Part 6
Pendant que nous nous hâtions ainsi, Impéria étudiait _la Marseillaise_, qu'elle n'avait chantée de sa vie et qu'elle n'avait jamais entendu chanter par Rachel; elle savait seulement que, sans voix et sans aucune méthode musicale, la grande tragédienne avait composé une sorte de mélopée dramatique qui était plutôt mimée et déclamée que chantée. Impéria musicienne ne pouvait pas faire si bon marché du thème musical et n'espérait point arriver à la beauté sculpturale, à l'accent voilé et terrible de celle qu'on avait appelée la _muse de la liberté_. Sa voix pure voulait chanter, mais elle était trop douce pour _armer des bataillons_. Elle prit le parti de s'exprimer selon sa nature, dont le fond était calme, résolu et tenace. Elle fit appel aux cordes de sa volonté stoïque et fière; elle fut toute simple, elle chanta toute droite, elle regarda son public en face avec une fixité fascinatrice, elle marcha sur lui en étendant les bras comme si elle eût marché à la mort au milieu des balles avec une indifférence dédaigneuse. Cette interprétation fut un chef-d'oeuvre d'intelligence. La première fois qu'elle l'essaya devant nous, la première strophe nous étonna, la seconde commença de nous agiter, la troisième nous emporta. Ce n'était pas un appel à l'enthousiasme, c'était comme un défi d'autant plus excitant qu'il était froid et hautain.
--C'est cela! dit Moranbois, qui, vous vous en souvenez, était le juge infaillible de l'_effet_, par conséquent du résultat. Ce n'est pas _la Marseillaise_ vociférée aux _titis_, ni drapée pour les artistes; c'est _la Marseillaise_ crachée au visage des _capons_.
Nous ne vîmes le prince qu'à dîner durant tous ces préparatifs. Il avait fort à faire de son côté pour rassembler et attirer son public, dont les principaux membres étaient séparés de lui par des montagnes et des précipices. Tous ces chefs de clan n'étaient pas bien difficiles à héberger. Une salle commune, des tapis et des coussins, ils n'en demandaient pas davantage. Ils apportaient tout leur bagage dans leur ceinture, armes, pipes et tabac. N'admettant pas leurs femmes à se promener et à se divertir avec eux, ils simplifiaient beaucoup les embarras de l'hospitalité. Ce public sans femmes nous refroidit d'abord, mais il excita l'entrain d'Impéria pour _la Marseillaise_.
Lucinde avait repris son rôle de Phèdre, et, sauf le prince et son groom, tout l'auditoire la prit sérieusement pour la célèbre Rachel. Impéria récitait admirablement les tirades du coryphée, mais on n'y faisait pas grande attention. Quand elle parut à la fin en tunique courte, manteau rouge et bonnet phrygien, avec un drapeau aux couleurs de l'insurrection locale, on se ravisa, et _la Marseillaise_ fit le même effet qu'elle avait fait sur nous. On écouta en silence, puis un murmure s'éleva comme un souffle d'orage, puis une sorte de fureur éclata en cris, en trépignements et en menaces. Un éclair passa dans la salle, c'étaient tous les yatagans tirés de la ceinture et brandis au-dessus des têtes. Toutes ces longues figures imposantes, qui depuis le commencement de la représentation nous contemplaient avec une attention majestueuse et froidement bienveillante, devinrent terribles: les moustaches se hérissèrent, les yeux lancèrent des flammes, les poings menacèrent le ciel, Impéria eut peur. Ce public de lions du désert, qui semblait vouloir s'élancer sur elle en rugissant et en montrant les griffes, faillit la faire fuir dans la coulisse; mais Moranbois lui criait de sa voix rauque au milieu du vacarme:
--Tiens ton effet, tiens-le! toujours, toujours!
Elle fit ce qu'elle croyait ne pouvoir faire de sa vie; elle s'avança jusque sur la rampe, bravant le public et gardant son impassible audace, rendue plus émouvante par la délicatesse de sa taille et de son type d'enfant. Alors, ce fut un transport de sympathie dans la salle; tous ces héros de _l'Iliade_, comme les appelait Bellamare, lui envoyèrent des baisers ingénus et lui jetèrent leurs écharpes d'or et de soie, leurs chaînes d'or et d'argent, et jusqu'aux riches agrafes de leurs toques: on en eut pour une heure à tout ramasser.
