Le beau Laurence

Part 15

Chapter 153,913 wordsPublic domain

»--Vous conseillerez à votre cousine de regarder ce museau-là quand elle aura quelque petit chagrin, ça lui rendra l'envie de rire.

»Il était loin d'être grotesque dans ce rôle, et le hasard de la photographie l'avait encore flatté. Je la reçus avec orgueil, je la gardai avec un soin religieux; non-seulement je ne le voyais plus laid, mais je le voyais beau.

»L'amour est plus précoce qu'on ne croit chez les jeunes filles. J'étais une enfant, j'ignorais le trouble des sens; mais mon imagination était envahie par un type et mon coeur dominé par une préférence. Je n'en faisais pas mystère, j'étais trop innocente pour cela. On ne s'en inquiéta nullement; on n'y attachait aucune importance, et, comme on ne parlait de Bellamare que pour vanter sa probité, son talent, son instruction littéraire, son savoir-vivre et le charme de sa conversation, rien ne combattit mon idéal.

»Quand vint l'âge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rêvais d'être actrice et ne m'en vantais pas. Tous les ans, on jouait une nouvelle comédie pour la fête de mon père. Bellamare n'était plus là, mais je m'efforçais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait remarquable, je croyais l'être, je m'en réjouissais. Je n'avais de goût que pour la littérature de théâtre, j'apprenais et je savais par coeur tout le répertoire classique. J'écrivais même de petites comédies bien niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais que mon bon père trouvait admirables. Il encourageait mon goût et ne devinait rien.

»Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j'allai trouver Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette entrevue secrète, je le vis profondément ému; au premier abord, il m'avait paru très-vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit tout à coup à mes yeux. C'est là seulement que je me rendis compte du sentiment qu'il m'inspirait, et j'eus un frisson de terreur en sentant qu'il pouvait me deviner.

»Il m'eût aimée, aimée passionnément, je le sais, maintenant que je l'ai vu aimer d'autres femmes; mais son amour était un éclair et se dissipait aussitôt qu'il était assouvi. Bellamare est le véritable artiste d'un autre temps, avec toutes les qualités ardentes, tous les travers ingénus, tous les entraînements, toutes les lassitudes que comporte une vie d'insouciance et de surexcitation. Il m'eût aimée et trahie, secourue et assistée, mais oubliée comme les autres. L'eussé-je fixé, il ne m'eût pas épousée: il était marié.

»Je ne devinai pas tout cela au premier abord; mais j'eus peur de moi-même, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermeté dans mes principes d'honneur, qu'il changea tout à coup de visage et d'accent. Il me jura d'être mon père, il m'a tenu parole.

»Et moi, je l'ai toujours aimé, bien qu'il m'ait fait beaucoup souffrir en menant sous mes yeux la vie d'un homme de plaisir, ne parlant jamais de ses aventures,--il a beaucoup de retenue et de pudeur,--mais ne pouvant pas toujours cacher ses émotions. Il y a eu des intervalles assez longs où j'ai cru ne plus l'aimer et où je me suis applaudie de n'avoir jamais confié mon secret à personne. Ma fierté, trop souvent blessée, est la cause bien simple de ma discrétion invincible. Si j'avais avoué la vérité à Laurence ou à tout autre, je les aurais vus rire amèrement de ma folie. Je n'ai pu me résoudre à être ridicule. Mon silence et la persistance de mon affection m'ont empêchée de l'être. Bellamare, ne soupçonnant pas la nature de mon attachement, n'a jamais eu de torts envers moi.

»Un seul ébranlement s'est produit dans l'équilibre où je m'étais maintenue. L'amour de Laurence m'a troublée et fait souffrir. Je vous ai promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.

»La première fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis l'enfance, on a fait son type de prédilection d'une physionomie riante et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression un peu menaçante que donne un amour contenu, causent plus d'effroi que de sympathie. Je fus très-sincère en disant de Laurence que je n'aimais pas les beaux garçons.--Je fus touchée de son dévouement, j'appréciai son noble caractère; mais, quand vous l'avez vu à Blois, je ne sentais absolument rien de plus pour lui que pour Léon, bien que sa société fût plus aimable et me plût davantage. Quand il nous quitta, je ne m'en aperçus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade à Paris, je le soignai comme j'aurais soigné Léon ou Moranbois. Les pauvres se soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes réserves que les riches peuvent conserver entre eux jusqu'au lit de mort. Nous ne pouvons guère nous faire remplacer, nous autres; nous nous assistons personnellement, nous nous aimons peut-être davantage.

»Vous devez d'ailleurs savoir par Laurence quel genre d'amitié expansive, familière, confiante, fait naître entre camarades de théâtre la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque réconciliation resserre le lien fraternel; on se blesse pour un rien, on se demande pardon à l'excès. Notre association éprouva de grandes traverses. Vous savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances, toutes les causes d'exaltation qui firent, de cette amitié à plusieurs, une sorte d'ivresse collective. C'est à cette époque, c'est au retour de cette émouvante campagne, que l'amour de Laurence commença de me troubler. Je vis clairement qu'il ne l'avait pas vaincu et qu'il en souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j'avais, cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui était arrivé.

»Bellamare m'avait beaucoup fâchée sans le savoir. Il avait appris la mort de sa femme. Il avait parlé de se remarier pour avoir une amie, une compagne, une associée à perpétuité, et il m'avait ingénument consultée en me disant qu'il avait songé à Anna. Elle était bien jeune pour lui, disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle devait avoir soif d'une vie tranquille, car, par nature, elle était sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.

»Je ne montrai aucun dépit. Je parlai à Anna, qui se prit à rire aux éclats; elle adorait Bellamare, mais filialement. C'était une femme de l'âge et de la tournure de Régine qui convenait, disait-elle, à notre bien-aimé directeur.

»Je baissai la tête; mais, quand je voulus rendre cette réponse à Bellamare, il sut à peine de quoi je lui parlais. Il avait oublié sa fantaisie. Il riait du mariage, il se déclarait incapable d'avoir une femme fidèle, parce qu'il eût fallu prêcher d'exemple. Il disait qu'en me parlant d'Anna la veille, il était complétement grisé par le rôle de mari qu'il venait de jouer dans la _Gabrielle_ d'Emile Augier. Il avait rêvé famille, il adorait les marmots. Il n'en avait jamais eu. C'est pourquoi il pensait au mariage _au moins une fois tous les dix ans_.

»Je me trouvai bien folle et bien humiliée. Je jurai qu'il ne se douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et sa passion m'étourdit. Je sentis que j'étais femme, que j'étais seule à jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-être à moi, que mon refus était injuste et cruel, que j'allais briser le coeur le plus généreux, le plus fidèle et le plus pur. Je faillis dire: «Oui, partons ensemble!»

»Mais cela ne dura qu'un instant, car, pendant que Laurence me parlait, je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brisée, et je me disais qu'en me donnant à un autre amour il fallait abjurer, ensevelir pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d'honneur et de travail. Cet homme que j'aimais depuis mon enfance, qui m'avait aimée si saintement malgré la légèreté de ses moeurs, qui me vénérait comme une divinité et qui ne m'aimait pas parce qu'il m'aimait trop, il fallait ne jamais le revoir. Cet immense respect qu'il avait eu pour moi, il ne l'aurait plus pour personne. Ce dévouement à toute épreuve que j'avais eu pour lui, dans quel coeur de femme le retrouverait-il? Quand on parlait à une autre d'aimer Bellamare, elle riait! Moi seule étais assez obstinée pour vouloir être la compagne de sa misère, le soutien de sa vieillesse, la réhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais jamais inspiré de désirs, je connaissais le côté chaste, religieux et vraiment grand de cette âme mobile, ardemment éprise d'idéal. Je voyais son front se dégarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins net, ses accès de sensibilité plus nerveux, parfois fantasques. Bellamare sentait les premières atteintes du découragement, car il me pressait d'épouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de désespoir, comme celui d'un père qui jette sa fille unique dans les bras de l'époux qui va l'emmener pour jamais.

»Je vis l'avenir, la troupe bientôt désunie, l'association rompue, Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur lui et sur les autres, l'appui que j'avais toujours prêté aux sévères économies de Moranbois, la douceur que j'avais mise à calmer les amertumes secrètes et toujours croissantes de Léon, mes remontrances à Anna pour l'empêcher de s'envoler avec le premier venu, retenaient seuls depuis longtemps cette chaîne toujours flottante, dont je rattachais toujours patiemment les anneaux. Et j'allais quitter cet homme de bien, ce noble artiste, ce tendre père, cet ami de quinze ans, parce qu'il était moins jeune et moins beau que Laurence!

»J'eus horreur de cette pensée, je pleurai sottement, sans pouvoir le cacher à celui que mon égoïsme regrettait et que ma fermeté brisait; mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de Bellamare, qui n'y comprenait rien, je renouvelai à Dieu mon serment de ne le jamais quitter, et je me consolai du départ de Laurence, car j'étais contente de moi.

»Et maintenant que trois ans se sont encore écoulés sur mon sacrifice, trois ans qui ont certainement dû guérir Laurence, et durant lesquels j'ai été plus que jamais nécessaire et utile à Bellamare, car je l'ai vu enfin mûrir, se préoccuper du lendemain par affection pour moi, se priver des vains plaisirs pour me soigner quand j'étais souffrante, renoncer aux enivrements qui l'avaient dominé jusque-là, dans la crainte de dissiper les ressources personnelles qu'il voulait me consacrer, en un mot, faire acte d'un homme prévoyant et contenu, la chose la plus impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au besoin,--c'est maintenant que je regretterais de ne pas être riche par le fait d'un autre? J'avouerais à Laurence que j'aurais pu l'aimer, je reviendrais à lui parce qu'il a hérité de son oncle? Et vous m'estimeriez? et il pourrait m'estimer encore? et je n'aurais pas honte de moi-même? Non, madame, ne craignez rien; j'ai trop étudié Chimène dans le texte pour n'avoir pas compris et adopté la devise espagnole: _Soy quien soy_. Je me souviens trop d'avoir eu un père honnête homme pour manquer de dignité. J'ai trop aimé Bellamare pour perdre l'habitude de le préférer à tout. Vous pouvez dire à Laurence tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez même ajouter qu'à présent je suis sûre de Bellamare, et qu'au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s'il est vrai, s'il est possible que Laurence ait encore quelque émotion en se rappelant le passé, soyez sûre qu'il aime trop Bellamare pour être jaloux de celui qui fut son meilleur ami. A présent, embrassez-moi sans effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le coeur le plus dévoué à votre cause, le plus désintéressé devant votre bonheur.

--Ah! ma chère Impéria, s'écria la comtesse, qui la serrait dans ses bras, quelle femme vous êtes! Dans mes jours d'orgueil, je me suis souvent posée à mes propres yeux comme une grande héroïne de roman! Que j'ai toujours été loin de vous, moi qui mettais ma gloire à savoir attendre de loin et sans péril, tandis que vous vous consacriez au martyre d'attendre, avec le spectacle de tant de désenchantements sous les yeux! Quand j'attendais ainsi, je savais que Laurence, retiré dans son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se rendait à son insu digne de moi... Et vous, attachée aux pas de celui que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misères, et vous ne vous découragiez pas!

--Ne parlons plus de moi, dit Impéria, songeons à ce que vous devez faire pour que nous soyons tous heureux.

--Je veux parler à Bellamare, répondit vivement madame de Valdère.

C'était inutile, Bellamare m'avait rejoint dans le boudoir. Il avait tout entendu, il était comme suffoqué par la surprise; puis, saisi tout à coup d'une grande exaltation, il s'élança dans le salon, et, s'adressant à madame de Valdère et à Impéria:

--O femmes honnêtes! s'écria-t-il, que vous êtes cruelles sans le savoir! Que de fautes, que de souillures vous nous épargneriez si vous nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prêts à recevoir l'impulsion qu'on leur donne!... Impéria! Impéria! si j'avais soupçonné plus tôt... Voilà ce que c'est que de se trop défendre de la fatuité! voilà ce que c'est que de n'être ni avantageux, ni égoïste, ni calculateur en rien! Comme tu m'en as puni, toi qui d'un mot eusses pu me rendre digne de toi dix ans plus tôt! Et me voilà vieux, me voilà peut-être indigne du bonheur que tu veux me donner!... Non, ne le crois pas, pourtant! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est soit! Ah! ce rêve que je n'ai jamais osé dire, je l'ai fait mille fois, et tu ne t'en es pas doutée. Je t'ai aimée follement, Impéria, mal aimée, j'en conviens, puisque je ne songeais qu'à l'oublier ou à m'en défendre par tous les moyens. Je voulais te marier à Laurence, je voulais m'étourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent! Tu en as souffert quand tu pouvais si facilement m'y soustraire! Qu'est-ce donc que la fierté de la femme? Une grande et belle chose, j'en conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne voyons pas l'utilité. Avoue que tu as trop douté de moi, avoue-le, si tu veux que je ne me méprise pas d'en avoir trop douté aussi!...--Et vous, madame, dit-il en s'adressant à la comtesse, vous avez fait comme elle; c'est donc là le roman de la femme généreuse! Eh bien, il n'est pas généreux du tout, puisqu'il ajourne le bonheur au profit de je ne sais quel idéal que vous cherchez au zénith de la vie quand il est sous votre main!...

