Part 2
Nous guettâmes le flot pour l'empêcher de remporter les richesses qu'il devait nous livrer. Il n'apporta que des coquilles vides. Impéria, qui avait repris son sang-froid, me pria de lui ramasser les plus jolies. Elle les prit, les tria, et, assise sur une pointe du roc, elle tira de sa poche la petite trousse à ouvrage d'aiguille qui ne la quittait jamais, et se mit à enfiler en collier ces tristes joyaux comme si elle eût dû s'en parer le soir pour aller au bal. Pâle et déjà amaigrie par une nuit de souffrance et d'angoisse mortelle, battue du vent, qui ne _jouait_ pas avec sa chevelure, mais qui semblait vouloir la lui arracher, elle était sérieuse et douce comme je l'avais vue dans le foyer de l'Odéon, sortant de maladie et déjà travaillant à sa guipure, en attendant qu'on l'appelât pour travailler sur la scène.
--Tu la regardes, me dit Bellamare, qui la contemplait aussi; cette fille est certainement à un échelon au-dessus de l'humanité; elle est là comme un ange au milieu des damnés.
--Est-ce que vous souffrez? lui dis-je en le regardant avec surprise.
Je le trouvais si changé, que j'en fus effrayé. Il comprit et me dit en souriant:
--Tu n'es pas moins effrayant que moi; nous sommes tous effrayants! Nous sommes surmenés de fatigue. Il faut manger; autrement, nous serons tous fous dans dix minutes.
Il avait raison. Lambesq commençait à se prendre de querelle avec Marco, et Purpurin, couché à moitié dans l'eau, récitait d'un air hébété des vers qui n'avaient aucun sens.
On courut aux provisions; elles n'étaient point avariées, mais, fournies par le patron de _l'Alcyon_, qui spéculait sur tout, elles étaient de très-mauvaise qualité, sauf le vin, qui était bon et en quantité suffisante pour plusieurs jours. Les femmes furent servies les premières. Une seule mangea de grand appétit, ce fut Régine, qui but d'autant, et comme nous n'avions pas d'eau potable, la caisse s'étant effondrée dans le naufrage, elle fut bientôt complétement ivre et alla dormir dans un coin où la vague l'eût emportée, si nous ne l'eussions conduite un peu plus haut sur la falaise.
Lambesq, déjà surexcité, s'enivra aussi, et le petit Marco, qui pourtant était sobre, fut vite pris d'une gaieté fébrile. Les autres s'observèrent, et je mis de côté une partie de ma ration d'aliments sans qu'on s'en aperçût. Je commençais à me dire que Moranbois, s'il n'était pas englouti par la mer ou brisé à la côte, pouvait tarder à revenir, et je voulais soutenir les forces d'Impéria aux dépens des miennes jusqu'à la dernière heure.
Aucune voile ne nous apparut durant cette journée qui devint brumeuse vers midi. Le vent tomba et le froid diminua. Nous nous occupâmes de construire un abri pour les femmes en brisant le rocher qui tenait le milieu entre le marbre blanc et la craie, et nous offrait peu de résistance. On y creusa une espèce de grotte dont on augmenta l'étendue avec un petit mur en pierres sèches. On leur fit un lit commun avec des caisses et des ballots, et on couvrit le tout d'une toile de décor qui, étrange dérision de la destinée, représentait la mer vue à travers des rochers. Une autre toile, retenue aux parois des rochers véritables par des cordes, forma le cabinet de toilette et le vestiaire de ces dames.
On s'occupa ensuite d'établir une vigie qui pût dépasser les écueils du côté de la mer. Nous guettâmes en vain les flots qui battaient notre prison; ils n'apportèrent pas le moindre débris de la mâture de _l'Alcyon_. Les faibles rouleaux de nos toiles de théâtre ne purent résister à la plus faible brise de mer; malgré l'art et le soin que nous mîmes à les assujettir, ils furent emportés au bout de peu d'instants et il fallut renoncer à planter le signal de détresse.