Le prince avait disparu pendant ce tumulte. Où était-il? Très-naïf avec nous, mais très-malin avec les gens de son pays, il s'était ménagé son effet. Il avait reçu ses hôtes en costume français, prenant plaisir à les agacer par cette affectation, et voulant les forcer à l'accepter pour un métis qui valait tous leurs _pur-sang_. Dans l'entr'acte que lui ménageait le long et bruyant triomphe d'Impéria, il avait été lestement revêtir son plus magnifique costume d'apparat et il avait replacé sa belle moustache de cérémonie, qui était en tout temps postiche, la sienne étant pauvre naturellement. Il fit ainsi son entrée sur la scène et présenta à la prétendue Rachel un énorme bouquet d'anémones de montagne et de fleurs de myrte dont la tige était passée dans un bracelet de diamants.
Il accompagna cette offrande d'un _speech_ en langue du pays, qu'il débita en se tournant vers le public, et qui exprimait l'ardent patriotisme et l'implacable _vendetta_ nationale que le génie de l'artiste avait fait vibrer et tressaillir dans des âmes héroïques. Puis, voyant que le public hésitait à accepter les faciles transformations de sa personne, le prince ajouta quelques mots en touchant son dolman et sa barbe et en frappant sur son coeur. Cela était facile à comprendre. Il leur disait que la valeur d'un homme n'était pas dans un costume qu'on pouvait se procurer avec de l'argent, ni dans une moustache que le barbier pouvait aussi bien replanter qu'abattre, mais qu'elle était dans un coeur vaillant que Dieu seul pouvait vous mettre dans la poitrine. Il accentua si bien ce dernier trait et son geste fut si énergique, qu'il enleva son effet en maître comédien brûleur de planches. Il avait certes étudié Lambesq, et disait tout aussi bien que lui dans son idiome. Nous donnâmes le signal des applaudissements dans la coulisse, et le public entraîné lui fit l'ovation qu'il avait couvée.
Impéria, rentrée au foyer, s'évanouit de fatigue et d'émotion. En reprenant ses esprits, elle vit à ses pieds le monceau d'hommages qui lui avaient été jetés. Elle les fit emporter par Moranbois, comme appartenant à l'association, et, quoi qu'on pût lui dire, il fallut les mettre à la caisse commune. Elle n'en garda que deux belles écharpes dont elle fit cadeau à Lucinde et à Régine, lesquelles n'étaient que pensionnaires. Bellamare exigea pourtant qu'elle reprît le bracelet de diamants pour le porter devant le prince, qui ne comprenait pas les refus, et ne les attribuait qu'au dédain pour la valeur de l'objet offert.
Nous jouâmes ainsi quatre fois la tragédie en un mois devant un auditoire toujours plus nombreux, et toujours _la Marseillaise_ excita les mêmes transports et fit pleuvoir une grêle de cadeaux. C'était comme à Toulon, seulement c'était plus luxueux, et, comme le prince persistait à vouloir persuader aux autres et à lui-même que personne autre que Rachel n'était capable de chanter _la Marseillaise_ comme Impéria la chantait, nous nous vîmes à la tête d'une belle somme et d'une valeur réalisable tant en bijoux anciens et en tissus brodés qu'en couteaux, pipes et autres objets riches et curieux. Impéria se fâchait très-sérieusement quand on essayait de séparer ses intérêts des nôtres. Elle entendait que le traité d'association fût exécuté à la lettre. Elle ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle gratification aux pensionnaires. Lambesq n'en fut point exclu, malgré tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations cyclopéennes qui avaient produit plus d'effet que le jeu correct et approfondi de Léon. Il avait donc contribué à nos succès, on lui devait une récompense. Il ne s'y attendait pas et se montra très-reconnaissant.
Le succès, c'est la vie pour le comédien, c'est la sécurité du présent, c'est l'espérance illimitée, c'est la confiance dans la bonne étoile. Nous étions unis comme frères et soeurs; plus de jalousies, plus de dépits, plus de bourrasques; une obligeance parfaite de tous pour tous, une gaieté intarissable, une santé de fer. Nous avions cette prodigieuse exubérance de vitalité et cette imprévoyance enfantine qui caractérisent la profession quand elle va bien. Nous faisions d'ardentes études, nous introduisions des perfectionnements à notre mise en scène. Bellamare, n'ayant pas les soucis du dehors, était tout à nous et nous faisait faire des progrès réels. Léon n'était plus triste. Le plaisir d'entendre bien dire ses vers par Impéria le remettait en veine d'inspiration. Nous menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps était superbe et nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoupé d'horreurs splendides et de merveilles cachées. Nous n'apercevions pas l'ombre d'un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter; nous allions alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour déjeuner dans les sites les plus sauvages. Nous étions affolés de découvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.
