Le beau Laurence

Part 7

Chapter 73,999 wordsPublic domain

Il y avait, à ce qu'il me sembla, quelques personnes sur la tour, mais elles ne bougeaient pas. Je pensai que c'était des groupes de cigognes endormies sur les créneaux. Cependant, le jour augmentait, et bientôt il me fut impossible de ne pas reconnaître les têtes de Turcs replacées triomphalement sur leurs tiges de fer. C'était sans doute une infraction aux ordres du prince absent, car son intention ne pouvait pas être de présenter ce défi à la susceptibilité nerveuse de nos actrices; mais c'était un défi de ses gens, peut-être une menace à notre adresse. J'allai doucement réveiller Bellamare pour lui faire part de cette circonstance. Pendant qu'il s'habillait pour venir avec moi s'en assurer, le jour s'était complétement dégagé de la nuit, et nous vîmes distinctement, entre deux créneaux qui nous faisaient face, Marco et Meta qui nous regardaient.

--On les a donc faits prisonniers? me dit Bellamare, et on les a forcés de passer la nuit en compagnie de ces têtes coupées, pour les punir...

La parole expira sur ses lèvres, chaque seconde augmentait l'intensité du rayon matinal. Les deux jeunes gens étaient immobiles comme s'ils eussent été étroitement enchaînés, le menton appuyé sur le rebord de la plate-forme. Leur pâleur était livide, un rictus effrayant contractait leurs bouches entr'ouvertes, ils nous regardaient d'un oeil fixe. Nos gestes et notre appel ne leur faisaient aucune impression... Quelques gouttes de sang suintaient sur la pierre...

--Ils sont morts! s'écria Bellamare en me serrant dans ses mains crispées, on les a décapités... Il n'y a là que leurs têtes!

Je faillis m'évanouir, et, pendant quelques instants, je ne sus où j'étais. Bellamare aussi tournait sur lui-même et chancelait comme un homme ivre. Enfin il raffermit sa volonté.

--Il faut savoir, me dit-il, il faut châtier... Viens!

Nous réveillâmes nos camarades.

--Écoutez, leur dit Bellamare, il y a quelque chose d'atroce, un meurtre infâme... Marco et Meta!... Taisez-vous! pas un mot, pas un cri... Songeons à nos pauvres femmes, qui ont déjà tant souffert!

Il alla fermer leur porte en dehors, et donna la clef à Léon en lui disant:

--Tu n'es pas fort, tu ne pourrais pas nous aider. Je te confie les femmes; si on venait les inquiéter, frappe sur notre tamtam, nous t'entendrons, nous ne sortons pas de la maison. Ne leur dis rien si elles ne s'éveillent pas avant l'heure accoutumée et si elles n'essayent pas de sortir. De leur chambre, elles ne peuvent pas voir cette chose horrible.--Viens, Moranbois! viens, Laurence! pour les muscles, vous valez dix hommes à vous deux; moi aussi, je suis fort quand il le faut.--Et vous, Lambesq, écoutez! vous êtes très-solide aussi; mais vous n'aimiez pas Marco. Êtes-vous assez généreux, assez bon camarade, pour vouloir le venger, même au péril de votre vie?

--Vous en doutez? répondit Lambesq avec un accent de bravoure et de sincérité qu'il n'avait jamais eu sur la scène.

--C'est bien! répondit Bellamare en lui serrant la main avec énergie. Prenons des armes, des poignards surtout, nous n'en manquons pas ici.

Moranbois ouvrit la caisse et, en un clin d'oeil, nous fûmes armés; puis nous nous rendîmes à la tour d'entrée. Elle n'était pas gardée, personne ne paraissait levé dans cette partie de la forteresse; le pont n'était pas encore baissé. Seule, la sentinelle qui veillait sur le bastion voisin nous regarda d'un oeil indifférent et n'interrompit pas un instant ses volte-face monotones. Sa consigne n'avait point prévu notre dessein.

Avant tout, nous voulions nous assurer de la vérité, quelque évidente qu'elle fût. Nous montâmes l'escalier en vis de la tour, et nous n'y trouvâmes que les têtes sanglantes des deux malheureux enfants. Elles avaient été tranchées net par le damas dont les Orientaux se servent si cruellement bien, leurs corps n'étaient point là.