La nuit nous surprit avant que nous eussions pu songer à nous construire un abri quelconque. Le vent d'est revint et souffla de nouveau très-froid et très-rude. Trois ou quatre fois, nous dûmes replacer et consolider la tente des femmes, qui reposaient quand même, sauf Anna, qui rêvait et jetait de temps en temps un cri perçant; mais les autres étaient trop accablées pour s'en préoccuper.
Il nous restait bien quelques mauvais copeaux pour allumer du feu; Bellamare nous engagea à ménager cette ressource pour le moment extrême et dans le cas où l'un de nous se trouverait malade sérieusement. Nous pouvions être délivrés d'un moment à l'autre par l'approche d'une embarcation; mais il était évident aussi que nous pouvions être prisonniers tant que le vent forcerait les navires à se tenir en pleine mer, ou tant que le brouillard de la journée nous empêcherait d'être signalés.
Le froid devint si vif vers le matin, que nous sentions tous la fièvre nous envahir. Nous avions encore quelques vivres, mais personne n'avait faim, et on essayait de se réchauffer avec le contenu du tonneau de vin de Chypre, qui soulageait un instant et augmentait bientôt l'irritation.
Nous n'étions pourtant qu'au début de nos souffrances. La journée qui suivit nous apporta des torrents de pluie dont on se réjouit d'abord. Nous pûmes étancher notre soif et faire une petite provision d'eau douce dans le peu de vases qu'on avait; mais nous étions glacés, et, la soif apaisée, la faim revint plus intense. Bellamare, secondé par l'assentiment de Léon, de Marco et de moi, décréta que nous devions résister le plus longtemps possible avant d'attaquer nos dernières ressources.
Cette seconde journée de vaine attente amena pour tous la première notion d'un abandon possible sur cette roche stérile. Le sentiment de détresse morale augmenta le mal physique. Nous fûmes plus consternés que nous ne l'avions été au moment du naufrage. Lambesq devint insoutenable de plaintes inutiles et de vaines récriminations. Le matelot qui nous était resté et qui était une véritable brute, parlait déjà en pantomime de tirer au sort lequel de nous serait mangé.
Le soir, la pluie ayant cessé, on brûla, pour ranimer Anna qui s'évanouissait à chaque instant, le peu de bois que l'on avait. Impéria, à qui je fis accepter les aliments que j'avais mis en réserve, les lui fit prendre; ce qui restait en magasin disparut pendant la nuit, dévoré par Lambesq ou par le matelot, peut-être par tous les deux. Toute l'eau douce mise en réserve y passa ou fut gaspillée.
Cette troisième nuit fit succéder un froid si vif à la pluie qui avait percé nos vêtements, que nous ne pouvions plus parler, tant nos dents claquaient. On éventra la caisse aux costumes et on revêtit au hasard tout ce qu'elle contenait de pourpoints, de robes, de pelisses et de manteaux. Les femmes aussi étaient mouillées, la pluie avait pénétré et la toile qui leur servait de _velarium_ et la voûte de roches spongieuses que nous leur avions creusée. Cette maudite roche ne gardait pas l'eau que nous eussions pu mettre en réserve dans des trous, et elle ne nous protégeait pas.
On voulait brûler la caisse qui avait contenu nos oripeaux: Bellamare s'y opposa. Elle pouvait servir d'abri au dernier survivant.
Enfin le troisième jour ramena le soleil et avec la fin du brouillard l'espérance d'être aperçus. On se réchauffa un peu, on se fit des illusions, Anna reprit un peu de forces; l'ivresse consola encore ceux qui voulurent y recourir. Je ne pus empêcher le petit Marco de dépasser la dose nécessaire. Il détestait Lambesq, dont l'arrogance et l'égoïsme l'exaspéraient. Nous eûmes fort à faire pour les empêcher de se battre sérieusement.
Un soudain espoir de salut fit diversion, on apercevait enfin une voile à l'horizon! On fit les signaux qu'on put faire. Hélas! elle était trop loin, et nous étions trop petits, trop masqués par les écueils! Elle passa! Une seconde, une troisième, deux autres encore vers le soir, nous jetèrent dans un enthousiasme délirant et dans un accablement désespéré. Anna s'endormit sans qu'il fût possible de la réveiller pour lui faire prendre quelques coquillages que nous avions réussi à saisir. Lucinde mit sa tête dans son châle et resta comme pétrifiée. Régine recommença ses dévotions; une pâleur livide avait remplacé sur son visage la rougeur violacée de l'ivresse. Nous dûmes attacher Purpurin pour l'empêcher de se jeter à la mer et calmer à grands coups de poing le matelot, qui se jetait sur nous pour boire notre sang.
