Le beau Laurence

Part 16

Chapter 162,364 wordsPublic domain

J'allai flâner un peu curieusement autour des acteurs. Je rencontrai Impéria, rhabillée et très-bien mise, avec une toilette de ville qui paraissait encore fraîche, bien qu'elle eût joué nombre de fois, me dit-elle, _la Dame aux camellias_ à New-York. Dans une autre chambre, où j'aperçus Moranbois, je crus pouvoir entrer, et reculai de surprise en voyant Chérubin allaitant son poupon. L'enfant s'interrompait pour rire en promenant ses gros doigts roses sur la veste à boutons d'or du page.

--Entrez, entrez, me cria l'actrice travestie; venez voir comme il est beau!

Elle lui ôta son lange, et, l'élevant dans ses bras, elle couvrit de son enfant nu sa poitrine nue, purifiée par cet embrassement passionné.

--Ne me demandez pas qui est son père, ajouta-t-elle; ce cher amour ne le saura pas, et il sera bien heureux. Il n'aura que moi! L'homme à qui je dois cet enfant-là, et qui ne s'en soucie pas, est un ange pour moi, puisqu'il me le laisse à moi toute seule!

--Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui était magnifique, que cette vie agitée ne le fatigue?

--Non, non, reprit-elle. J'en ai perdu deux que l'on m'a fait mettre en nourrice, sous prétexte qu'ils seraient mieux soignés. J'ai bien juré que, si j'avais le bonheur d'en avoir un autre, il ne me quitterait pas. Est-ce qu'un enfant peut être mal dans les bras de sa mère? Celui-là est né sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scène. Il est toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas; il sait déjà qu'il ne faut pas crier là. Il est content de me voir en costume: il aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge; il adore les plumes!

--Et il sera comédien? demandai-je.

--Certainement, pour ne pas me quitter... D'ailleurs, si c'est le plus dur des métiers, c'est encore celui où l'on a, de temps en temps, le plus de bonheur.

--Allons! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.

Il prit l'enfant, le traita tendrement de _crapaud_, et le promena dans les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais quel air impossible à reconnaître, mais que le marmot goûta fort et essaya de chanter aussi à sa manière.

Un souper exquis et ravissant nous réunit tous de minuit à six heures du matin. Les cristaux de Venise étincelaient de leurs vives couleurs au feu des bougies. Les fleurs de la serre, étagées sur un gradin circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la neige continuait à joncher le parc éclairé par la pleine lune. Nous étions plus bruyants à nous huit qu'une bande d'étudiants. On parlait tous à la fois, on trinquait à tous les souvenirs, et puis on se mettait à écouter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence ne m'avait nullement exagéré: sa campagne d'Amérique, une répétition musicale où l'on avait juré de ne pas s'interrompre ni de manquer la mesure en franchissant en _steamer_ les rapides du Saint-Laurent, une nuit de bombance à Québec où l'on avait soupé à la lueur de l'aurore boréale, une nuit de détresse où l'on s'était perdu dans la forêt vierge, des jours de fatigue et de jeûne dans le désert au delà des grands lacs, une rencontre fâcheuse avec des sauvages, une autre avec des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, où l'on avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait enchaînés par ces récits, il nous conviait à rire et à chanter; puis on s'arrêtait pour écouter le grand silence de l'hiver au dehors, et ces moments de recueillement pénétraient Laurence d'un sentiment de repos moral, intellectuel et physique, dont il appréciait enfin la solennelle douceur.

Madame de Valdère fut adorable. Elle s'amusait comme une enfant; elle tutoyait Impéria, qui le lui rendait pour ne pas l'affliger. Par moments aussi, elle tutoyait Bellamare sans s'en apercevoir. Bellamare était déjà un vieux ami pour elle, un confident éprouvé. Entre elle et Impéria, ces deux femmes irréprochables dont il avait été le père, il se sentait réhabilité, disait-il, de ses vieux péchés.

Purpurin servait, on l'avait travesti en nègre.

A la fin du souper, Laurence interpella Moranbois en lui donnant son sobriquet primitif, que l'Hercule ne permettait qu'à ses meilleurs amis.

--Cocanbois, lui dit-il, où est ta caisse? Je suis toujours associé, je veux voir le fond de ta caisse.

--C'est facile, répondit le régisseur sans se troubler. Nous sommes justement venus ici pour te rendre tes comptes.

Et il tira de sa poche un massif portefeuille éraillé, fermé à clef, dont il tira cinq billets de banque.

--_On la connaît_, ta plaisanterie! reprit Laurence. Passe-moi ton ustensile.

Il regarda le portefeuille. La somme qu'on lui rapportait prélevée, il y restait trois cents francs.

--Éternels _boulotteurs_! dit en riant Laurence, il est bien heureux que vous ayez enfin joué proprement ce soir!--Allons, ma femme, dit-il en s'adressant à la comtesse, puisque, ce soir, on se tutoie, va chercher la recette de nos artistes, c'est à toi de l'apprécier.

Elle l'embrassa au front devant nous tous, prit la clef qu'il lui tendait, disparut et revint vite.

Quand elle eut rempli et bourré le portefeuille du régisseur, il y avait pour deux cent mille francs de valeurs dans la caisse.

--Ne répliquez pas, dit-elle à Bellamare; ma part est de moitié: c'est la dot d'Impéria.

--Je donne aujourd'hui ma part de recette à mon filleul, dit Moranbois sans s'émouvoir.

--Et moi la mienne à Bellamare, dit Léon. J'ai hérité aussi d'un oncle, non pas millionnaire, mais j'ai de quoi vivre.

--Et tu nous quittes? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le portefeuille. O fortune! si tu nous désunis, tu n'es bonne qu'à nous allumer le punch!

--Moi, vous quitter! s'écria Léon, pâle aussi, mais de l'air inspiré d'un auteur qui a trouvé son dénoûment, jamais! pour moi, il est trop tard! L'inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible; si je deviens un vrai poëte, ce sera à la condition de ne pas devenir un homme sensé. Et puis... ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me semble que ton enfant crie!

Elle se leva et passa dans la pièce voisine, où l'enfant dormait dans son berceau sans s'inquiéter de notre tapage.

--Mes amis, dit alors Léon, l'émotion de cette nuit d'ivresse et d'amitié a été si vive pour moi, que je veux ouvrir mon coeur trop longtemps fermé. Il y a un remords dans ma vie! et ce remords s'appelle Anna. J'ai été le premier amour de cette pauvre fille, et je l'ai mal aimée! C'était une enfant sans principes et sans raison. C'était à moi, homme, de lui donner une âme et un cerveau. Je ne l'ai pas su, parce que je ne l'ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage intellectuel pour travailler à une bonne action dont j'aurais recueilli le fruit. J'étais dans l'âge des hautes ambitions, des rancunes amères et des illusions folles. «A quoi bon, me disais-je, me consacrer au bonheur d'une femme, quand toutes les autres doivent m'en donner?» C'est ainsi que raisonne la présomptueuse jeunesse. J'arrive à l'âge mûr, et je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que dans le nôtre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont moins de dévouement et de sincérité. Les fautes qu'Anna a commises, elle eût pu ne pas les commettre, si j'eusse été patient et généreux; à présent, cette fille égarée est une tendre mère, si tendre, si courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout! Je ne suis pas bien sûr d'être le père de son enfant, n'importe! Si je rentrais dans le monde, épouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie que nous menons, c'est une bonne action: d'où je conclus que, pour moi, le théâtre sera plus moral que le monde. Donc, j'y reste et je m'y enchaîne sans retour. Bellamare, tu m'as souvent reproché d'avoir profité de la faiblesse d'une enfant et de l'avoir dédaignée pour cette faiblesse, qui eût dû m'attacher à elle. Je ne voulais pas accepter ce reproche. Je sens à présent qu'il était mérité, qu'il a été le point de départ de ma misanthropie. Je veux m'en débarrasser, j'épouserai Anna. Elle croit que j'ai eu pour elle un retour d'amour, mais que je ne le prends pas au sérieux, et que mes éternels soupçons rendront notre union impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m'appartient. Elle le nie pour me punir d'en douter; eh bien, je ne veux rien savoir. J'aime l'enfant, et je veux l'élever. Je veux réhabiliter la mère. Je vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de garants auprès d'elle: je jure d'épouser Anna...

--Et tu feras bien, s'écria Bellamare, car je suis sûr, moi, qu'elle t'a toujours aimé.--Allons! dit-il en s'adressant au jour naissant qui, mêlé bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue à travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus beau de ma vie! Tous mes amis heureux, et moi... moi! Impéria! ma sainte, ma bien-aimée, ma fille! nous allons donc enfin _faire de l'art_!--Écoute, Laurence! si j'accepte le capital que tu me prêtes...

--Pardon, dit Laurence, j'espère que cette fois il ne sera pas question de restitution. Je te connais, Bellamare, l'obstacle éternel de ta vie, c'est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets dans tes mains, tu te serais tiré d'affaire, si tu ne l'avais toujours dû à des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas avoir cette crainte. Mon offrande ne me gênera même pas, et, quand elle me gênerait un peu, quand j'aurais à retrancher quelque chose à ma trop large opulence... Tu m'as donné trois ans d'une vie bien remplie qui a emporté toute l'écume de ma jeunesse, et dont il ne m'est resté que l'amour d'un idéal dont tu es l'apôtre et le professeur le plus persuasif et le plus persuadé... Tu as formé mon goût, tu as élevé mes idées, tu m'as appris le dévouement et le courage... Tout ce que j'ai de jeune et de généreux dans l'âme, c'est à toi que je le dois. Grâce à toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grâce à toi, j'ai le culte du vrai, la confiance au bien, la puissance d'aimer. Si je suis encore digne d'être choisi par une femme adorable, c'est qu'au travers d'une vie folle comme un rêve, tu m'as toujours dit: «Mon enfant, quand les anges passent dans la poussière que nous soulevons, mettons-nous à genoux, car il y a des anges, quoi qu'on en dise!» Je suis donc à jamais ton obligé, Bellamare, et ce n'est pas avec un ou deux ans de mon revenu que je peux m'acquitter envers toi. L'argent ne paye pas de pareilles dettes! Je t'ai compris; tu veux _faire de l'art_ et non plus du métier. Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour compléter la tienne et joue de bonnes pièces toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune, il y a tant de gens qui aiment l'ignoble! mais je te connais, tu seras heureux dans ta médiocrité, dès que tu pourras servir la bonne littérature et appliquer la bonne méthode sans rien sacrifier aux exigences de la recette.

--Voilà! répondit Bellamare radieux et pénétré. Tu m'as compris, et mes chers associés me comprennent. O idéal de ma vie! n'être plus forcé de faire de l'argent pour manger! Pouvoir dire enfin au public: «Viens à l'école, mon petit ami. Si le beau t'ennuie, va te coucher. Je ne suis plus l'esclave de tes gros sous. Nous n'allons pas échanger des balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon maître, et nous savons fort bien le manger sec plutôt que de le tremper dans la fumée de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les gros profits, apprends que le théâtre de Bellamare n'est pas ce que tu penses. On peut s'y passer de toi quand tu boudes; on peut y attendre ton retour quand le goût du vrai te reviendra. C'est un duel entre nous et toi. Tu te mets en grève? soit! nous jouerons encore mieux devant cinquante personnes de goût que devant mille étourneaux sans jugement.» Mais... voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paraître blêmes toutes nos figures fatiguées du passé, et qui, tout à l'heure, descendant sur nos fronts, les fera resplendir des joies de l'espérance! C'est le soleil qui se lève, c'est la splendeur du vrai, c'est la rampe éblouissante qui monte de l'horizon pour éclairer le théâtre où toute l'humanité va jouer le drame éternel de ses passions, de ses luttes, de ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu'histrions, des oiseaux de nuit, nous autres! Nous rentrons dans l'ombre du néant quand la terre grouille et s'éveille; voici enfin un beau matin qui nous sourit comme à des êtres réels et qui nous dit: «Non, vous n'êtes pas des spectres; non, le drame que vous avez joué cette nuit n'est pas une fiction vaine: vous avez tous saisi votre idéal, et il ne vous échappera plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie; vous êtes à présent des hommes comme les autres, vous avez des affections puissantes, des devoirs sérieux, des joies durables. Vous ne les avez pas achetés trop cher ni trop tard: regardez-moi en face, je suis la vie, et vous avez enfin droit à la vie!»

L'enthousiasme de Bellamare nous gagna tous, et il n'y eut personne qui ne pensât que le bonheur est dans le sentiment que nous en avons, nullement dans la manière dont l'avenir tient ses promesses. J'étais enivré comme les autres, moi qui n'avais pas eu d'autre fonction et d'autre mérite dans toute cette aventure que de me dévouer durant quelques jours à hâter et à assurer le bonheur des autres.

Quand je me retrouvai seul, plusieurs jours après, dans la chaîne prosaïque de ma vie nomade, ce souper de comédiens dans l'ancien monastère de Bertheville m'apparut comme un rêve, mais comme un rêve si romanesque et si singulier, que je me promis bien de tenir ma promesse à Laurence, et de le recommencer avec les mêmes convives aussitôt que les circonstances le permettraient.

FIN