvais tirer sur les bandits, sans risquer d'atteindre le prisonnier. Je compris rapidement qu'il fallait me taire.

--Pas faire de mal, reprit l'affreux drôle qui me tenait le bras; rançon, rançon! c'est tout!

--Oui, oui, criai-je de toutes mes forces, rançon, rançon!

Et le truchement cria aussi, répétant probablement le même mot à ses compagnons dans leur langue.

Aussitôt tous les bras se levèrent de notre côté en signe d'adhésion, et mon interlocuteur reprit:

--Vous, laisser là-haut tout, les bêtes et les caisses, les armes, l'argent de poche et les bijoux. Pas de mal à vous.

--Mais lui! m'écriai-je en lui montrant Moranbois, lui, je le veux, ou nous nous ferons tous tuer!

--Aurez lui sain et sauf; faites vite, ou lui mort. Dire là-haut, et filer! trouver lui au bas de montagne.

Je remontai comme un ouragan. Bellamare et Léon avaient entendu des voix étrangères, ils venaient à ma rencontre.

--Remontons, leur dis-je épuisé; aidez-moi, remontons!

En trois mots, tout fut compris, et il n'y eut pas un moment d'hésitation. La défense était impossible, les trois guides qui nous restaient avaient disparu. Sans doute, n'osant se venger eux-mêmes, ils nous avaient conduits et livrés aux brigands de la frontière.

Nous laissâmes tout, même nos manteaux de voyage et nos armes. Nous jetions tout par terre avec une hâte fiévreuse, délirante. Nous n'avions qu'une pensée, courir plus vite au bas de la montagne et retrouver notre ami. On nous trompait peut-être! on l'assassinait peut-être pendant que nous laissions tout pour le sauver. On allait peut-être nous assassiner aussi quand on nous verrait seuls et désarmés. N'importe; une chance de salut pour Moranbois et cent contre nous, il ne fallait pas hésiter.

Le bandit, qui m'avait suivi, était là perché sur une roche, le fusil armé entre les mains. Nous ne faisions aucune attention à lui. Quand il se fut assuré que nous n'emportions rien et que nous y mettions une conscience exaltée, il daigna nous crier: «Merci, Excellences!» d'un air de courtoisie dérisoire qui nous fit partir d'un rire nerveux.

--Lui, lui! s'écria Impéria en tendant au bandit son bracelet de diamants qu'elle était sur le point d'emporter à son bras par mégarde. Ceci pour vous! sauvez notre ami!

Le drôle sauta comme un chat, prit le bracelet et voulut baiser la main qui le lui tendait.

--Lui, lui! répéta Impéria en reculant.

--Courez, reprit-il, courez!

Et il disparut.

Il s'en allait à vol d'oiseau, et nous avions un long circuit à faire. Enfin nous arrivâmes éperdus au lieu désigné. Moranbois était là, couché en travers du sentier, toujours bâillonné, évanoui, les mains liées. Nous nous hâtâmes de le délier et de l'examiner. On nous avait tenu parole, on ne lui avait fait aucun mal; mais les efforts qu'il avait faits pour se dégager l'avaient épuisé. Il fut plus d'une heure sans reprendre connaissance.

Nous l'avions emporté jusqu'à la plaine, car nous avions vu de loin une trentaine de bandits s'abattre sur nos dépouilles, et nous avions peur qu'il ne leur prît fantaisie de venir nous enlever nos habits, peut-être outrager les femmes. Évidemment ils étaient lâches, puisqu'ils avaient agi par ruse; mais nous n'étions plus à craindre, grâce au soin qu'ils avaient pris de nous faire abandonner nos armes.

Quand nous nous trouvâmes en vue de quelques misérables habitations, notre première pensée fut d'y courir; puis nous craignîmes de nous trouver chez des affiliés d'une bande qui venait détrousser les voyageurs à si peu de distance, nous nous jetâmes dans un massif de buis et de lentisques. Nous ne pouvions plus porter Moranbois, nous ne pouvions plus soutenir les femmes. Nous nous laissâmes tous tomber par terre. Moranbois revint à lui, et, au bout d'une heure de repos, où nous n'échangeâmes pas une parole dans la crainte d'attirer de nouveaux ennemis, nous recommençâmes à marcher dans une plaine aride semée de pierres. Nous voulions gagner un petit bois que nous apercevions devant nous, sur la droite de la route; quand nous y arrivâmes, il faisait nuit.

--Il faut nous arrêter ici ou mourir, dit Bellamare. Demain, au jour, nous saurons où nous sommes, et nous aviserons. Allons, mes amis, remercions Dieu! Nous sommes ses enfants gâtés, nous avons sauvé Moranbois!

Ce mot, dit avec une conviction et une gaieté sublimes, réveilla toutes les fibres de nos coeurs. Nous nous jetâmes dans les bras les uns des autres en criant:

--Oui! oui! nous sommes heureux, et Dieu est bon!

L'hercule fondit en larmes; c'était probablement la première fois de sa vie.

La nuit fut froide et nous parut longue. Nous n'avions plus de manteaux pour nous garantir et rien à manger ni à boire après une journée de fatigue et d'émotions terribles; mais personne ne songea à se plaindre, et même aucun de nous ne consentit à faire part aux autres de son malaise et de sa souffrance. Les femmes étaient aussi stoïques que nous. Le _scoglio maledetto_ nous avait _recuits_, comme disait Moranbois, et nous pouvions supporter une dure journée et une mauvaise nuit.