--Laissons leurs têtes où elles sont, dit Bellamare à Moranbois, dont les dents claquaient de douleur et de colère. Le prince revient aujourd'hui, il faut qu'il les voie.

--Eh bien, il les verra, répondit Moranbois; mais je ne veux pas que ces innocents restent en la compagnie de ces charognes de Turcs.

Et, comme il avait besoin d'exhaler sa rage, il arracha les têtes desséchées de leurs supports et les jeta sur le pavé de la cour, où leurs crânes se brisèrent avec un bruit sec.

--Ceci est inutile! lui disait Bellamare.

Mais il ne put l'empêcher, et nous quittâmes la tour après avoir couvert de nos foulards ces deux malheureuses figures que nous ne voulions pas laisser en spectacle dérisoire à leurs bourreaux. Nous prîmes la clef de la tour, et, comme nous en sortions, nous vîmes que, malgré le soleil levé, le pont était toujours dressé, contre l'usage; on nous faisait prisonniers.

--Ça nous est bien égal, dit Moranbois, ce n'est pas dehors que nous avons affaire.

Il y avait deux gardes placés sous la herse. Bellamare les interrogea. Leur consigne leur défendait de répondre, ils eurent l'air de ne pas entendre. En ce moment, le frère Ischirion parut de l'autre côté du fossé. Il portait un panier rempli d'oeufs qu'il avait été chercher dans le village. Donc, il avait été debout assez matin pour savoir ce qui s'était passé la veille ou dans la nuit. Bellamare attendit qu'on l'eût fait rentrer, et, comme Moranbois le secouait rudement pour le faire parler plus vite, nous dûmes prendre sa défense; il était là le seul qui pût nous comprendre et nous répondre.

--Qui a assassiné notre camarade et le groom du prince? dit Bellamare au moine éperdu. Vous le savez, voyons, ne jouez pas la surprise.

--Au nom du grand saint Georges, répondit le moine, ne cassez pas mes oeufs, Excellence! ils sont tout frais, c'est pour votre déjeuner...

--Je vais t'écraser comme une vipère, lui dit Moranbois, si tu fais la sourde oreille. Est-ce toi qui as assassiné ces enfants? Non, tu n'aurais pas eu ce courage; mais c'est toi qui les as espionnés, dénoncés, livrés, j'en suis sûr, et je te réponds que tu ne porteras pas ta sale tête en paradis.

Le moine tomba sur ses genoux, jurant par tous les saints du calendrier grec qu'il ne savait rien, et qu'il était innocent de toute mauvaise intention. Il mentait évidemment; mais les deux gardes, qui regardaient tranquillement la scène, commençaient à s'émouvoir un peu, et Bellamare ne voulait pas qu'ils intervinssent avant d'avoir obtenu une réponse du moine. Il lui fit déclarer que la seule autorité qui pût être responsable d'une exécution dans la forteresse était le commandant Nikanor.

--Et quel autre aurait droit sur les personnes? répondit le moine. En l'absence du prince, il faut bien un maître ici: le commandant a droit de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

--Sur vous, chiens d'esclaves, c'est possible, lui dit Moranbois; mais sur nous, c'est ce que nous allons voir! Où est-elle terrée, ta bête fauve de commandant? conduis-nous à son chenil, vite, et ne raisonne pas!

Le moine obéit en se lamentant sur ses oeufs cassés par les mouvements brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il nous menait à l'antre du tigre; il espérait sans doute que nous n'en sortirions pas.

II

A l'extrémité de la seconde cour, dans une salle voûtée, basse et sombre, nous trouvâmes le commandant couché sur une natte et fumant sa longue chibouque avec une majesté paisible. Il n'était nullement gardé. Nous considérant comme de vils saltimbanques, il ne lui était pas venu à l'esprit que nous pussions lui demander des comptes.

--Est-ce vous qui avez assassiné notre camarade? lui dit Bellamare en italien.

--Je n'ai jamais assassiné personne, répondit le vieillard avec une douceur imposante qui nous ébranla un instant. Et, sans quitter sa nonchalante attitude, il tira une bouffée de tabac de sa pipe et regarda d'un autre côté.

--Ne jouons pas sur les mots, reprit Bellamare. C'est par votre ordre qu'on a égorgé les deux jeunes gens?