Les habitants de la vallée nous avaient pris en amitié et nous offraient une hospitalité touchante. C'était les plus honnêtes, les plus douces gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrière nous ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les études, les dissertations littéraires, les gais propos, les rires et les gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n'étions jamais épuisés, jamais las.
Le prince s'absentait souvent et toujours inopinément. Se préparait-il à un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti pour en prendre la direction suprême? Meta, qui bavardait plus que nous ne le lui demandions, prétendait qu'il y avait de grandes intrigues pour et contre son maître, qu'il y avait un compétiteur plus sérieux que lui, appelé Danilo Niégosh, lequel réunissait plus de chances dans la province de la Montagne-Noire, où Klémenti échouerait certainement malgré ses efforts, ses dépenses, ses réceptions et son théâtre.
--Il n'y a, disait-il, qu'une chose qui pourrait le faire réussir: ce serait d'enlever aux Turcs, à lui tout seul, une bonne place de guerre. C'est comme ça dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous ensemble, font autant les uns que les autres; aussi les ambitieux voudraient bien faire un coup d'éclat sans avertir personne, ou réussir avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient jugée impossible. C'est comme ça qu'ils font quelquefois des choses étonnantes; mais c'est comme ça aussi qu'il leur en cuit bien souvent pour s'être attaqués à plus fort qu'eux, et c'est toujours à recommencer.
Le groom avait peut-être raison; nous ne pouvions cependant nous empêcher d'admirer ces beaux seigneurs, barbares de moeurs et d'habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner à l'ennemi pour aller vivre dans les pays civilisés. Nous sentions plus d'estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous semblait que les autres chefs n'avaient point à lui envier sa littérature et sa barbe d'emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur vouloir infuser une civilisation dont ils n'avaient aucun besoin, et qui n'avait servi au prince qu'à le dépoétiser de moitié.
Peut-être trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions trop en artistes, c'est possible. L'artiste s'éprend de la couleur locale et se soucie peu des obstacles qu'elle apporte au progrès. Je vous l'ai dit, il ne va pas au fond des idées: il s'y noierait; il est fait d'imagination et de sentiment.
Nous ne discutions pas avec le prince. C'eût été fort inutile et il ne nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver à nos répétitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous pressait comme des citrons pour exprimer à son profit notre esprit et notre gaieté. Avait-il un réel besoin de s'amuser et d'oublier avec nous sa petite fièvre d'ambition, ou s'exerçait-il avec nous à jouer le rôle d'un homme frivole, pour endormir les soupçons de certains rivaux?
Quelle que fût sa pensée, il était parfaitement aimable et bon enfant, et nous ne pouvions pas lui refuser d'être aimables avec lui. Il nous faisait bien payer notre écot à sa table et gagner l'argent de notre traité, car il nous demandait très-souvent la comédie _gratis_ pour lui seul, et il riait à se tordre devant l'excellent comique de Bellamare et la gentillesse burlesque de Marco; mais il ne s'était montré ni défiant ni avare, et nous ne voulions pas être en reste avec lui. S'il n'avait pas toujours un excellent ton, il avait au moins l'esprit de combler nos actrices d'attentions et de prévenances sans faire la cour à aucune. Comme Anna continuait d'avoir la tête fort montée pour lui, nous avions craint quelque tiraillement dans nos rapports à ce sujet. Nous ne faisions pas les pédagogues avec ces dames, mais nous détestions les gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les obligent ainsi à faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore qu'ils ne soient ni l'un ni l'autre. En province et dans une petite troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n'étions pas plus disposés à la subir dans un palais d'Orient que dans les coulisses de Quimper-Corentin. Anna avait été bien avertie que, si le prince lui jetait le mouchoir, nous ne voulions être ni confidents ni témoins.
Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s'abstint de toute galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens; il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intérieur, et nous lui en sûmes beaucoup de gré. Nous lui avons dû un mois de bonheur sans nuage. J'ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice. Combien nous étions loin de prévoir par quelle horrible tragédie nous devions payer sa splendide hospitalité!
Il faut pourtant que j'arrive à ce déchirement, à cette scène atroce dont le souvenir me fait toujours venir une sueur froide à la racine des cheveux.
Nous avions rempli notre engagement. Nous avions joué _Phèdre_, _Athalie_, _Polyeucte_ et _Cinna_. Le prince tint ses promesses et nous fit riches. En réglant avec nous, il nous montra une lettre de Constantinople où on lui apprenait que Zamorini était parti pour la Russie. Cet exploiteur nous faussait compagnie, nous étions dégagés envers lui. Il laissait à notre charge le voyage que nous avions fait, mais nous étions trop bien dédommagés pour nous plaindre, et Bellamare hésitait à décider si nous irions à Constantinople pour notre compte, ou si nous retournerions en France par l'Allemagne. Le prince nous conseillait ce dernier parti; la Turquie ne nous donnerait que déceptions, périls et misères. Il nous engageait à nous rendre à Belgrade et à Pesth, nous prédisant de grands succès en Hongrie; mais il nous pria de ne prendre aucun parti avant une courte absence qu'il était forcé de faire. Peut-être nous demanderait-il encore une quinzaine aux mêmes conditions. Nous promîmes de l'attendre trois jours, et il partit en nous répétant de considérer sa maison comme la nôtre. Jamais il ne se montra plus aimable. Il persistait si bien à prendre Impéria pour Rachel, qu'il lui dit en lui faisant ses adieux:
--J'espère que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de mon sauvage pays, et que vous direz un peu de bien de moi à vos généraux et à vos ministres.
Nous restâmes donc fort tranquilles sous la garde des douze hommes de garnison qui veillaient au service de la maison et à celui de la forteresse, tour à tour domestiques et soldats. Je vous ai dit que c'étaient de beaux hommes graves qui n'entendaient pas un mot de français. Une espèce de lieutenant, qui s'appelait _Nikanor_ (je ne l'oublierai jamais), et qui commandait en l'absence du prince, parlait très-bien italien, mais il ne nous parlait jamais. Nous n'avions point affaire à lui, ses fonctions étant toutes militaires. C'était un grand vieillard dont le regard oblique et la lèvre mince ne nous plaisaient pas. Nous nous imaginions, non sans raison, qu'il avait un profond mépris, peut-être une secrète aversion pour nous.
Notre service immédiat était fait par le frère Ischirion et par le petit Meta, et autant que possible nous nous passions d'eux. Le moine était malpropre, curieux, obséquieux et faux. Le groom était bavard, familier, _loustic mais canaille_, disait Moranbois.
Ce ne fut donc pas sans déplaisir que nous vîmes notre petit Marco se lier jusqu'au tutoiement réciproque avec ce garçon et s'isoler de nous de plus en plus pour courir avec lui dans les cloîtres et dans les offices. Marco répondait à nos reproches qu'il était le fils d'un ouvrier de Rouen, comme Meta était celui d'un ouvrier de Paris, qu'ils avaient parlé le même argot dès l'enfance, que Meta avait tout autant d'esprit que lui, enfin qu'ils n'étaient pas plus l'un que l'autre. Il donnait pour prétexte à son éternelle maraude avec ce Frontin le plaisir de faire enrager le moine, qui était une vieille peste et les détestait tous les deux. Il était facile de voir que le moine les avait effectivement en horreur, bien qu'il ne se plaignît jamais de leurs malices et parût les supporter avec une angélique patience. L'histoire des têtes de Turcs lui était restée sur le coeur. Il les avait retrouvées sur l'autel d'un petit oratoire où il faisait ses dévotions et serrait ses confitures. Il avait fort bien deviné l'auteur de cette profanation. J'ignore s'il s'en était plaint au prince. Le prince avait paru ignorer tout, et les têtes n'avaient jamais reparu.
Comme notre table était désormais aussi bien servie que le permettaient les ressources du pays et les notions culinaires d'Ischirion, nous avions formellement défendu à Marco et à Meta de dérober quoi que ce soit à l'office, et, s'ils continuaient ce pillage, c'était pour leur compte et à notre insu.
Un jour, ils vinrent à la répétition avec des figures toutes bouleversées, riant d'un rire étrange, plutôt convulsif que gai. Nous n'aimions pas que Meta se tînt dans nos jambes pendant l'étude. Il nous dérangeait, touchait à tout et ne faisait que babiller. Bellamare, impatienté, le mit à la porte un peu durement, et gronda Marco qui s'était fait attendre et qui répétait tout de travers. Marco se mit à pleurer. Comme cela ne lui arrivait pas souvent et qu'il était réellement en faute, on crut devoir laisser la leçon de Bellamare entrer un peu en lui, et on ne chercha pas à les réconcilier tout de suite. Après la répétition, il disparut. Nous ne nous sommes jamais pardonné cette sévérité, et Bellamare, si sobre de réprimandes et si paternel avec les jeunes artistes, se l'est reprochée comme un crime.
Nous dînions toujours à trois heures dans le grand réfectoire. Ni Marco ni Meta ne se montrèrent. On pensa qu'ils boudaient comme des enfants qu'ils étaient.