--Tu nous grondes, lui dit Impéria: ne dirait-on pas que nous sommes les coupables, et vous...

--Tais-toi, tais-toi! s'écria Bellamare, toujours plus exalté; tu ne vois pas que je suis fou d'orgueil en ce moment-ci, que je me justifie, que je me défends, et, chose qui ne m'est jamais arrivée, que je me chéris et m'admire? Puisque tu m'aimes, toi, il faut bien que je sois quelque chose de grand et d'excellent. Laisse-moi me l'imaginer, car, si je venais à retomber dans la notion de moi-même, j'aurais peur pour ta raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi être insensé, ou il faudra que j'éclate!

Il parla encore un peu au hasard, comme un comédien qui, ne trouvant pas son rôle assez monté au gré de son émotion, l'improviserait sans en avoir conscience. Il était aisé de voir qu'il avait aimé Impéria plus énergiquement qu'elle ne l'avait voulu croire, et que la crainte du ridicule, si puissante sur un esprit façonné à représenter les ridicules humains, avait paralysé ses élans en toute occasion. Il finit par pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et convenir de quelque chose avec madame de Valdère, il avoua qu'il perdait la tête et avait besoin de ne penser qu'à lui-même. Il s'enfuit dans les bois, où nous le vîmes courir et parler seul comme un insensé. J'admirai cette puissance de l'émotion personnelle dont le foyer, si souvent excité au profit des autres, brûlait encore en lui comme chez un jeune homme.

Cinq jours après, Laurence était revenu à Bertheville; il y avait trouvé madame de Valdère, qui l'attendait pour lui ménager une grande surprise. Il rapportait toutes les actes nécessaires à la prochaine publication de leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets; cette soirée devait être consacrée au bonheur de se revoir et de résumer le passé dans une douce quiétude.

J'arrivai, comme j'en avais été sommé par elle, à la fin du dîner. Non-seulement j'étais initié à ce qui se préparait, mais j'y avais beaucoup travaillé, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant que la comtesse le quitterait. Elle s'était fait apporter une toilette exquise, qu'elle alla passer très-vite, et, quand elle revint dire à Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle était éblouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tête et oublier l'intéressante, mais chétive Impéria. Dans le salon, elle lui dit:

--J'ai fait la maîtresse ici en votre absence comme si j'étais déjà chez moi. Vous allez prendre le café dans la grande salle du bas, dont j'ai pressé la restauration complète. Je tenais à vous faire voir ce bel ouvrage terminé, les boiseries achevées, le parquet brillant, les vieux lustres posés et allumés. On a essayé aussi le chauffage, qui est délicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n'êtes pas content de ma gestion, ne me le dites pas, j'en aurais trop de chagrin.

Nous passâmes dans la grande salle, dont l'emploi n'avait pas encore été déterminé par Laurence. C'était une ancienne salle de conseil qui n'avait rien à envier à celle de Saint-Vandrille. L'architecture en était si bien conservée et les boiseries d'un si bon style, qu'il en avait souhaité et opéré le rétablissement sans autre but que l'amour de la restauration. Il admira l'effet général et ne demanda pas pourquoi une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que cela cachait les échafaudages qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever. Le secret de nos rapides préparatifs n'avait pas transpiré. Il ne se doutait réellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile d'emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paraître une autre toile rouge et or qu'encadrait la devanture d'un joli petit théâtre improvisé. Laurence tressaillit.

--Qu'est-ce donc? dit-il, la comédie? Je ne l'aime plus, je ne pourrai pas l'écouter!

--Ce sera court, lui répondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez su vous faire aimer, ont imaginé de vous donner ce divertissement: ce sera très-naïf; soyez-le aussi, sachez-leur gré de l'intention.