Dès le jour, nous nous orientâmes. Le chemin qui serpentait dans la plaine était bien la route de Raguse; nous n'avions que les montagnes dalmates à traverser, et nous nous mîmes en route, toujours à jeun. Nous rencontrâmes des habitations; nous n'avions pas un sou pour payer un déjeuner quelconque. On se fouilla, on s'éplucha; quelques boutons de manchettes oubliés dans le dépouillement opéré pour la rançon, quelques foulards, une boucle d'oreille, c'était de quoi vivre jusqu'à Raguse, et on se trouvait riche encore pour un jour. Après cela, ce serait la mort ou la mendicité, nouvelle face de cette aventureuse existence qui semblait vouloir ne nous épargner aucune mauvaise chance.

Nous avisions devant nous une petite ferme qui avait un peu l'aspect d'une chênaie normande.

--Allons frapper là, dit Bellamare; mais il s'agit de ne pas faire peur aux gens, et nous avons piteuse mine.--Mesdames, un peu de toilette, s'il vous plaît; redonnez un peu de chic à vos petits chapeaux déformés; rattachez avec des épingles, si vous avez des épingles, vos jupes déchirées.--Messieurs, refaites le noeud de vos cravates...--Et toi, Laurence..., rentre ce bout de courroie qui te fait une queue. Les naturels du pays sont capables de te prendre pour un _Nyam-Nyam_.

Je cherchai et tirai ce bout de courroie; c'était le reste de la petite ceinture que je portais toujours sous mon gilet et qui contenait mes billets de banque. Ne pouvant la déboucler assez vite, je l'avais tirée avec impatience et, comme elle était fort usée, elle s'était rompue. J'avais jeté sur le tas de nos dépouilles opimes ce qui m'était venu à la main, croyant sacrifier ainsi en conscience ma dernière ressource.

Quelle fut ma surprise lorsqu'en regardant la portion qui restait pendue à mes reins, je vis qu'elle contenait encore mes cinq mille francs à peu près intacts!

--Miracle! m'écriai-je; mes amis, la fortune nous sourit, et l'étoile des bohémiens nous protége! Voici de quoi retourner en France sans demander l'aumône. Déjeunons richement, s'il se peut. J'ai de quoi remplacer les boutons de manchettes et les foulards qui vont payer notre écot, car mon papier n'a pas cours dans ce désert.

Nous fîmes un excellent repas champêtre chez des gens très-hospitaliers qui nous parlaient par gestes et qui furent si contents de nous, qu'ils nous firent faire un bon bout de chemin sur une espèce de char antique à roues pleines, qui criait comme un damné. Nos petits cadeaux avaient eu grand succès.

Nous arrivâmes à Raguse moins pimpants que nous n'en étions sortis. Notre premier soin fut de courir au consulat français, où j'échangeai un de mes billets et où nous racontâmes notre triste aventure. Il nous fut dit qu'il n'y avait aucun espoir de recouvrer notre fortune; nous étions bien heureux d'avoir conservé la vie.

Il fallait que les heiduques, c'est le nom que l'on donnait à ces brigands, fussent très-nombreux en ce moment et que leurs bandes eussent peur les unes des autres, puisqu'on n'avait pas pris le temps de nous débarrasser de nos habits et même de nos chemises. Sans doute on ne nous avait pas massacrés pour ne pas attirer d'autres oiseaux de proie par le bruit d'un combat; on s'était contenté de nous dévaliser en gros plutôt que de partager avec de nouveaux venus les menues dépouilles.

Lambesq, qui était soupçonneux, pensa que le prince n'était pas étranger à ce coup de main pour rentrer dans ses dépenses; mais aucun de nous ne voulut partager cette opinion. Le prince n'avait qu'un tort apparent: c'est de nous avoir donné une escorte aussi peu nombreuse et aussi peu sûre; mais ne nous avait-il pas avertis qu'il ne pouvait mieux faire? Et puis étions-nous certains d'avoir été trahis par nos guides? Voyant les bandits en nombre et ne voulant pas se faire tuer pour nous, trois avaient pris la fuite. Le quatrième, celui qui avait dû être pris avec Moranbois, ne pouvant faire espérer une rançon pour lui-même, devait avoir été tué.

Le chancelier du consulat nous dit que certainement nos bandits étaient étrangers au pays. Les indigènes tuent par vengeance et ne dévalisent les morts qu'en temps de guerre. Ils ne connaissent pas la coutume italienne de la rançon. Je me souvins que le drôle avec qui j'avais dû composer avait un type et un accent tout à fait différents de ceux des gens de la contrée.

Tous les commentaires étaient, du reste, bien inutiles, nous étions ruinés sans retour. Nous nous occupâmes du départ pour le surlendemain. Nous ne voulions pas exploiter notre mésaventure en battant la grosse caisse pour faire quelque argent dans le pays; nous étions d'ailleurs trop fatigués pour nous remettre au travail. Le jour suivant, nous vîmes arriver nos costumes et nos décors que le prince nous renvoyait, sans se douter de nos revers. Sans doute, s'il les eût connus, il nous eût offert quelque dédommagement, et peut-être l'eussions-nous accepté sans le souvenir de notre pauvre Marco, qui était désormais entre nous et ses largesses. Nous ne voulûmes même pas lui écrire ce qui nous était arrivé. S'il sévissait contre nos guides, une révolte contre lui pouvait éclater. C'était assez de victimes comme cela.--Nous n'avions qu'une idée, quitter au plus vite ce pays qui nous avait été si désastreux.

Nous achetâmes quelques nippes et nous retînmes nos places sur le bateau à vapeur du _Lloyd_ autrichien pour Trieste. En soupant dans l'unique hôtel de la ville et en causant de notre dernière aventure, Moranbois nous dit qu'il nous coûtait plus cher qu'il ne valait.