--Qu'ils sont bêtes! dit Bellamare, j'avais déjà oublié leurs méfaits.
Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne. Nous lui demandâmes où étaient les jeunes gens. Il nous répondit qu'il les avait vus sortir avec des lignes pour pêcher dans le lac, que sans doute ils étaient revenus trop tard et avaient trouvé le pont levé, mais qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter. Partout dans le village ils trouveraient des gens empressés à leur donner l'hospitalité jusqu'au lendemain.
La chose était si vraisemblable, nous avions été si bien accueillis toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne conçûmes aucune inquiétude. Cependant, nous fûmes frappés de ce que Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous savions que le prince avait un harem.
--Non pas un harem précisément, lui répondit Léon; c'est, je crois, ce qu'on appelle un _odalik_. Il n'est pas, comme les Turcs, marié à l'une de ses femmes et possesseur des autres par droit d'acquisition. Il a tout simplement plusieurs maîtresses qui sont libres de le quitter, mais qui n'en ont nulle envie, parce qu'elles seraient vendues à des Turcs. Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans les habitudes des femmes de l'Orient, et on les tient cachées, parce que cela est la manière d'aimer ou le point d'honneur des hommes.
--C'est possible, reprit Lambesq; mais savez-vous dans quel coin de ce mystérieux manoir elles sont murées?
--Murées? dit Bellamare.
--Oui, murées, bien murées. On a supprimé toutes les portes qui communiquaient avec la partie du couvent qu'elles habitent; c'est l'ancienne buanderie, où il y a une belle citerne. On a fait de cette buanderie une salle de bains très-luxueuse, on a planté un petit jardin dans le préau, on a bâti un très-joli kiosque, et ces trois dames vivent là sans jamais sortir. Il y a une négresse pour les servir et deux gardiens pour surveiller l'unique porte de leur prison, où le prince se rend la nuit par un couloir pratiqué dans l'épaisseur des murs. Ce cher prince a la lasciveté pudique des Orientaux.
--Comment savez-vous ces détails? lui dit Bellamare avec surprise. Est-ce que vous auriez eu l'imprudence de rôder par là?
--Non; ce serait de mauvais goût, répondit Lambesq, et Dieu sait si ces dames sont des houris ou des guenons! Enfin je n'ai pas été tenté; mais le petit effronté de groom a trouvé dans l'appartement du prince la clef du passage mystérieux, et il s'en est servi plusieurs fois pour voir, sans être aperçu, ces dames dans le bain.
--Il vous l'a dit?
--Non; c'est Marco qui me l'a dit, et même...
--Et même quoi?
--Je ne sais si je dois vous le dire... il me l'a confié un soir qu'il était gris et qu'il se réconciliait avec moi plus qu'il n'était nécessaire. Je me serais bien passé de sa confiance; mais j'avoue que j'étais curieux de voir s'il se moquait de moi, et il m'a donné des détails qui me prouvent... Enfin je crois qu'il est bon que vous le sachiez; Meta l'a emmené avec lui voir la toilette des odalisques, et il en a eu la tête tournée. Je gage qu'il était là hier quand nous l'avons attendu à la répétition, et peut-être la chose n'est-elle pas sans danger pour lui. Je ne sais pas comment les _icoglans_ du prince prendraient la plaisanterie, s'ils le pinçaient en flagrant délit de curiosité.
--Bah! nous ne sommes pas chez les Turcs, reprit Bellamare, on ne l'empalerait pas pour ça; mais le prince serait fort mécontent, je suppose, et je vais m'opposer sévèrement à ces escapades. Marco est un bon et brave enfant; quand il comprendra que ces petites folies-là peuvent porter atteinte à notre honneur, il y renoncera. Vous avez bien fait, Lambesq, de me dire la vérité, et je regrette que vous ne me l'ayez pas dite plus tôt.
On se coucha tranquillement, mais je ne sais quel vague pressentiment troubla mon sommeil et m'éveilla avant le jour. Je pensais à Marco malgré moi, j'aurais voulu qu'il fût rentré.
Il avait tonné dans la nuit et une lourde chaleur s'était concentrée dans les appartements. Me sentant oppressé, je ne voulus pas réveiller mes camarades; je passai sans bruit sur la terrasse que dominait un bastion voisin et d'où l'on voyait, un peu plus loin, la tour d'entrée se dessinant sur un ciel chargé de nuages. La lueur verdâtre du matin faisait ressortir les formes bizarres de ces nuées immobiles. La forteresse, vue ainsi, présentait un amas de masses noires solennellement tristes.