--Bah! dit Laurence, ils vont être prétentieux et ridicules!

Il regarda le programme, c'était une représentation de fragments. On allait jouer les scènes de nuit III, VIII et IX du cinquième acte du _Mariage de Figaro_.

--Allons! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens; mais j'ai été un si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n'ai le droit de siffler personne.

La toile se leva. Figaro était en scène. C'était Bellamare dans un joli costume, se promenant dans l'obscurité du décor avec une grâce et un naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite. Moi, j'hésitais à le reconnaître. Je n'étais pas habitué à ces soudaines transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout le secret. Je ne savais pas que l'acteur de talent rajeunit en réalité par je ne sais quelle mystérieuse opération de son sentiment intérieur. Bellamare était admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe fine, élastique, la ceinture dégagée, les épaules légères, la tête bien proportionnée et bien attachée. Sa résille rose mariait adroitement son ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit oeil noir était un fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte de la nuit simulée sur la scène. Il avait trente ans au plus, il me sembla charmant. Je redoutais d'entendre son organe défectueux. Il dit les premiers mots de la scène: _O femme! femme! femme! créature décevante!_ et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle tristesse intérieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de Samson, qui m'avait tant de fois remué et pénétré. Il continua. Il disait si bien! Ce monologue est si charmant, et il l'avait si finement creusé et compris! Je ne sais si j'étais influencé par tout ce que je savais du personnage réel, mais l'acteur me parut admirable. J'oubliai son âge, je compris l'amour obstiné d'Impéria, j'applaudis avec enthousiasme.

Laurence était immobile et muet. Ses yeux étaient fixes, il paraissait changé en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il voyait. La sueur perla à son front quand, passant à la scène VIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C'était Impéria! Madame de Valdère était pâle comme la mort. Laurence, devinant son anxiété, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses lèvres tout le temps que dura la scène. C'est un rapide duo d'amour à teinte chaude. Les deux amis la jouèrent avec feu. Impéria me parut aussi rajeunie que Bellamare; elle était pleine de verve et d'animation, on eût dit que la pauvre fatiguée avait de la vitalité à revendre.

Lambesq vint ensuite simuler avec plus d'énergie que de distinction la colère d'Almaviva. Chérubin se montra un instant sous les traits d'Anna, dont l'embonpoint précoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure pâle et flétrie. Ils ne dirent que quelques mots. Léon avait esquissé un rapide ensemble qui pût tenir lieu de dénoûment et faire oublier les rôles qui manquaient. On n'avait voulu que se montrer tous bien vivants à Laurence et faire refleurir un instant pour lui les roses d'antan au milieu des neiges de la saison. Léon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment fraternel et tendre en quelques vers bien tournés et bien dits.

Laurence alors s'élança vers eux, les bras ouverts, en même temps qu'ils sautaient légèrement de l'estrade pour courir à lui. Madame de Valdère respira en voyant que son fiancé embrassait Impéria comme les autres, avec autant de joie et aussi peu d'embarras.

Laurence, en voyant la brave fille embrasser aussi avec effusion madame de Valdère, comprit ce qui s'était passé entre elles.

--Nous avons appris ton bonheur, lui dit Impéria; nous avons voulu te dire le nôtre. Bellamare et moi, fiancés depuis longtemps, avons décidé en Amérique de nous marier dès notre retour en France. C'est donc notre visite de faire part que nous te rendons.

Laurence fit un cri de surprise.

--Et pourtant, dit-il, j'y avais pensé vingt fois!

--Et tu ne pouvais pas le croire? lui dit Bellamare. Moi qui n'y avais jamais pensé dans ce temps-là, je ne peux pas le croire encore. C'est si invraisemblable! Es-tu jaloux de ma chance? ajouta-t-il tout bas.

--Non, répondit Laurence de même, tu la mérites, justement parce que tu ne l'as pas cherchée. Si j'étais encore amoureux d'elle, ton bonheur me consolerait de ma blessure; mais l'inconnue a triomphé en se faisant connaître; je suis à elle, et bien à elle, pour toujours!

Les acteurs allèrent se déshabiller. Laurence, aux pieds de la comtesse, dans le salon où je faillis entrer étourdiment et dont je m'éloignai sans qu'ils m'eussent aperçu, bénissait sa délicate confiance et lui jurait qu'elle ne s'en repentirait jamais.