Le beau Laurence

Part 14

Chapter 143,996 wordsPublic domain

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment où il m'était apparu; en quelques minutes, Léon me fit le même effet. Je me rendis compte de ces résultats d'une vie de surexcitation nerveuse. De telles gens n'ont pas d'âge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus vieux qu'ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que j'aurais voulu pouvoir les suivre pour les étudier davantage, et puis je m'attendrissais à l'idée de leur misère et de leur probité. Ils semblaient n'avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient cinq mille francs à Laurence!

Je rentrai à l'auberge, où Laurence précisément m'attendait. Qu'il était loin de se douter de l'éclat de foudre qui venait de passer si près de lui! Ce matin-là, il n'était occupé que de madame de Valdère. Elle lui avait paru triste et découragée depuis notre entrevue de l'avant-veille. C'est que lui-même, agité par ses épanchements avec moi, lui avait laissé voir un redoublement de mélancolie. Maintenant, il avait peur qu'elle ne se préparât mystérieusement à le fuir pour toujours. Il en était furieux et désolé.

--Les femmes, disait-il, n'ont que de l'orgueil; pas de pitié vraie!

Il me supplia d'aller demeurer chez lui. Je n'avais d'affaires que durant quelques heures de la journée. Il me promettait de me conduire et de me ramener chaque jour dans un équipage rapide comme le vent.

--C'est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui à Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu'enlevaient trois chevaux admirables attelés de front, c'est un vrai plaisir que de voler ainsi à travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente bouilloire, les genoux enveloppés dans une fourrure soyeuse.

--Avec un ami près de soi, me dit-il en me serrant la main; là seulement est le plaisir de prince, et je suis né paysan. Les cahots d'une charrette au trot d'une vieille mule valent mieux pour la santé. Je n'ai plus appétit ni sommeil à présent. La destinée est une folle qui se trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant ceux qui l'invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdère et me présenta comme son unique ami.

--Unique? Bellamare, Léon... et _les autres_ sont-ils morts? demanda-t-elle d'un ton ému.

--C'est tout comme, aujourd'hui, répondit Laurence; je n'ai pas pensé à eux de la journée, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdère se détourna pour servir le thé, mais je vis un rayon de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l'avait pas surfaite; sa beauté, sa fraîcheur, la perfection de sa forme, l'attrait pénétrant de sa physionomie, étaient incontestables; ses cheveux étaient bruns naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et Bellamare l'avaient vue blonde, elle me raconta qu'à cette époque elle avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d'or, qui commençait à être de mode. Cette circonstance avait aidé à son déguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu'elle l'aimait éperdument et absolument. Je désirais être seul avec elle, mais c'était impossible sans que Laurence s'en aperçût. Je pris le parti de lui écrire séance tenante. Tout en crayonnant sur un album, je traçai ces mots que je lui remis à la dérobée.

«Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité à Laurence. Il le faut!»

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu troublée. Elle n'avait pas l'aplomb et l'expérience de son âge, elle avait encore l'émotion et la candeur de la première jeunesse; Laurence était son premier, son unique amour.

Elle lui demanda un livre qu'il avait promis de lui apporter. Il l'avait oublié. Il prétendit l'avoir laissé dans la poche de sa pelisse et sortit comme pour le chercher dans l'antichambre; mais il sortit de la maison, s'élança à pied à travers la neige et la nuit, et courut chez lui chercher le livre. Nous l'entendîmes sortir.

--Nous sommes seuls, me dit madame de Valdère; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s'était passé dans la journée.