La soif était redevenue notre supplice; le vin de Chypre ne faisait plus que l'exaspérer, et il y eut des moments où, la bête prenant le dessus, je dus prier Bellamare et Léon, encore maîtres d'eux-mêmes, de m'empêcher de m'enivrer jusqu'à la mort.
Sans ce vin qui nous brûlait le sang et dévorait nos entrailles affamées, eussions-nous moins souffert? Peut-être; mais peut-être aussi aurions-nous péri par le froid et l'humidité avant de recevoir du secours.
La hutte que nous nous étions bâtie ne nous préservait guère. La caisse aux costumes était assez grande pour contenir une personne accroupie. Lambesq s'en était emparé, et, blotti dans ce refuge, il criait des injures et des menaces à quiconque en approchait, tant il craignait d'en être dépossédé. A force de tirer sur lui le couvercle, au risque d'étouffer, il le brisa et maugréa d'autant plus.
--C'est bien fait, lui dit Bellamare, rien ne profite aux égoïstes. Vous ferez bien de nous survivre, car, si c'est un autre qui est destiné à ce triste avantage, il ne fera certainement pas votre éloge funèbre.
Pour ne pas entendre l'aigre réponse de Lambesq, il m'emmena un peu plus loin et me dit:
--Mon cher enfant, ce que nous souffrons ici n'est rien, si nous devons en sortir. Je ne veux pas en douter, mais je mentirais si je disais que j'en suis assuré, et, quand même le fait serait évident, je ne pourrais secouer le profond chagrin que me cause la mort plus que probable de Moranbois. C'est la première fois de ma vie que la tristesse est plus forte que ma volonté. Tu es jeune, tu as du coeur et de l'énergie, Léon est un stoïque muet, Marco est un enfant excellent, mais trop jeune pour une telle épreuve. C'est donc à toi de me donner du courage, si j'en manque. Veux-tu me promettre d'être l'_homme_ et le chef de notre pauvre famille échouée, si Bellamare s'éteint soit dans la mort, soit dans le délire?
--Vous êtes ingénieux en tout, lui répondis-je, même dans l'enseignement. J'ai compris... Tout à l'heure, je faiblissais, vous trouvez le moyen de me ranimer en feignant de faiblir aussi. Merci, mon ami, je tâcherai, jusqu'à la dernière heure, d'être digne de vous seconder.
Il m'embrassa, et je sentis des larmes sur les joues de cet homme que j'avais toujours vu rire.
--Laisse-moi pleurer comme une bête, reprit-il avec son sourire accoutumé, qui était devenu navrant. Moranbois n'aura pas d'autre adieu que ces larmes d'un ami, peut-être bientôt disparu aussi. Ce rude compagnon de ma vie errante était le dévouement personnifié. Il sera mort comme il devait mourir, celui-là! Tâchons aussi de bien mourir, mon enfant, si nous devons rester sur cet écueil qui prolonge notre agonie. Il eût été facile de périr en sombrant avec la barque. Succomber à la soif et au froid, c'est plus long et plus grave. Soyons des hommes, allons! Abstenons-nous de ce vin qui nous exalte et nous affaiblit, j'en suis sûr. J'ai lu bien des relations de naufrages et le récit de suicides par inanition. Je sais que la faim cesse au bout de trois ou quatre jours; nous sommes arrivés à ce terme; dans deux ou trois autres jours, la soif aussi aura disparu, et ceux de nous qui sont bien constitués pourront encore vivre quelques jours sans délirer et sans souffrir. Arrangeons-nous pour soutenir par l'espoir et la patience les plus faibles, les femmes surtout. Anna est la plus nerveuse, c'est elle qui résistera le mieux. C'est la plus courageuse, c'est Impéria qui m'inquiète le plus, parce qu'elle s'oublie pour les autres et ne songe plus à se préserver de rien. Sache que j'ai caché sur moi un trésor et que je le lui réserve, une boîte de dattes, bien petite, hélas! et une fiole d'eau douce. N'attendons pas son premier symptôme de faiblesse, car avec ces natures-là, qui ne tombent que pour mourir, les secours tardifs sont superflus. Va la chercher de ma part, et, quand nous la tiendrons ici, nous la forcerons de boire et de manger.
