Le beau Laurence

Part 5

Chapter 53,894 wordsPublic domain

Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux, et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait en lui un côté chevaleresque et féodal qui l'empêchait d'être ridicule; mais, comme l'élément français transmis par sa mère s'était atrophié dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparaître n'était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille. Le camée était redevenu pièce de cent sous.

Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous; vêtu comme nous, les défauts d'élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un zézayement désagréable et se servait d'expressions vulgaires ou prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu'on transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont passé par deux ou trois cents représentations! Le prince tenait pourtant à nous les débiter pour nous faire voir qu'il était _au courant_, et, au lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous entretenait d'Odry dans _les Saltimbanques_ ou des aventures scandaleuses de certains rats d'Opéra déjà hors d'âge et parfaitement oubliés.

Il essaya aussi d'être égrillard, bien qu'il fût chaste et froid comme un homme qui a trois femmes, c'est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à nos actrices; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu'il faisait fausse route auprès des autres. S'il manquait souvent de goût, il ne manquait pas de finesse.

Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était mangeable. Le reste était un mélange insensé d'aliments scandalisés de se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caillé, s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte était _gueulard_ comme l'antique. Le groom parisien, qui était un malin singe, l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire d'approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous, graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste comme un lézard, courait de l'un à l'autre, nous versant des flots d'un champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté vite à la tête s'il eût été assez bon pour nous faire perdre la prudence. Moranbois n'était pas difficile, mais il pouvait boire impunément; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s'observer.

Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se réveillant, il nous dit quelques mots au dessert sur l'éternelle lutte du pays contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mêlait à son patriotisme, et il nous donna à entendre qu'il pourrait bien être nommé chef de l'insurrection permanente qui avait pour idée fixe l'unité du pays et son indépendance.

Quelqu'un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de l'attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.

--N'allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous débite mon maître. C'est un homme terrible à la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus que les autres, allez! Ils sont comme ça une cinquantaine de princes qui s'entendent bien pour flanquer des tripotées aux chiens de Turcs, mais qui voudraient tous commander en premier. Mon maître n'y arrivera pas, il est trop Français; sa mère n'était pas plus noble que moi, et son père ne descendait pas tout droit des fameux Klémenti de l'ancien temps. On ne voit pas de bon oeil les genres européens que se donne monsieur, et ces gardes du corps que vous voyez là, plantés comme des chandelles, sans entendre un mot de ce que nous disons, nous méprisent; ils voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut être propre pendant quelque temps.

--S'il veut être propre, c'est pour nous plaire apparemment, dit Régine; mais dis-nous, petit! cette moustache coupée prouve que, d'ici à quelque temps, ton maître ne compte pas sur la guerre, car cette lèvre bleuâtre ne serait pas d'ordonnance?

--Ça prouve peut-être, répondit le groom, que monseigneur veut tenter un coup de main sans être reconnu; on ne sait pas. Ça m'est égal, à moi: la paix, la guerre, ça se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu'on n'en voit pas la différence.

--Des brigands? s'écria Lucinde; j'ai toujours désiré d'en voir. Il y a en a donc par ici?

--Il n'y a que de ça, mademoiselle, et vous en voyez là autour de vous.

--Allons donc! Ces beaux hommes-là?

--Aussi vrai que je vous le dis! C'est comme les loups: ça ne fait pas de mal quand ça n'a pas faim; mais, quand ça manque de tout, gare aux gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes! Ils sont très-doux et même accueillants quand tout va bien chez eux; mais, quand ils sont trop molestés par les Turcs, il faut bien qu'ils prennent aux étrangers de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de même! seulement, c'est sauvage et il ne faudrait pas les agacer! Il y a aussi des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontière, soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien à se méfier. N'allez jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.

Ce garçon intelligent et effronté, qui s'appelait Colinet et que son maître avait surnommé Meta, moitié d'homme, eût volontiers bavardé toute la nuit; mais le prince rentra et nous emmena prendre le café dans son salon, qui était délicieusement arrangé dans un goût bas-empire très-intéressant. Il nous montra tout l'appartement,--sa chambre à coucher, décorée à la française, avec un lit français où il ne couchait pas, préférant s'étendre sur une peau d'ours en hiver et sur une natte en été,--son boudoir et son cabinet de travail. Ces pièces étaient riches, dorées sur toutes les coutures, mais sans caractère ni confortable sérieux. Nous préférâmes rester dans le salon oriental, où nous attendaient de superbes chibouques et des cigares détestables; mais le café épais commençait à nous paraître délicieux. On s'y fait, et le rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu'au commencement.