--Oui, répliqua Nikanor avec le même sang-froid, c'est par mon ordre. Si vous n'êtes pas contents, adressez-vous au prince, et, s'il me blâme, c'est que je l'aurai mérité; mais je n'ai de comptes à rendre qu'à lui. Soyez prudents et laissez-moi tranquille.

--Nous ne sommes pas venus pour respecter votre repos, reprit Bellamare. Nous vous interrogeons, il faut répondre, que la chose vous plaise ou non. Pourquoi avez-vous condamné ces malheureux?

Nikanor hésita un instant, puis, accentuant la lenteur prétentieuse avec laquelle il parlait italien, il répondit:

--C'est pour une offense personnelle au prince.

--Quelle offense?

--Le prince seul le saura.

--Nous voulons le savoir et nous le saurons, s'écria Moranbois de sa voix enrouée, qui devint terrible.

Et, en un clin d'oeil, saisissant Nikanor par la barbe, il lui retourna la face sur le pavé et lui mit son genou sur la nuque.

Le vieillard crut que son heure était venue, il n'avait pas daigné songer à se défendre; il se dit sans doute qu'il était trop tard, et qu'il allait subir la peine du talion; il garda le silence et ne donna aucun signe d'espoir ou de frayeur.

--Je te défends de le tuer, dit Bellamare à Moranbois, qui était véritablement hors de lui. Je veux qu'il se confesse.

Il nous fit signe, nous fermâmes les portes derrière nous, en poussant la lourde gâchette d'une serrure très-primitive. Le moine nous avait suivis par curiosité ou pour appeler au secours, s'il était nécessaire. Lambesq, avisant des cordes et des bâillons qui étaient là en permanence, le garrotta et le bâillonna lestement. Nous avions dépouillé le commandant de ses armes, et, comme il y avait à une sorte de râtelier une demi-douzaine des longs fusils de la garnison, nous étions en état de soutenir un siége.

--A présent, dit Bellamare, qui avait relevé Nikanor et qui lui tenait un pistolet sur la gorge, vous parlerez.

--Jamais, répondit le montagnard inflexible sans quitter son accent prétentieux et glacé.

--Je vais te tuer! lui dit Moranbois.

--Tuez, reprit-il; je suis prêt.

Que faire? Nous étions désarmés par ce stoïque mépris de la vie. La vengeance était d'ailleurs trop facile.

--Tu nous diras au moins, reprit Moranbois, le nom du bourreau?

--Il n'y a pas de bourreau, répondit le commandant. J'ai tué moi-même les coupables avec ce sabre que vous tenez. Si vous vous en servez contre moi, vous ferez un crime. Moi, j'ai fait mon devoir.

--Je ne te tuerai pas, reprit Moranbois; mais je veux te battre comme un chien, et je te battrai. Mets-toi en défense, tu es l'homme le plus fort du pays, je t'ai vu à l'oeuvre dans les exercices. Allons, défends-toi. Je veux te renverser et te cracher au visage. Seulement, pas un cri, pas un signal à tes gens, ou je te fais sauter la cervelle comme à un lâche.

Nikanor accepta le défi avec un sourire dédaigneux. Moranbois le saisit à la ceinture, et tous deux restèrent embrassés un instant et comme pétrifiés dans la tension de leurs muscles; mais, au bout de cet instant rapide, Nikanor était encore une fois sous les pieds de l'hercule qui lui crachait au visage, et lui coupait les moustaches avec le damas qui avait tranché la tête de Marco.