J'obéis en hâte sans dire à Impéria de quoi il s'agissait. Nous l'emmenâmes à la pointe de l'îlot, et, là, Bellamare lui dit:
--Ma fille, tu vas obéir, ou je te donne ma parole d'honneur que je me jette à la mer. Je ne veux pas te voir mourir de faim.
--Je n'ai pas faim, répondit-elle, je ne souffre de rien; c'est moi qui me jetterai à la mer, si vous ne mangez pas tous les deux ce qui vous reste.
Elle refusait avec obstination, jurant qu'elle était forte et pouvait attendre encore longtemps. En parlant ainsi avec animation, elle s'évanouit tout à coup. Quelques gouttes d'eau la ranimèrent, et, quand elle fut mieux, nous la forçâmes, avec une autorité presque brutale, à manger quelques dattes.
--N'en mangerez-vous pas aussi? nous dit-elle d'un ton suppliant.
--Rappelez-vous votre père, lui dis-je, il ne vous est pas permis de renoncer à la vie.
Le jour suivant, qui fut le quatrième, il faisait encore un temps magnifique, nous nous réchauffions au soleil. La faiblesse commençait à nous envahir tous; on était calme, il n'y avait plus de vin. Lambesq et le matelot dormaient enfin profondément. Purpurin avait perdu la mémoire et ne récitait plus de vers. Nous entrâmes, Bellamare, Léon, Marco et moi, dans la petite enceinte réservée aux femmes. Impéria avait réussi à les ranimer par son inaltérable patience. Elle soutenait ses compagnes comme Bellamare soutenait ses compagnons.
--Restez près de nous, nous dit-elle, nous ne sommes plus ni malades ni maussades, voyez! nous nous sommes coiffées et habillées, nous avons rangé notre salon et nous recevons nos amis. Il nous semble impossible à présent que le secours n'arrive pas aujourd'hui, il fait si beau! Régine, qui est devenue une sainte par la peur de mourir, se figure qu'elle jeûne volontairement pour se racheter de ses vieux péchés. Lucinde a retrouvé son miroir égaré dans le déménagement et s'est convaincue que la pâleur lui allait très-bien. Elle a pris même la résolution de pâlir son fard quand elle remontera sur les planches. Notre petite Anna est guérie, et nous avons projeté de faire la conversation comme si nous étions dans un entr'acte, sans nous rappeler que nous ne sommes pas ici pour notre plaisir.
--Mesdames, répondit Bellamare très-gravement, nous acceptons votre gracieuse invitation, mais c'est à la condition que votre programme sera sérieux. Je propose de faire donner un gage à celui qui parlera de la mer, ou du vent, ou du rocher, ou de la faim et de la soif, enfin de quoi que ce soit qui rappelle l'accident désagréable qui nous retient ici.
--Adopté! s'écria tout le monde.
Et on pria Léon de réciter des vers de sa façon.
--Non, répondit-il, mes vers sont toujours tristes. J'ai toujours considéré ma vie comme un naufrage, et il ne faut point parler de cela ici. Ce serait du plus mauvais goût, la chose est décrétée.
--Eh bien, reprit Bellamare, nous allons faire un peu de musique. La caisse aux instruments est chez vous, mesdames, elle vous sert de lit, si je ne me trompe; ouvrons-la, et que chacun fasse ce qu'il pourra.
Il me donna le violon et prit la basse, Marco s'empara des cymbales, et Léon de la flûte; nous étions tous un peu musiciens, car, dans les localités où l'on ne comprenait pas le français, nous chantions tant bien que mal l'opéra-comique, et, quand les musiciens manquaient à l'orchestre, l'un de nous dirigeait les amateurs et faisait sa partie.
L'effet de notre concert fut de nous faire fondre tous en larmes. Ce fut comme une détente générale. Purpurin, attiré par la musique, vint embrasser les genoux de son maître en lui disant qu'il irait avec lui au bout du monde.
--Au bout du monde! répondit mélancoliquement Bellamare, il me semble que nous y sommes assez comme ça.
--Un gage! lui cria Impéria, on ne fait pas d'allusion ici. Purpurin a bien parlé, nous irons tous au bout du monde, et nous en reviendrons.
Elle se mit alors à chanter et à danser en nous prenant par la main, et nous suivîmes son exemple sans nous souvenir de rien et sans nous apercevoir de la faiblesse de nos jambes; mais, quelques instants après, nous étions tous couchés et endormis sur la grève.
Je m'éveillai le premier. Impéria était près de moi. Je la saisis dans mes bras et l'embrassai passionnément sans savoir ce que je faisais.
--Qu'est-ce donc? me dit-elle avec effroi, qu'est-ce qui nous arrive encore?
--Rien, lui dis-je, sinon que je me sens mourir, et que je ne veux pas mourir sans avoir dit la vérité. Je vous adore, c'est pour vous que je me suis fait comédien. Vous êtes tout pour moi, et je n'aimerai jamais que vous dans l'éternité.
Je ne sais pas ce que je lui dis encore, j'avais le délire. Il me semble que je lui parlai longtemps et d'une voix forte qui n'éveilla personne. Bellamare, habillé en Crispin, était immobile et inerte à côté de nous; Léon, en costume russe, avait la tête sur les genoux de Marco, enveloppé d'une toge romaine. Je les regardai avec hébétement.
--Voyez, dis-je à Impéria, la pièce est finie! tous les personnages sont morts. C'était un drame burlesque; nous allons mourir aussi, nous deux; c'est pour cela que je vous dis le secret, le grand secret de mon rôle et de ma vie. Je vous aime, je vous aime éperdument, je vous aime à en mourir, et j'en meurs.
Elle ne me répondit pas et pleura. Je devins fou.
--Il faut que cela finisse, lui dis-je en riant.
Et je voulus la lancer dans la mer; mais je perdis connaissance, et des deux jours qui suivirent je n'ai conservé qu'un vague souvenir. Il n'y eut plus ni gaieté, ni colère, ni tristesse; nous étions tous mornes et indifférents. La mer nous apporta quelques épaves chargées de misérables anatifes qui nous empêchèrent de mourir de faim et que nous ramassions avec une indolence étonnante, tant nous étions sûrs de périr quand même. Quelques gouttes de pluie tombèrent et allégèrent à peine la soif; quelques-uns ne voulurent même pas profiter de ces minces soulagements qui réveillaient le désir assoupi de la vie. Je me souviens à peine de mes impressions et je ne retrouve que certains retours de l'idée fixe. Impéria était continuellement dans mes rêves, car j'étais continuellement assoupi; quand Bellamare, qui résistait encore à cet accablement, venait me secouer un peu, je ne distinguais plus la fiction de la réalité, et, croyant qu'il m'appelait pour la représentation, je lui demandais ma réplique d'entrée, ou bien je me figurais être avec lui dans la fameuse chambre bleue, et je lui parlais bas. Je crois que je révélai encore mon amour à Impéria, et qu'elle ne me comprit plus. Elle faisait de la guipure ou croyait en faire, car ses doigts raidis et transparents de maigreur s'agitaient souvent dans le vide. Un matin, je ne sais lequel, je sentis que quelqu'un de très-fort me soulevait et m'emportait comme un enfant. J'ouvris les yeux, ma figure se trouva près d'une figure basanée que j'embrassai sans savoir pourquoi, car je ne la reconnaissais pas; c'était celle de Moranbois.
Nous avions passé sept nuits et six jours sur l'écueil entre la vie et la mort. Ce qui advint de ma personne, je ne vous le dirai pas d'après mes impressions personnelles, je fus complétement abruti et comme idiot pendant une semaine. La plupart de mes camarades subirent la même conséquence de nos misères; mais je vous tiendrai au courant, d'après ce que je sus par Bellamare et Moranbois, à mesure que je recouvrai la raison et la santé.
La dernière nuit de notre martyre sur l'_écueil maudit_, Bellamare avait été réveillé en sursaut par le matelot qui voulait l'étrangler pour le manger. Il s'était défendu, et le résultat de la lutte avait été un plongeon de l'ennemi dans la mer. Il n'avait pas reparu, et personne ne l'avait pleuré; seulement, Lambesq avait exprimé quelque regret de ce que, l'ayant occis en cas de légitime défense, Bellamare avait cédé aux poissons les restes de ce misérable. Lambesq ne reculait nullement devant l'éventualité de manger son semblable, si peu appétissant qu'il fût, et, s'il s'en fût senti la force, je ne sais à quelle tentative il se fût porté contre nous.
Mais c'est la campagne de Moranbois qui doit vous intéresser. Voici ce qui lui arriva à partir du moment où il s'embarqua sur le radeau.
A peine fut-il sorti du flot qui battait les écueils avec tant de rage, qu'il se sentit emporté au large par un courant extraordinaire et tout à fait inexplicable. Le patron de _l'Alcyon_ n'y comprenait rien, et disait que, de mémoire d'homme, on n'avait vu chose pareille sur l'Adriatique. En gagnant la terre où, après vingt heures de lutte désespérée, il arriva seul et roulé sur les rochers avec les débris du radeau et les cadavres de ses deux compagnons, notre ami comprit ce qui s'était passé. Un tremblement de terre, dont nous n'avions pas eu conscience au moment de notre naufrage, avait jeté l'épouvante sur les côtes de la Dalmatie, et, changeant peut-être la configuration sous-marine des récifs où nous avions échoué, avait produit une sorte de raz de marée qui dura plusieurs jours.
Moranbois venait d'échouer, lui, sur un pauvre îlot habité par quelques pêcheurs, dans les parages de Raguse. Il fut recueilli par eux à demi mort. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'il put s'expliquer par gestes, car ils ne comprenaient pas un mot de français ni d'italien. Tout ce qu'il put obtenir d'eux, ce fut d'être conduit dans une autre île, où il trouva les mêmes obstacles pour se faire comprendre, les mêmes difficultés pour gagner le continent. Vous savez que ce pays a été autrefois ravagé par de furieux tremblements de terre, dont l'un a même détruit de fond en comble la splendide cité de Raguse, la seconde Venise, comme on l'appelait alors. Moranbois trouva les habitants du rivage beaucoup plus effrayés pour eux-mêmes que pressés d'aller au secours des autres. Il se traîna jusqu'à Gravosa, qui est le faubourg et le port de guerre de Raguse, et, là, succombant à la fatigue, au chagrin, à la colère, il fut si mal, qu'on le porta à l'hôpital, où il crut mourir sans pouvoir nous sauver.
Quand il put se lever et s'aboucher avec les autorités locales, on le prit pour un fou, tant il était exalté par la fièvre et le désespoir. Son récit parut invraisemblable, et on parla de l'enfermer. Vous devinez bien que son langage, habituellement peu parlementaire, avait pris en de telles circonstances une énergie qui ne prévenait pas en sa faveur. On le soupçonnait de vouloir emmener une embarcation pour une vaine recherche de naufragés imaginaires, afin de livrer cette capture à des pirates. Il fut même question de le constituer prisonnier, comme ayant assassiné le patron de _l'Alcyon_. Enfin, quand il fut parvenu à prouver sa sincérité et que le temps fut devenu calme, il réussit à louer à tout prix une tartane dont l'équipage se moquait de lui et le conduisait à l'aventure, sans se presser et sans consentir à approcher des écueils où il voulait précisément la faire entrer. Il louvoya très-longtemps avant de reconnaître l'endroit où nous étions et n'y put pénétrer qu'avec une barque de sauvetage dont il s'était fait accompagner.
Tout ceci vous explique comment il ne put arriver à nous qu'au moment où nous ne conservions plus ni espérance ni désir de lutter. Je dois excepter Bellamare, dont les souvenirs nets nous prouvèrent qu'il n'avait pas cessé un instant de veiller sur nous et de se rendre compte de notre situation.