Le prince s'en abreuva de manière à tomber dans une torpeur qui ressemblait beaucoup au sommeil; Impéria prit sa guipure; Régine, avisant des cartes, défia Moranbois au besigue; Bellamare défia Léon aux échecs; Lambesq prit un numéro du _Siècle_ qui avait trois semaines de date, et Marco s'endormit, ce qui lui arrivait toujours quand il ne pouvait rire et gambader. La soirée menaçait d'être trop paisible pour nous, lorsque le prince, se redressant sur son divan, se mit à réciter des vers de Racine en feignant de les avoir oubliés, pour nous engager à les déclamer devant lui.

--C'est nous faire payer notre écot un peu vite, me dit tout bas Bellamare; mais autant vaut payer comptant que de faire des dettes. Allons-y gaiement. Le prince demandait une scène de _Phèdre_. C'était l'emploi de Lucinde; mais elle avait pris sur l'écueil une extinction de voix qui n'était pas entièrement dissipée, et elle était trop fière de son bel organe pour consentir à le compromettre; elle engagea Impéria à la remplacer.

--Je n'ai jamais joué qu'Aricie, répondit Impéria. Phèdre n'est ni dans mes moyens, ni dans mes études.

--Ça ne fait rien, dit Bellamare. Tu sais le rôle, et, d'ailleurs, Moranbois est là.

Moranbois avait une mémoire prodigieuse et savait par coeur tout le répertoire classique. Il se dissimula derrière un écran, Impéria et Régine se drapèrent dans de grands châles de cachemire que leur offrit le prince, et, se plaçant à distance convenable, les lumières bien disposées et le fauteuil royal mis _en état_, c'est-à-dire posé à son plan, elles commencèrent la scène:

Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

J'étais curieux de voir comment Impéria, dont la voix était cristalline plutôt que tragique, réciterait ces vers de contralto, et comment son jeu si délicat et si mesuré se plierait à la sombre attitude de la femme dévorée d'amour. Elle avait ri d'avance du _fiasco_ qu'elle allait faire et nous avait priés de l'applaudir quand même, afin que le prince, qui ne devait guère s'y connaître, ne s'aperçût pas de son insuffisance.

Quelle ne fut pas ma surprise, celle de Bellamare et de tous les autres, quand nous vîmes tout d'un coup Impéria changer de figure, et, comme inspirée par la pensée du rôle, trouver, sans l'avoir jamais cherchée, l'attitude brisée et absorbée de la grande victime du destin! Son oeil se creusa et redevint fixe comme si elle interrogeait encore sur l'écueil maudit les voiles décevantes qui s'effaçaient à l'horizon. Tout ce que nous avions souffert nous redevint présent et un frisson passa dans nos veines. Elle le sentit vibrer autour d'elle et sa figure prit une expression que nous ne lui connaissions pas. Son irréprochable diction s'accentua par degrés, sa froide poitrine palpita, et sa voix frêle, devenue stridente, trouva des accents de détresse, de révolte et d'étouffement qui ne ressemblaient à rien de connu. Avait-elle la fièvre? est-ce nous qui avions le délire? Elle nous fit verser de véritables larmes, et cette émotion, nécessaire sans doute à des gens qui s'étaient efforcé de rire jusque dans les affres de la mort, nous emporta jusqu'au délire. On applaudit, on cria, on se jeta dans les bras les uns des autres, on baisa les mains d'Impéria en lui disant qu'elle était sublime. On fit plus de bruit qu'une salle tout entière. Le prince fut oublié comme s'il n'eût jamais existé.

Quand je me souvins de lui, je vis qu'il nous regardait avec étonnement; sans doute il nous prenait pour des fous, mais c'était encore un spectacle. Il croyait étudier la vie intime des comédiens, dont les gens du monde sont prodigieusement curieux, et qu'il ne saisissait là que dans un moment tout exceptionnel.

Il prenait intérêt à la chose. Tout ce que nous lui devions, c'était de ne pas l'ennuyer. Tout était donc pour le mieux. Il n'eut pas besoin de nous demander une autre scène, nous avions tous un besoin enragé de jouer la tragédie et de nous sentir excités les uns par les autres. L'hercule Moranbois alla chercher la caisse aux costumes. Le boudoir du prince servit de vestiaire aux hommes, son cabinet de travail aux femmes. Il remarqua un peu bêtement la décence de nos habitudes, et Moranbois, qui ne pouvait se contraindre longtemps, lui dit du ton le plus courtisan qu'il put prendre:

--Alors, Votre Altesse s'était mis en tête que nous n'étions que des pignoufs?

Le prince daigna rire aux éclats de cette sortie.

En un quart d'heure, nous avions passé nos maillots et endossé nos draperies. Je faisais Hippolyte, Lambesq faisait Thésée, Anna Aricie, Léon Théramène. Nous jouâmes toute la pièce je ne sais comment; nous étions tous pris et enlevés au-dessus de terre par le talent qui se révélait chez Impéria. Il semblait que le naufrage eût changé son tempérament d'artiste; elle était nerveuse, enfiévrée, admirable quelquefois, déchirante toujours. Elle se livrait au hasard de l'inspiration, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait. Elle était prise par moments d'une envie de rire qui se résolvait en sanglots. Ce besoin de rire commençait aussi à solliciter notre système nerveux; c'était la réaction inévitable après nos larmes. Quand Léon arriva au récit de Théramène, qu'il avait en horreur, il prétendit qu'il ne s'en souvenait plus, et Marco, averti par lui, poussa Purpurin, costumé de la plus désopilante façon, en face de Thésée. Purpurin ne se fit pas prier. Enchanté de montrer son talent dramatique, il commença ainsi, mêlant ses deux tirades de prédilection:

A peine nous sortions des portes de Trézène. C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit, Ma mère Jézabel... Ses gardes affligés...

Il n'en put dire davantage. Le prince se renversa en riant sur les coussins, et ce fut pour nous le signal d'une hilarité exubérante.

Pendant que nous quittions nos costumes, Bellamare eut aussi la comédie, et ce fut le prince qui la lui donna.

--Monsieur l'imprésario, lui dit ce naïf potentat, vous m'avez fait un mystère, je ne sais pourquoi;... mais enfin je le découvre, et vous allez avouer la vérité. Cette jeune actrice que vous appelez Impéria, c'est un nom de guerre?

--Nous avons tous des noms de guerre, répondit Bellamare, et cela ne couvre aucun secret digne d'intéresser Votre Altesse.

--Pardonnez-moi. J'ai parfaitement reconnu mademoiselle Rachel.

--Qui? s'écria Bellamare effaré de surprise; laquelle?

--Impéria, vous dis-je. J'ai vu Rachel une fois, dans _Phèdre_ précisément. C'est sa taille, son âge, sa voix, son jeu... Allons, convenez-en, ne me mystifiez pas plus longtemps. C'est bien Rachel, qui, pour me punir de ne l'avoir pas reconnue tout de suite, vous a défendu de trahir son incognito.

Bellamare était trop honnête pour mentir, et en même temps trop malin pour renoncer au divertissement que nous promettait l'étrange erreur du prince. Il assura qu'Impéria n'était pas Rachel, mais il l'assura d'un ton craintif et avec des airs embarrassés qui persuadèrent à notre hôte qu'il ne s'était pas trompé.

Quand Impéria rentra au salon, Klémenti lui baisa respectueusement et tendrement les mains en la suppliant de garder le cachemire qu'elle lui rapportait. Elle le refusa, disant qu'elle n'avait pas assez de talent et de réputation pour accepter un tel cadeau. Lucinde, qui survint, la trouva bien sotte et regretta beaucoup de n'avoir pas joué Phèdre. Régine lui dit tout bas:

--Prends-le, tu me le donneras, si tu n'en veux pas.

Le prince paraissait blessé du refus. Bellamare prit le châle et dit au prince qu'il le ferait accepter; mais il le replaça adroitement dans la chambre de Son Altesse, jugeant avec raison qu'il ne fallait pas exploiter le nom de Rachel, et que le présent ne serait acceptable que lorsqu'il serait offert à Impéria appréciée pour elle-même.

Quand nous fûmes rentrés chez nous, il nous régala de l'anecdote, tout en ajoutant qu'Impéria avait révélé ce soir-là des qualités qui rendaient la méprise de notre hôte excusable.

--Taisez-vous, mon ami, répondit Impéria tout à coup attristée. Ce que j'ai été ce soir, je l'apprécie mieux que vous. Je me suis livrée à un essai, j'ai joué d'inspiration, croyant être détestable, et en me promettant de charger encore, si je vous faisais rire. Je vous ai fait pleurer parce que vous aviez besoin de pleurer; mais vous rirez demain si je recommence.

--Non, dit Bellamare, je m'y connais; ce que tu as trouvé ce soir était vraiment beau; je t'en donne ma parole d'honneur.

--Eh bien, si cela est vrai, reprit-elle, je ne le retrouverai pas demain, puisque je l'ai fait sans intention.

--On verra! dit Lucinde, qui s'était laissé entraîner comme les autres à applaudir sa compagne, mais qui en avait assez déjà et ne se souciait pas d'être mise hors de concours.

--Voyons tout de suite, reprit Bellamare avec la passion qu'il portait dans son enseignement; si c'est une inspiration fugitive comme tant d'artistes distingués en ont eu une dans leur vie pour ne plus la ressaisir, je vais le voir, moi! Recommence moi ça!

Ah! que ne suis-je assise...

--Je suis fatiguée, répondit Impéria, cela m'est impossible.

--Fatiguée? raison de plus, allons! essaye, je le veux, c'est pour toi, ma fille! tâche de graver ton inspiration sur le marbre avant qu'elle soit refroidie. Si tu la retrouves, je vais la noter, et je te l'incrusterai après pour que tu ne la perdes plus.

Impéria s'assit, essaya de composer son attitude et sa physionomie. Elle ne retrouva ni son aspect, ni son accent.

--Vous voyez bien, dit-elle, c'était le passage d'un souffle. Peut-être même n'y avait-il rien en moi. Vous avez eu l'hallucination collective qui appartient aux imaginations exaltées.

--Ce sera donc comme pour moi? lui dis-je. J'ai eu le feu sacré un certain soir, et, après...

--La chose arrive à tout le monde, répondit Bellamare. Je me souviens d'avoir joué Arnolphe tout un soir sans parler du nez. J'avais battu ma femme le matin, et j'étais radieux comme les astres. De ce qu'on retombe dans sa nature après ces prodiges-là, il n'en résulte pas qu'on ne puisse pas les reproduire et les fixer. Ne vous découragez jamais, enfants; Apollon est grand et Bellamare est son prophète!

Le lendemain, Bellamare fut mandé par le prince dans son cabinet.

--Il faut, lui dit-il, que vous fassiez acte de courage, fussiez-vous encore un peu fatigué. J'espérais vous laisser quelques jours de repos; mais la situation me presse, et, d'ailleurs, la présence de Rachel parmi vous... Ne dites pas non, mon groom a causé ce matin avec votre jeune comique, qui lui a tout avoué; c'est bien Rachel qui se cache sous le nom d'Impéria. Je n'aurais pas pu m'y tromper, moi! J'ai encore la voix de Rachel dans l'oreille et son fin profil devant les yeux. Si elle persiste à se dissimuler, ne la contrariez pas, nous ferons semblant de garder son secret; mais le prestige de son vrai nom et la séduction de son merveilleux talent vont être d'une grande utilité à ma patrie. Entendez-moi bien; personne n'est capable de commander une vaste insurrection. Tous ces petits seigneurs, également braves et dévoués, manquent tous également du nécessaire: l'argent et l'intelligence. Je suis riche, moi, et j'ai reçu l'éducation qui tire un homme d'un sauvage. Le salut général est donc dans mes mains, si l'on veut ouvrir les yeux. Il y a des préventions contre moi précisément à cause de cette éducation dont on ne comprend pas les avantages. On me traite de baladin parce que j'aime les arts! Aidez-moi à séduire et à charmer ces esprits incultes. Dites-leur de beaux vers dont je leur donnerai la traduction faite par moi, et dont l'harmonieuse solennité les frappera de respect. Montrez-leur des costumes sérieux, chantez-leur de beaux airs guerriers, je sais que vous êtes tous musiciens... et enfin... enfin, si Rachel voulait, si Rachel, revenant de très-peu d'années en arrière, consentait à leur chanter cette _Marseillaise_ qui a, dit-on, passionné le peuple français... Voyons! je sais qu'elle ne veut plus la chanter; mais ici, sous un pseudonyme transparent... Impéria! impératrice, c'est si clair! Je sais bien que ce chant la fatigue beaucoup, mais j'ai des pierreries pour l'indemniser, et de plus beaux cachemires que celui qu'elle a refusé hier. Quant à vous, monsieur l'imprésario, j'en passerai par tout ce que vous voudrez. Vous ne m'avez pas fait de conditions; voici le moment, mettez-vous à mon bureau. Écrivez, et je signerai.

A moins d'être un coquin, tout autre que Bellamare eût été embarrassé d'accepter; mais il savait être honnête homme et homme d'esprit en même temps, il prit son parti sur l'heure, et il écrivit ce qui suit:

«Le prince Klémenti engage pour un mois la troupe du sieur Bellamare à mille francs par chaque représentation qu'elle donnera dans le château de Son Altesse, avec le concours de mademoiselle Impéria. Il sera, en outre, alloué à ladite demoiselle Impéria une somme de mille francs par représentation, si, à la fin dudit engagement, le prince Klémenti persiste à voir en elle l'égale de mademoiselle Rachel dans le chant de _la Marseillaise_ et dans la tragédie; faute de quoi, il ne sera dû à ladite Impéria qu'un présent à la convenance dudit prince.»

Le prince trouva la rédaction ingénieuse, signa et donna mille francs d'avance. Bellamare, en se retirant, lui dit, pour l'acquit de sa conscience:

--Je vous jure, Altesse, qu'Impéria n'est pas Rachel.

--Parfait! parfait! s'écria le prince en riant. Appelez votre monde et choisissez votre salle de spectacle. Moi, je vais envoyer mes invitations pour dimanche.

Il sonna Meta, qui, à son service depuis trois ans, avait appris la langue du pays, et il lui ordonna de servir de truchement entre la troupe et les ouvriers qu'elle aurait à employer. De ce moment, Meta, qui nous aimait avec passion, ne nous quitta plus que pour habiller et raser le prince.

C'était un garçon intelligent, audacieux et corrompu, un vrai gamin de Paris, qui se vantait d'avoir joué son rôle sur mainte barricade. Il avait vu Rachel aux spectacles gratis, et, bien certain qu'elle n'était point parmi nous, il avait abondé malicieusement dans la fantaisie de son maître, sur lequel il avait l'ascendant qu'on laisse prendre aux enfants gâtés. Il était donc le principal auteur du roman dont nous allions aborder les aventures.

Léon blâma beaucoup le _mezzo termine_ de Bellamare, et prétendit que nous faisions du nom de Rachel une exploitation jésuitique. Impéria se sentit beaucoup de répugnance à être l'objet de cette supercherie du prince vis-à-vis de ses invités; mais le prince y mettait une bonne foi si obstinée ou si bien imitée, tous nos efforts pour le détromper furent tellement vains, que les scrupules s'envolèrent et qu'on se prépara gaiement à jouer du Corneille et du Racine au couvent-évêché-palais-forteresse de Saint-Clément.

Nous ne pouvions trouver mieux que la monumentale bibliothèque. Il y avait place pour un public de quatre cents personnes, maximum indiqué par le prince, plus pour un joli petit théâtre, avec ses coulisses, vestiaire et dégagements. Les solides rayons qui avaient jadis porté des in-folio manuscrits, des volumes imprimés dans toutes les langues, furent démontés et rajustés de façon à former une très-belle estrade pour le public. Nous avions des ouvriers à discrétion, très-actifs et soumis. C'étaient des soldats de l'armée du prince. On fit venir du nouveau couvent deux moines qui, pensant décorer une chapelle, nous peignirent à la détrempe, dans le style gréco-byzantin, une fort jolie devanture et les _manteaux d'arlequin_, c'est-à-dire les premières coulisses à demeure qui servent de repoussoir aux autres. Un immense tapis fit l'office de toile; c'était un peu lourd, il fallait quatre hommes pour le manoeuvrer, cela ne nous regardait pas. Moranbois se chargea de composer le décor, qu'il entendait mieux que personne. Léon le dessina, je le peignis avec l'aide de Bellamare et de Marco. La toile de fond du péristyle classique pour la tragédie avait déjà été réparée à Gravosa. Lambesq répara de son mieux les instruments qui avaient souffert. L'orchestre, c'est-à-dire le quatuor qui nous en tenait lieu, fut caché dans la coulisse pour que les acteurs en représentation pussent faire de temps en temps leur partie, sans être vus jouant du violon ou de la basse en costume d'empereur ou de confident. Bellamare avait introduit une innovation: un coryphée récitait en guise de choeur une pièce de vers à la fin ou à l'entrée des actes. Ces vers, imités des anciens textes, étaient fort beaux, ils étaient de Léon. L'orchestre les accompagnait en sourdine sur un rhythme grave et monotone que j'avais composé, c'est-à-dire pillé, mais qui faisait très-bon effet.