Nous assistions immobiles à ce châtiment, le sang de notre camarade était entre nous et tout sentiment de pitié; mais nous ne pouvions pas tuer un ennemi désarmé et nous nous tenions prêts à empêcher Moranbois de s'enivrer trop de sa propre colère. Tout à coup nous fûmes enveloppés d'un nuage de fumée, et des balles parties de la fenêtre du rez-de-chaussée crépitèrent autour de nous. Par je ne sais quel miracle, elles ne frappèrent que le malheureux moine, qui eut un bras cassé. Avant que les soldats qui venaient au secours de leur chef pussent recommencer l'attaque, nous avions poussé devant la fenêtre étroite et longue le long et étroit divan du capitaine. Nous étions assiégés, et nous étions ravis d'avoir quelque chose à faire. On battait la porte, mais elle tenait bon. Le commandant évanoui ne bougeait plus, le moine se tordait en vain. Vous pensez bien qu'aucun de nous ne songeait à lui. Nous nous ménageâmes une fente entre le divan et la fenêtre, et nous fîmes une décharge qui éloigna l'ennemi; mais il revint, il fallut se renfermer de nouveau et recommencer. Je crois qu'il y eut un homme blessé. On jugea que nous étions inexpugnables de ce côté-là, on réunit tous les efforts contre la porte, qui céda, mais que Moranbois soutint de manière à ne laisser passage que pour un homme à la fois. Bellamare saisit le premier qui se présenta, il l'étreignit au cou et le jeta sous ses pieds; les autres en se précipitant l'étouffèrent presque en lui marchant sur le corps. Je m'emparai du second. Il nous était facile de saisir le canon de leurs fusils aussitôt qu'ils se présentaient, de détourner le coup et d'attirer l'homme à nous. Cette lutte corps à corps n'était nullement prévue par eux. Ils ne nous croyaient pas capables de résister ainsi. Ils ne se faisaient pas la moindre idée de cette force d'élan spontané qui rend le Français invincible à un moment donné; ils étaient neuf contre nous quatre, mais nous avions l'avantage de la position. Ils vinrent dix, ils vinrent douze, ils étaient tous là; mais trois ou quatre étaient hors de combat, et les autres reculèrent... Ils nous prenaient pour des démons.

Ils revinrent, ils croyaient que nous avions tué leur commandant, ils voulaient le venger, dussent-ils périr un à un. Vraiment ils étaient braves, et, en les terrassant, nous ne pouvions nous résoudre à les égorger. Nous l'aurions pu. A peine étaient-ils dans nos mains que leurs figures exprimaient non la crainte, mais la stupeur, je ne sais quelle horreur superstitieuse, et tout aussitôt la résignation du fatalisme devant une mort qu'ils croyaient inévitable. Nous les laissions étendus par terre et ils ne bougeaient plus, craignant d'avoir l'air de demander grâce.

Je ne sais combien dura cette lutte insensée. Aucun de nous n'en eut conscience. Autant que je pus saisir quelques mots que j'avais appris de leur langue, ils dirent que nous étions sorciers et parlèrent d'aller chercher de la paille pour nous enfumer; mais ils n'en eurent pas le temps: une exclamation du dehors et le son d'une voix bien connue arrêta le combat et termina le siége. Le prince arrivait. Il imposa silence, fit mettre bas les armes et se présenta en criant:

--C'est moi! qu'y a-t-il? expliquez-vous!

Nous étions trop essoufflés pour répondre. Ruisselants de sueur, noirs de poudre, les yeux hors de la tête, nous étions tous bègues.

Bellamare, qui s'était battu comme un lion, fut le plus vite remis, et, imposant silence à Moranbois qui voulait parler, il conduisit le prince auprès du commandant qui avait repris connaissance, comme si l'apparition inespérée de son maître l'eût rappelé à la vie et à la consigne.

--Monseigneur, dit Bellamare, cet homme a coupé de sa propre main la tête à notre camarade Marco et à votre domestique Meta, deux Français, deux enfants, pour une faute, peut-être une espièglerie qu'il n'a pas voulu nous dire, et qu'il a juré de ne dire qu'à vous. Nous étions fous, nous étions ivres, nous étions enragés, et pourtant un seul de nous l'a défié, renversé par terre et lui a coupé la moustache... en lui crachant au visage, je dois et je veux tout dire: s'il n'est pas content, nous sommes prêts à nous battre en duel avec lui, tous, les uns après les autres. Voilà toute la vengeance que nous avons tirée de lui, et, si vous ne la trouvez pas douce, vous en demandez trop à des Français qui ont horreur de la lâcheté féroce et qui regardent comme un infâme le meurtrier de sang-froid. Vos soldats sont venus au secours de leur chef; je ne dis pas qu'ils aient eu tort; ils ont tiré sur nous sans sommation, ce n'est peut-être pas la coutume chez vous; nous nous sommes défendus. Ils ont blessé votre cuisinier en voulant nous tuer. Nous n'y sommes pour rien, il vous le dira lui-même. Nous aurions pu tuer nos prisonniers, et nous ne les avons pas même frappés de nos armes, mais nous avons joué des poings et des bras. S'il leur en cuit, c'est tant pis pour eux! Vous ne nous trouvez pas disposés au repentir, et nous périrons tous avant de dire que vos usages sont humains et que les actes de rigueur commis en votre nom sont justes. Voilà, j'ai dit.

--Et nous t'approuvons, ajouta Moranbois en enfonçant sa casquette de loutre sur son crâne.

Le prince avait écouté sans manifester la moindre surprise, la moindre émotion. Il était devant son escorte, devant Nikanor, qui écoutait impassible et muet aussi. Il jouait son rôle d'homme supérieur; mais il était pâle, et son oeil semblait chercher une solution qui satisfît l'orgueil de ses barbares et les exigences de notre civilisation.

Il se renferma encore un instant dans cette méditation silencieuse avant de répondre, puis il donna rapidement quelques ordres en langue slavone. On emporta aussitôt le moine, on versa un verre d'eau-de-vie à Nikanor qui avait peine à se tenir debout, et à qui le prince ne voulait pas permettre de s'asseoir devant lui; puis tout le monde sortit, et le prince, s'adressant au commandant, lui dit en italien, d'un ton sec et glacé:

--Avez-vous tué Meta et Marco? Répondez dans la langue dont je me sers pour vous interroger.

--Je les ai tués, répondit Nikanor.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

Nikanor répondit en esclavon.

--Je vous ai ordonné, reprit le prince, de répondre en italien.

--Dirai-je cette chose devant des étrangers? répondit le montagnard ému, en rougissant presque.

--Vous la direz, je le veux.

--Eh bien, maître, le valet et le comédien ont vu tes femmes dans le bain.

--Est-ce tout? dit le prince froidement.

--C'est tout.

--Et tu les as tués par colère, en les prenant sur le fait?

--Non, j'étais averti que cela durait depuis quelques jours. Je les ai guettés et saisis dans le couloir de ton appartement, hier, à deux heures après midi. Je les ai menés sans bruit au cachot, et, cette nuit, en présence de tes femmes, j'ai fait tomber leurs têtes qui sont maintenant sur la tour. Nul autre homme que le moine n'a su la cause de leur mort. Ton honneur n'a pas été souillé; j'ai fait ce que tu avais ordonné, ce que tout homme doit faire, ou commander à son serviteur, ou attendre de son ami.

Le prince devint pâle. Il ne pouvait plus nous cacher la similitude de ses moeurs chrétiennes avec les moeurs turques, et il en était profondément humilié. Il essaya pourtant de les justifier à nos yeux.

--Monsieur Bellamare, dit-il en français, si vous étiez marié, et qu'un débauché cynique vînt regarder votre femme nue à travers une porte, lui pardonneriez-vous cet outrage?

--Non, dit Bellamare. Dans mon premier mouvement, je le jetterais probablement par la fenêtre, ou je le précipiterais la tête en avant dans les escaliers; mais je ferais cela moi-même, et, si j'avais affaire à deux enfants, je me contenterais de les chasser à coups de pied au derrière. Dans tous les cas, fussé-je encore plus outragé, eût-on déshonoré ma femme ou ma maîtresse, je ne chargerais aucun de mes amis de couper froidement la tête à mon rival et de la planter en triomphe sur le toit de ma maison.

Le prince se mordit la lèvre, et, se tournant vers Nikanor:

--Vous n'avez jamais compris votre consigne, lui dit-il, et, comme une brute que vous êtes, vous avez interprété à la mode turque les lois et usages de notre nation. Il y a peine de mort contre ceux qui pénètrent dans notre gynécée et qui établissent des rapports coupables avec nos femmes; mais ici le cas était différent, vous n'avez surpris personne dans mon gynécée, et vous avez puni du dernier supplice deux étrangers affranchis de notre autorité et coupables seulement envers leur propre honneur. Allez vous mettre aux arrêts, monsieur, en attendant que votre punition soit décrétée.

Il ajouta d'un ton ferme:

--Justice sera faite!

Mais je crus saisir un regard d'intelligence qui disait au commandant: «Sois tranquille, tu en seras quitte pour quelques jours de prison.»