--Ainsi, me dit-elle, ils sont partis? Impéria ne le verra pas, elle ne saura pas qu'elle est encore aimée, qu'elle est riche, qu'elle peut le rendre heureux? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence à une surprise, à un mensonge, car le silence en serait un. S'il doit aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin s'accomplisse. Il en est temps encore; il ne m'a rien promis, je ne lui ai fait aucun aveu, ni donné droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette épreuve ne me chasse pas du coeur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu'il peut les rejoindre à Rouen. Il ira, j'en suis bien sûre... Moi, je m'éloignerai jusqu'à ce que je sache mon sort. Quel qu'il soit, je le subirai avec courage et dignité.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa résolution. Pourtant, j'obtins d'elle que Laurence connaîtrait son inconnue avant d'être soumis à l'épreuve décisive. Je lui persuadai d'aller mettre de la poudre d'or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la chambre bleue il l'avait entrevue.

Quand elle revint blonde et voilée, je lui fis tourner le dos à la porte par où Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout haletant apportant le volume. Je lui dis que j'étais pris d'un violent mal de tête, et que sa voisine m'avait permis de me retirer.

Il rentra fort tard; j'étais couché. Il vint se jeter à mon cou: il était ivre d'amour et de bonheur. Bellamare ne s'était pas trompé. L'homme d'imagination avait repris son existence normale. Il adorait deux femmes dans madame de Valdère, l'inconnue qui l'avait fait rêver, l'amie qui avait généreusement travaillé à le guérir. Il voulait l'épouser dès le lendemain. Il l'eût fait, si la chose eût été possible.

Lui avait-elle révélé le passage d'Impéria? Il ne m'en dit pas un mot, et je n'osai pas le questionner. J'avoue qu'en voyant l'ivresse de Laurence et en l'entendant faire les projets d'un millionnaire amoureux qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de coeur à la pauvre petite comédienne qui s'en allait, sans gants et presque sans manteau, sur la neige des chemins, à la recherche d'un cruel travail, avec son talent, ses nerfs, sa volonté, son sourire et ses larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-là, j'avais impitoyablement travaillé pour sa rivale. Je me surpris à trouver celle-ci trop facilement heureuse. Resté seul, je ne pus me rendormir. J'étais en proie à je ne sais quelle incertitude, et je me demandais si j'avais eu le droit d'agir comme je l'avais fait.

Je m'habillai, et, comme je regardais le lever d'un beau soleil d'hiver par ma fenêtre, je vis dans la cour un homme enveloppé d'une peau de bique et coiffé d'un bonnet de laine, qui ressemblait à un marinier de la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de près, je reconnus Bellamare.

--Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdère; il faut que je lui parle à l'insu de Laurence. Je sais qu'il s'est couché tard, nous aurons le temps. Je vous dirai en route ce qui m'amène.

Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vêtement et je le rejoignis.

--Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. A Barentin, j'ai embarqué tout mon monde pour Rouen. J'ai marché toute la nuit dans une mauvaise patache; mais j'étais tourmenté, j'avais la fièvre, je n'ai pas senti le froid. J'avais résolu de faire une mauvaise action, une lâcheté,--par égoïsme! Je ne peux pas l'accomplir. Ce serait la première de ma vie. Impéria s'est toujours sacrifiée pour ses amis. Elle eût pu être engagée à Paris, y avoir de grands succès, y faire fortune, ou tout au moins y trouver une existence aisée et tranquille. Il y a aux Français plus d'une sociétaire qui ne la vaut pas. Elle a refusé pour ne pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu'elle était comblée des dons du prince Klémenti et de ses hôtes. Vous avez deviné qu'en refusant l'amour de Laurence, c'est encore à nous qu'elle a voulu se consacrer. Cela ne peut pas durer éternellement. Elle a trente ans à présent. Elle est faible, épuisée. Notre petite société ne fera jamais fortune, notre vie sera un éternel tirage. Encore quelques années, tout en riant et chantant, elle succombera à la peine; c'est comme ça que nous finissons, nous autres!--et voilà qu'elle peut avoir cent mille livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l'aime toujours, qui sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais! Non. Je ne dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdère, car je lui avais juré autrefois de servir sa cause. Il faut qu'elle sache que je l'abandonne, que je dois l'abandonner. C'est une femme d'un très-grand coeur, je le sais; je l'ai revue plus d'une fois depuis l'aventure de Blois, et j'avais toujours cru pouvoir lui donner de l'espérance. Tout est changé depuis l'époque où Impéria a congédié Laurence avec une douleur qu'il lui était impossible de me cacher. C'est à cette époque-là que nous sommes partis pour l'Amérique. Je n'ai donc pas revu la comtesse. Elle voyageait. Je ne savais où lui écrire. Il faut qu'elle sache tout, et que, dans sa suprême délicatesse, elle prononce. Quant à moi, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas tromper Impéria et que je ne le veux pas. Après cela, que ces deux femmes se disputent le coeur de mon ancien jeune premier, ou que la plus généreuse le cède à l'autre, ça ne me regarde plus. J'aurai fait mon devoir.

J'étais trop de l'avis de Bellamare pour le contredire. Nous fîmes réveiller madame de Valdère. Elle nous écouta en pleurant et resta sans force, sans parole, sans résolution et sans défense. Elle fut faible et admirable, car elle n'eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s'occupa que du bonheur de Laurence et se résuma ainsi:

--Je sais qu'il m'aime, j'en suis sûre à présent. Il me l'a dit hier soir avec une passion si persuasive, que je ne l'estimerais pas si j'en doutais; mais il a eu si longtemps l'esprit et le coeur malades que je ne serai pas surprise de le voir m'échapper encore. Je n'ai pas le droit de me révolter contre cette chose fatale. Je l'ai acceptée d'avance en venant m'établir près de lui avec l'intention de me faire aimer pour moi-même, sans fiction et sans poésie. En me faisant passer pour une amie de son inconnue, j'ai voulu connaître à fond et bien comprendre le sentiment qu'il avait eu pour elle. J'ai vu que cet amour n'était rien de plus qu'une émotion passagère, un chapitre du roman ambulant de sa vie, quoiqu'il en parlât avec respect et reconnaissance. J'ai craint alors de lui paraître trop romanesque moi-même en me trahissant, et, pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqué, je lui ai montré que je savais être une amie désintéressée, généreuse et tendre. Il l'a compris; mais cette amitié était encore trop nouvelle pour chasser le souvenir d'Impéria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais attendre encore, me conserver libre vis-à-vis de lui, lui rendre mon affection nécessaire et ne lui avouer le passé qu'en lui donnant l'avenir. On m'a forcée hier de me trahir. Il a été enivré, exalté,... et moi, j'ai été lâche, je n'ai pu me résoudre à lui avouer qu'Impéria était là tout près... Vous venez ce matin me dire qu'il faut être sincère et pousser l'épreuve jusqu'au bout. Eh bien, vous me brisez. J'ai été si heureuse en le voyant heureux à mes pieds! N'importe, vous avez raison. Ma conscience obéit à la vôtre. Je ferai tout ce que vous voudrez.

Et de nouveau elle pleura sincèrement, et comme qui dirait à plein coeur; elle fit pleurer Bellamare.

--Voyons, chère madame, lui dis-je, je ne suis pas très-sensible et pas du tout romanesque et pourtant je sens que vous êtes un ange, le bon ange de Laurence probablement; mais, dans votre intérêt, devons-nous vous exposer à quelque reproche dans l'avenir, s'il découvre la vérité en trois points, qui est qu'Impéria est revenue, qu'elle est libre et qu'elle l'aime peut-être? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de malaise nerveux, un jour de pluie, à la campagne, un de ces jours où pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence à tous, et du vôtre particulièrement?

--Il ne s'agit pas de moi, dit-elle; ne vous occupez pas de moi! Je suis une nature fidèle et recueillie; je ne suis pas une nature exubérante. J'ai attendu longtemps, et pendant longtemps j'ai vécu d'un rêve qui s'effaçait souvent et revenait par crises; je voyageais, je m'instruisais, je me calmais, je faisais même d'autres projets, et, si je n'ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c'est malgré moi. J'aurais voulu l'oublier. Quoi qu'il arrive, je ne me tuerai pas, et je me défendrai du désespoir violent. J'aurai toujours eu trois mois de bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de la nuit dernière. Ce qu'il nous importe de savoir, ce que je veux savoir absolument, c'est laquelle, d'Impéria ou de moi, donnera plus de bonheur à Laurence.