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvions exiger davantage, et aucune satisfaction à notre dignité ne pouvait rendre la vie à notre pauvre petit camarade. Nous demandâmes seulement au prince, et sur un ton assez raide, que ses restes nous fussent rendus pour être ensevelis avec décence.

--C'est trop juste, répondit-il, évidemment contrarié et troublé de cette demande; mais je ne puis permettre que l'inhumation ait lieu ostensiblement; attendez la nuit.

--Et pourquoi donc? dit Moranbois indigné. Une infamie a été commise chez vous, et vous ne voulez pas que la réparation soit franche? Ça nous est égal, nous n'avons besoin de personne pour enterrer nos morts; mais nous voulons le corps de notre pauvre enfant, nous le voulons tout de suite, et, si on nous le cache, nous le chercherons partout; et, si on veut nous empêcher de le soustraire aux outrages... eh bien, nous voilà reposés, nous recommencerons à houspiller vos janissaires.

Le prince fit semblant de n'avoir pas entendu cette harangue, dont le dernier mot, qui le comparait à un sultan, dut le blesser beaucoup. Il se promenait dans la salle du corps de garde d'un air préoccupé.

--Pardon, dit-il, comme s'il sortait d'une profonde rêverie.

Et, en s'adressant à Bellamare:

--Que me demandez-vous?

--Le cadavre de notre camarade, répondit Bellamare. Votre Altesse disposera de celui de son malheureux domestique comme elle l'entendra.

--Pauvre enfant! dit le prince avec un profond soupir vrai ou simulé.

Et il sortit en nous disant d'attendre un instant. Il ne revint pas; mais, au bout de dix minutes, deux hommes de son escorte nous apportèrent roulé dans une natte le corps mutilé de l'infortuné Marco. Moranbois le prit dans ses bras, et, tandis qu'il l'emportait, Lambesq et moi, nous allâmes chercher la pauvre tête livide sur la tour. Nous portâmes ces tristes restes sur notre théâtre, on les enveloppa dans la robe blanche que le jeune artiste avait portée quelques jours auparavant lorsqu'il avait joué le rôle du lévite Zacharie dans Athalie. Nous lui mîmes une couronne de feuillage sur la tête et brûlâmes des parfums autour de lui. Moranbois sortit pour lui faire creuser une fosse dans le cimetière du village, et Bellamare se rendit auprès de nos actrices pour les informer de ce qu'elles ne devaient plus ignorer. Il était encore de bonne heure; nous en étions surpris, nous avions vécu dix ans depuis le lever du soleil.

Léon avait été en proie à une vive inquiétude jusqu'au moment où il avait vu rentrer le prince. Il avait entendu des coups de fusil; mais on faisait si souvent l'exercice à feu dans les cours du manoir, qu'il n'avait pas vu là un indice certain de notre danger, et, comme il avait donné sa parole de ne pas quitter les femmes, il était resté à son poste.

Il vint nous rejoindre avec elles sur ce théâtre de tragédie à façade byzantine, dont nous avions fait une chapelle funéraire. Si vous voulez vous représenter une scène dramatique rendue comme on ne la joue jamais pour le public, figurez-vous le tableau que composaient à leur insu mes camarades des deux sexes. Épuisé de fatigue morale et physique, je m'étais laissé tomber dans un coin sur l'estrade, et je les regardais; les femmes avaient toutes pris le deuil. Impéria, debout, déposait un pieux baiser sur le front de marbre du pauvre enfant. Les autres femmes, agenouillées, priaient autour de lui. Bellamare, assis sur le bord du théâtre, était morne et immobile. Je ne l'avais vu ainsi qu'une seule fois, sur l'écueil. Léon sanglotait, appuyé sur un fût de colonne du décor. Lambesq, véritablement affecté, entretenait les parfums sur un beau trépied que le prince nous avait prêté pour figurer dans la tragédie, puis il allait de l'un à l'autre comme pour parler, et il ne disait rien. Il se reprochait sa longue inimitié contre Marco, et semblait éprouver le besoin de s'en accuser tout haut; mais tout le monde la lui pardonnait intérieurement. Il s'était vraiment bien conduit dans notre campagne de la matinée, et nous n'avions plus aucune amertume contre un homme qui voulait se réhabiliter.