--Et comment le saurons-nous? dit Bellamare, qui était retombé dans ses perplexités. Qui peut lire dans l'avenir? Celle qui le rendra le plus heureux sera celle qui l'aimera le plus.

--Non, répondit madame de Valdère, car celle qui l'aimera le plus sera celle qui se sacrifiera. Écoutez, il faut sortir de cette impasse, je veux voir Impéria, je veux qu'elle s'explique; j'ai le droit de préserver Laurence d'une nouvelle douleur, si elle l'aime peu ou point.

--Comment arranger tout cela sans qu'il s'en aperçoive? dit Bellamare. N'est-il pas tous les jours chez vous?

--J'ai en ce moment tout empire sur lui, répondit la comtesse. Il m'a suppliée hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l'envoyer à Paris chercher mes papiers. J'aviserai mon notaire, par dépêche télégraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez à Rouen chercher Impéria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C'est par moi, par moi seule qu'elle droit apprendre la vérité.

Bellamare jura et repartit à l'instant même; j'allai éveiller Laurence, qui courut aussitôt chez celle qu'il appelait déjà sa fiancée et dont il était désormais éperdument épris. Elle eut le courage de lui cacher ses agitations, ses terreurs, et de paraître céder à son impatience. Le soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l'emmenait à Rouen dut croiser celui qui amenait Bellamare et Impéria à Barentin.

Ceux-ci nous arrivèrent dans la matinée du lendemain. Je les attendais chez madame de Valdère, prêt à me retirer quand ils approcheraient.

--Non, me dit-elle; Impéria ne vous connaît pas et serait gênée pour s'expliquer devant vous; mais je tiens essentiellement à ce que vous puissiez rendre compte à Laurence, un compte minutieux et fidèle de cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d'où vous pourrez tout entendre. Écoutez-nous, prenez des notes au besoin, je l'exige.

J'obéis. Impéria entra seule. Bellamare, ne voulant pas gêner les épanchements des deux femmes, monta à l'appartement qu'on lui avait préparé. Madame de Valdère reçut Impéria en lui tendant les deux mains et en l'embrassant.

--M. Bellamare, lui dit-elle, a dû vous prévenir un peu?

--Il m'a dit, répondit Impéria de sa voix nette et assurée, qu'une dame charmante, bonne, belle et instruite m'avait vue autrefois sur les planches... je ne sais où! et avait daigné me prendre en amitié; que cette dame, me sachant dans les environs, désirait me voir pour me faire une communication importante. J'ai eu confiance, et je suis venue.

--Oui, reprit madame de Valdère, dont la voix tremblait; vous avez eu raison. J'ai pour vous la plus grande estime;... mais vous êtes fatiguée, c'est peut-être trop tôt...

--Non, madame, je ne suis jamais fatiguée.

--Vous avez froid...

--Je suis habituée à tout.

--Prenez une tasse de chocolat que j'ai fait préparer pour vous.

--Je vois aussi du thé. Je le préférerais.

--Je vais vous servir; laissez, laissez-moi faire. Pauvre enfant! que cette vie que vous menez est rude pour une personne si délicate!

--Je ne m'en suis jamais plainte.

--Vous avez été élevée dans le bien-être pourtant, dans le luxe même... Je connais votre naissance.

--Comme vous êtes bonne, nous ne parlerons pas de cela; je n'en parle jamais, moi.

--Je le sais; mais j'ai le droit de vous faire une question. Si vous recouvriez de la fortune, ne quitteriez-vous pas le théâtre avec plaisir?

--Non, madame, jamais.

--C'est donc une passion?

--Oui, une passion.

--Exclusive de toute autre?

Impéria garda le silence.

--Pardonnez-moi, reprit madame de Valdère d'une voix encore plus émue. Je suis indiscrète, je suis condamnée à l'être. Mon devoir est de vous interroger, d'obtenir votre confiance sans réserve. Si vous me la refusez... mais ne voyez-vous pas déjà que vous auriez tort, que je suis une personne sincère?... Tenez! ne me prenez pas pour une convertisseuse; il s'agit de bien autre chose! Je suis l'amie dévouée d'un homme qui vous a beaucoup aimée, et qui, devenu très-riche, libre de tout lien, pourrait vous aimer encore...

--C'est de Laurence que vous me parlez, madame; j'ai appris hier, par des gens qui causaient dans le wagon où j'étais, que l'ancien comédien avait hérité d'une grande fortune.

--Ah! eh bien?

--Eh bien, quoi? Je m'en suis réjouie pour lui.

--Et pour vous?

--Pour moi? c'est là ce que vous voulez savoir? Eh bien, non, madame, je n'ai pas songé à moi.

--Vous ne l'avez donc jamais aimé? s'écria madame de Valdère, qui ne put contenir sa joie.

--Je l'ai tendrement aimé, et son souvenir me sera toujours cher, répondit Impéria avec fermeté; mais je n'ai pas voulu être sa maîtresse, ne voulant pas devenir sa femme.

--Pourquoi? Avez-vous conservé les préjugés de la naissance?

--Je ne les ai jamais eus.

--Étiez-vous réellement engagée?

--Vis-à-vis de moi-même, oui.

--L'êtes-vous encore?

--Toujours.

La comtesse ne put se contenir plus longtemps, elle serra mademoiselle de Valclos dans ses bras.

--Je vois, madame, lui dit celle-ci, que vous prenez à moi un intérêt dont je ne suis pas l'objet principal. Permettez-moi de vous rassurer entièrement et de vous dire que bien réellement une autre affection me sépare à jamais de Laurence.

--Eh bien, sauvez-le, sauvez-moi tout à fait; voyez-le et dites-le-lui à lui-même...

--A quoi bon? Je le lui ai dit si sérieusement quand nous nous sommes vus à Clermont pour la dernière fois!

--Mais vous pleuriez alors, il a cru que vous l'aimiez.

--Il vous a dit cela?

--C'est M. Bellamare qui me l'a dit.

--Ah! oui; Bellamare croit aussi que je l'aimais!

--Et que vous l'aimez encore.

--Il sera bientôt désabusé; mais dites-moi, madame, si ma réponse eût été contraire à ce qu'elle vient d'être, qu'eussiez-vous donc fait?

--Ma chère enfant, j'avais pris une grande résolution, et je l'aurais tenue. Je serais partie sans reproche, sans faiblesse et sans ressentiment contre vous.

--Vous êtes l'inconnue de Blois!

--Bellamare vous l'a dit?

--Non, je le devine.

--C'est moi, en effet; à quoi me reconnaissez-vous?

--A votre générosité! Ce n'est pas la première fois que vous êtes prête à agir ainsi. Ne l'avez-vous pas écrit à Bellamare? ne l'aviez-vous pas chargé de me parler de vous?

--Oui. Il l'a fait?

--Il l'a fait sans me dire votre nom, que je sais d'aujourd'hui seulement. Dans le wagon où j'ai appris la brillante position de Laurence, quelqu'un a dit: «Il épousera sa voisine, madame de Valdère.» Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chère madame. J'ai appris cela avec un grand plaisir. J'aime Laurence comme un frère.

--Jurez-le, chère enfant, c'est comme un frère que vous l'avez pleuré?

--Je vois que ces larmes vous resteront sur le coeur; il faut que ma confiance réponde à la vôtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous connaissez toute ma vie, hormis l'histoire secrète de mes sentiments.

--Dites-moi, dites-moi tout! s'écria madame de Valdère.

Impéria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire:

--Vous savez comment et pourquoi je suis entrée au théâtre. Laurence a dû vous le dire. Je voulais faire vivre mon père, et, malgré toutes les vicissitudes de mon existence, j'ai réussi à lui donner jusqu'à son dernier jour autant de bien-être qu'il en pouvait goûter dans l'état de folie douce où il était tombé. J'allais le voir tous les ans, il ne me reconnaissait pas; mais je m'assurais qu'il ne manquait de rien, et je revenais tranquille. C'est à M. Bellamare que je dois d'avoir pu remplir ce devoir, et c'est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour la première fois, j'allai le trouver secrètement pour lui demander de faire de moi une artiste, il n'était pas un inconnu pour moi. Il était venu monter et diriger une comédie d'enfants et d'amis intimes que nous préparions à Valclos pour la fête de mon pauvre père. J'avais douze ans. Bellamare était encore jeune. Sa laideur comique m'égaya beaucoup d'abord; puis son esprit, sa bonté, sa grâce tendre avec les enfants, prirent mon coeur d'enfant et s'en emparèrent pour jamais.

--Quoi! s'écria madame de Valdère, c'est Bellamare que vous aimez? Est-il possible?

--C'est lui, répondit avec fermeté mademoiselle de Valclos, c'est ce pauvre homme qui a toujours été laid, qui sera bientôt vieux et qui restera toujours pauvre... Regardez-moi; je serai bientôt comme lui, le temps a bien effacé les différences! Quand j'avais douze ans, il en avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m'eut fait répéter mon rôle, étudier mes gestes, et qu'il m'eut encouragée paternellement en me disant que j'étais née artiste, je fus prise d'un grand orgueil, et le souvenir de l'homme qui m'avait dit le mot de ma destinée s'imprima dans mon cerveau comme le toucher d'un esprit mystérieux venu d'une autre sphère pour m'avertir de ma vocation. Le jour où il quitta Valclos, les petits garçons qu'il avait fait jouer dans notre comédie se jetèrent à son cou. Il était si bon, si gai, il les gouvernait si bien en les amusant, que tous l'adoraient. Il vint à moi et me dit:

»--Mademoiselle Jane, n'ayez pas peur! je ne vous demanderai pas la permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous êtes trop jolie; mais ma main n'est pas si laide que ma figure, voulez-vous y mettre votre petite main?

»Je fus attendrie, sa main était très-belle. J'oubliai sa figure, je lui jetai les bras au cou et l'embrassai sur les deux joues. Il sentait bon, il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure était douce et unie. Depuis ce moment-là, je ne l'ai jamais vu laid.

»Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon père, qui était un homme de mérite, très-lettré, faisait le plus grand cas de l'intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme sérieux et le considérait comme un véritable artiste. Bellamare avait beaucoup de succès dans notre province, où il donnait alors des représentations. Mes parents y assistaient souvent. J'obtins un jour de les y suivre. Il jouait Figaro. Il était bien costumé, bien grimé, plein de vivacité, d'élégance et de grâce; il me parut charmant. Ses défauts mêmes, son mauvais organe, me plurent. Il m'était impossible de séparer ses désavantages physiques de ses qualités. On l'applaudit passionnément. Je fus exaltée par son succès, on me permit de lui jeter un bouquet dont la bandelette portait ces mots: _La petite Jane à son professeur_. Il porta le bouquet à ses lèvres en me regardant d'un air attendri. J'étais ivre de fierté. Mes petits cousins partageaient mon ivresse; ils connaissaient l'acteur en renom, l'artiste applaudi, triomphant! Ils avaient joué avec lui, ils l'avaient tutoyé, ils les avait appelés gravement: _Mes chers camarades_. On ne put les empêcher d'aller dans l'entr'acte l'embrasser dans les coulisses. Il leur remit pour moi une photographie qui le représentait dans son joli costume de Figaro, et il leur dit: