Part 13
Il me sembla que c'était un reproche direct, car les yeux de cette belle femme étaient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir ce que je faisais.
--Ne parlons plus ni d'Impéria, ni de l'inconnue, lui dis-je. Il n'y a plus de passé pour moi, pourquoi n'y aurait-il pas d'avenir?
Je m'aperçus, à sa surprise, que je lui faisais une déclaration, et je me hâtai d'ajouter:
--Parlons de Saint-Vandrille.
Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et abandonné, et nous ne parlâmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions toujours à l'inconnue, et je croyais voir qu'à force de parler de moi et de me dépeindre à madame de Valdère, elle avait excité chez celle-ci une grande curiosité de me voir, peut-être un intérêt plus vif que la curiosité. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du moins aussi romanesque, et je commençai à sentir qu'il me serait très-facile de m'éprendre d'elle, pour peu que j'y fusse encouragé.
Je ne le fus point, et je m'épris davantage. Je n'avais pas osé lui demander de me recevoir; elle s'enferma si bien durant quelques jours, que je rôdai en vain autour de sa demeure sans l'apercevoir. C'est alors que l'idée me vint de transformer en cabinet de travail la chambre à coucher de mon oncle, et d'installer mes pénates dans le pavillon carré, qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais la véritable créatrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait doublement intéressante, et je commençai à y travailler de mémoire avec beaucoup d'ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commença à ressembler à l'original, j'écrivis à madame de Valdère pour la supplier de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J'avais été si obligeant pour elle qu'elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint, fut très-surprise, très-touchée même de ma fantaisie sentimentale, et déclara que mes souvenirs étaient très-fidèles. Elle me permit alors d'aller la voir, et me montra mes deux lettres à l'inconnue, que celle-ci lui avait confiées en mourant, lui disant de les brûler quand elle les aurait lues.
--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? lui dis-je.
--Je ne sais, répondit-elle. J'ai toujours rêvé que je vous rencontrerais quelque part et que je pourrais vous les rendre.
Pourtant, elle ne me les rendit pas, et je n'avais aucun motif pour les réclamer. Je lui demandai si elle n'avait pas un portrait de son amie.
--Non, dit-elle, et, si j'en avais un, je ne vous le montrerais pas.
--Pourquoi? Sa méfiance lui servit; elle vous a défendu... soit! Je ne veux plus aimer dans le passé; j'en ai assez, j'en ai été assez malheureux pour que tout soit expié. J'ai le droit d'oublier mon long martyr.
--Pourtant la chambre bleue!
--La chambre bleue, c'est vous, répondis-je. C'est vous, créatrice et habitante de cette chambre, que dans cette chambre j'ai aimée en rêve avant l'apparition de votre amie.
--Alors, c'est aussi le passé?
--Pourquoi ne serait-ce pas le présent?
Elle me reprocha de venir chez elle pour lui dire des fadeurs.
C'était de mauvais goût, j'en convins; mais que devait-elle attendre d'un ancien amoureux de théâtre?
--Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez! Je vous connais très-bien; mon amie avait reçu assez de lettres de M. Bellamare pour vous apprécier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous êtes. N'espérez pas m'en faire douter.
--Qui suis-je, selon vous?
--Un homme sérieux et délicat qui ne fera jamais légèrement la cour à une femme qu'il estime; un homme qui, pendant trois ans, a caché son amour à Impéria, parce qu'il la respectait. Dès lors, une femme qui se respecte et qui sait cela n'accepterait pas volontiers le marivaudage avec vous; convenez-en.
Je ne fis donc pas la cour à madame de Valdère, je ne la lui fais pas; mais je la vois souvent, et je l'aime. Il me semble qu'elle m'aime aussi. Peut-être suis-je un fat, peut-être n'a-t-elle pour moi que de l'amitié,--comme Impéria! C'est peut-être ma destinée d'inspirer l'amitié. C'est doux, c'est pur, c'est charmant, mais cela ne suffit pas. Je commence à m'irriter de cette confiance dans ma loyauté, qui n'est pas si réelle qu'elle le paraît, puisqu'elle me coûte. Et voilà où j'en suis! Amoureux timide et méfiant, impatient et craintif, parce que... parce que, faut-il tout vous dire? j'ai autant de peur d'être aimé que de peur de ne pas l'être. Je vois que j'ai affaire à une femme foncièrement honnête, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand elle peut m'appartenir à jamais. J'aspire au bonheur de posséder une telle femme et de l'aimer toujours, comme je me sais capable d'aimer. Il ne tient qu'à moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une passion vraie, et je reste là depuis bientôt deux mois comme un écolier qui craint de se laisser deviner et qui craint qu'on ne le devine pas. Pourquoi, me direz-vous?...
--Oui, m'écriai-je, pourquoi? Dites pourquoi, mon cher Laurence!... confessez-vous entièrement.
--Eh! mon Dieu, répondit-il en se levant et en se promenant avec agitation dans la chambre bleue, parce que j'ai contracté dans ma vie errante une maladie chronique très-grave: le vouloir irréalisable, la fantaisie de l'impossible, l'ennui du vrai, l'idéal sans but déterminé, la soif de ce qui n'est pas et ne peut pas être! Ce que j'ai rêvé à vingt ans, je le rêve toujours; ce qui m'a fui, je le cherche toujours dans le vide.
--La gloire de l'artiste! est-ce cela?
--Peut-être! J'ai eu à mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis cru modeste parce que je voulais l'être; mais ma vanité froissée a dû me ronger, comme ces maladies qu'on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce doit être cela! j'aurais voulu être un grand artiste, et je ne suis qu'un critique intelligent. Je suis trop cultivé, trop raisonneur, trop philosophe, trop réfléchi; je n'ai pas été inspiré. Je ferai très-bien un peu de tout, je ne serai maître en rien. C'est une souffrance de comprendre le beau, de l'avoir analysé, de savoir en quoi il consiste, comment il éclôt, se développe et se manifeste, et de ne pouvoir le faire jaillir de soi-même. C'est comme l'amour, voyez-vous! on le sent, on le touche, on croit le saisir; il vous échappe, il vous fuit. On reste devant le souvenir d'un rêve ardent et d'une déception glacée!
--Impéria! lui dis-je, c'est Impéria! Vous y pensez toujours!
--Impéria insensible et mon ambition déçue, c'est tout un, répondit-il. Ces deux premiers éléments de vitalité sont le point de départ de ma vie. J'ai perdu les trois plus belles années de ma jeunesse à les voir m'échapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-être des biens préférables; mais ce que je ne retrouverai pas, c'est mon coeur d'enfant, mon espoir obstiné, ma confiance aveugle, mes aspirations de poëte, mes jours d'insouciance et mes jours de fièvre. Tout cela est fini, fini! Je suis un homme fait, et j'aime une femme faite. Je suis excellent, elle est adorable; nous pourrons être très-heureux... Me voilà riche comme un nabab et logé comme un prince. D'un grabat bourré de paille, je passe à un lit d'or et de soie. Je peux contenter toutes mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir un harem mieux installé et mieux caché que celui du prince Klémenti. Je peux avoir mieux que lui un théâtre, une troupe à mes gages; mon oncle m'a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l'Odéon! J'aurai de l'art pour mon argent, comme j'ai de la poésie par droit d'héritage, une belle nature où je taille et plante à mon gré. Voyez! n'est-ce pas un site romantique? ajouta-t-il en tirant le rideau ouaté de la fenêtre et en me montrant le paysage à travers les vitres claires, diamantées au bord par la gelée. Regardez! je n'aime pas les persiennes. Rien n'est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du dehors. La neige ne tombe plus que par légers flocons que la lune argente mollement. Là-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cèdres noirs qui encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voilà un beau décor délicieusement éclairé! c'est grand et solennel, c'est morne, c'est muet comme un cimetière, c'est mort comme moi!... O Impéria!
En jetant ce nom, d'une voix déchirée qui fit vibrer sur les consoles les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohême, il frappa du pied comme un nécromant qui évoque un spectre rebelle; tout vibra de nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui fit voler en éclats toute une étagère chargée de précieux bibelots, puis se mit à rire en disant avec un sang-froid amer:
--Ne faites pas attention; j'ai souvent besoin de casser quelque chose!
--Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous êtes plus malade que je ne pensais! Ceci n'est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez beaucoup, et vous vous soignez à contre-sens. Il faut quitter cette solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut épouser madame de Valdère et partir avec elle.
--S'il ne s'agissait que de moi, reprit-il, je n'hésiterais pas, car elle me plaît, et je suis sûr qu'elle est tendre et dévouée; mais, si je ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries l'affligent et la découragent! En ce moment, elle ne songe qu'à me guérir du passé; je ne lui cache plus rien, elle l'exige. Tout ce que je vous dis, elle l'entend; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit; tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me devine, elle me fait raconter tous les détails de ma vie passée et présente. Elle s'y intéresse, elle me plaint; me console, me gronde et me pardonne. C'est une amie angélique, elle croit me guérir, et je me laisse faire; et je m'imagine qu'elle me guérit, et je sens qu'elle me calme. Elle ne s'inquiète pas trop de mes rechutes. Elle a une patience inouïe! Eh bien, oui, elle m'est nécessaire et je ne pourrais plus me passer du baume qu'elle met sur mes blessures; mais je crains que mon amour ne soit égoïste... odieux peut-être!... car, si on venait un matin frapper à ma porte en disant: «Bellamare est en bas avec Impéria, ils viennent te chercher pour jouer la comédie à Caudebec ou à Yvetot,» je sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde... Comment voulez-vous qu'avec cette folie dans le cerveau je jure à une femme de coeur de ne vivre que pour elle? Quels seraient son humiliation et son désespoir d'avoir couvé si tendrement cet oeuf de colombe sédentaire d'où s'échapperait un pigeon voyageur! Non, je ne suis pas encore mûr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hâter. Il faut me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose est possible!
Il avait raison. Nous nous quittâmes à trois heures du matin, je devais absolument repartir à sept; mais je lui jurai de dépêcher mes affaires et de revenir passer une semaine avec lui.
J'étais depuis deux jours à Duclair, et je déjeunais seul à la table d'hôte, n'ayant pu arriver à l'heure accoutumée, lorsque je vis entrer un homme encore jeune, c'est-à-dire pas très-jeune, et pas très-beau, c'est-à-dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me prévinrent en sa faveur. Il s'assit devant moi et mangea à la hâte, sans paraître se soucier de ce qu'on lui servait et tout en consultant un carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais quoi d'enjoué, de railleur et de bienveillant à la fois me faisait désirer qu'il me parlât; mais il paraissait trop bien élevé pour entamer la conversation à tort et à travers, et je pris le parti de le prévenir en lui demandant, ce que je savais fort bien, à quelle heure passait le bateau à vapeur pour le Havre.
--Je crois, répondit-il, qu'il passe à deux heures.
Ce peu de paroles fut un trait de lumière pour moi; il parlait du nez! Une vague révélation s'était déjà faite en moi à mon insu. J'avais envie de lui demander son nom, lorsque je le vis s'approcher d'un encrier et mettre l'adresse d'une lettre qu'il avait tirée de sa poche. J'eus l'indiscrétion de jeter les yeux sur cette lettre et j'y lus: _A Monsieur Pierre Laurence, à Arvers_...
--Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne s'expliquent pas, de regarder le nom que vous écriviez, et je crois devoir vous donner un renseignement. Laurence n'est plus à Arvers.
Il me regarda d'un air pénétrant, levant les yeux sans lever la tête, et, s'étant assuré qu'il ne m'avait jamais vu, mais que j'avais une honnête figure, il me pria de vouloir bien lui donner la nouvelle adresse de Laurence.
--On l'appelle ici le baron Laurence; mais il n'aime pas qu'on lui donne ce titre, dont il n'a pas hérité en ligne directe. Il habite son château, le château de feu son oncle, à quelques heures d'ici.
--Il a donc hérité?
--Parfaitement, il a cent mille livres de rente.
--Comme il va rire de ma missive! N'importe, veuillez me dire le nom du château.
--Bertheville.
--Ah! c'est vrai, je me souviens, dit l'homme gai en écrivant et en souriant jusqu'aux oreilles. Quel coup du sort! Ce cher enfant! le voilà riche et heureux! Il l'a bien mérité!
--Il n'est peut-être pas si heureux que vous croyez, monsieur Bellamare!
--Ah çà! vous me connaissez donc?
--Vous voyez!
--Et lui?...
--Lui, il est mon ami.
--Oh! alors,--je sais que vous êtes inspecteur des finances, on me l'a dit dans l'auberge,--vous allez avoir la bonté de vous charger de ça, une traite de cinq mille francs, que je lui dois depuis des années. Je sais qu'il me tiendra quitte des intérêts.
--Et de la somme aussi. Je vous jure qu'il ne voudra pas la recevoir! N'importe, je connais votre délicatesse, je lui remettrai votre papier. Où pourrai-je vous le renvoyer?
--Je ne veux pas qu'il me le rende. S'il est riche, il doit être généreux. Il y a des pauvres plus pauvres que moi et mes comédiens; mais est-ce que je ne pourrais pas le voir? Est-ce qu'il ne recevrait pas son ancien ami, son ancien directeur?... Laurence était de ces coeurs qui ne peuvent changer.
--Cher monsieur Bellamare, il ne vous recevrait que trop bien; mais devez-vous réveiller le feu qui couve sous la cendre?
--Que voulez-vous dire?
--Puis-je vous demander si mademoiselle Impéria fait encore partie de votre société?
--Impéria? mais oui, certes! Je l'attends dans une heure avec le reste de mes associés.
--Léon, Moranbois, Anna et Lambesq?
--Ah çà! vous nous connaissez tous?
--Laurence m'a raconté toute sa vie dans les plus grands détails. Avez-vous encore Lucinde et Régine?
--Non, elles ne nous ont pas suivis en Amérique, où nous venons de passer deux ans et d'organiser, autour de notre petit noyau, des troupes de rencontre de distance en distance; mais mes cinq associés ne m'ont jamais quitté.
--Et Purpurin est toujours à votre service?
--Toujours; il mourra près de moi. Pauvre Purpurin!
--Quoi donc?
--Oh! nous avons eu bien des aventures, c'est notre destinée, entre autres une rencontre avec de prétendus sauvages, convertis par les missionnaires et civilisés, qui ont voulu nous scalper. Purpurin y a laissé un peu de sa chevelure, la peau avec. Nous sommes arrivés à temps pour ravoir le reste. Il est guéri; mais cette petite opération et la peur qu'il a eue n'ont pas apporté un développement sensible à son intelligence. Il a dû renoncer à la réclamation, ce qui après tout n'est pas un mal... Mais parlez-moi donc de Laurence. Est-ce qu'il pense toujours à Impéria?
--Plus que jamais.
--Diable!
--Elle ne l'a jamais aimé?
--Si fait. Je crois que si.
--Et à présent?
--Elle nie, comme toujours.
--Pourquoi?
--Ah! voilà, pourquoi! je ne puis vous le dire; peut-être l'effroi d'une vie qui n'eût pas convenu à ses goûts et à ses habitudes d'artiste.
--Mais maintenant qu'il est riche...
--Est-ce qu'à présent il l'épouserait?
--J'en suis certain!
Bellamare devint très-pâle et marcha avec agitation le long de la table.
--Perdre Impéria, me dit-il, c'est tout perdre, car elle a beaucoup de talent aujourd'hui, et, par son courage, son amitié, son dévouement, son intelligence, elle est le nerf, elle est l'âme de toutes nos existences. Nous séparer d'elle, c'est nous briser tous, et moi-même...
Il s'arrêta suffoqué par un sanglot intérieur qu'il étouffa en marchant de nouveau autour de la chambre.
--Écoutez-moi, lui dis-je, je ne suis pas plus d'avis que vous qu'il doive épouser mademoiselle de Valclos. L'inconnue de Blois est morte, mais...
--Morte? quel dommage!
--Mais elle a laissé une amie, une confidente qui aime Laurence, qui demeure près de lui, et que Laurence épouserait, s'il pouvait oublier Impéria. Je suis persuadé que ce mariage conviendrait beaucoup mieux à l'un et à l'autre...
--Dites-moi donc, reprit Bellamare m'interrompant avec préoccupation, depuis quand madame de Valdère est morte.
--Madame de Valdère?
--Ah! oui, son nom m'est échappé; mais qu'est-ce que cela fait à présent, puisque la pauvre inconnue n'est plus de ce monde? Son roman était si pur, c'était une femme si droite, si chaste et si bonne! Vous n'êtes pas homme à trahir ce secret-là?
--Non, certes; mais je ne comprends rien à ce que vous dites; madame de Valdère n'est pas du tout morte, c'est elle qui est la voisine, l'amie, la confidente, presque la fiancée de Laurence.
--Eh bien!... Ah! j'y suis... Non, attendez! L'avez-vous vue, cette voisine?
--Pas encore. Je sais qu'elle est grande, belle...
--Et très-blonde?
--Non, blanche avec des cheveux bruns, à ce que m'a dit Laurence.
--Oh! des cheveux! on les a de la couleur qu'on veut! Son prénom?
--Jeanne.
--C'est elle! veuve? sans enfants? assez riche? vingt-huit à trente ans?
--Oui, oui, oui! Laurence m'a dit tout cela.
--Eh bien, c'est elle, je vous jure que c'est elle! Et Laurence ne devine pas que l'amie de son inconnue est son inconnue elle-même qui se fait passer pour morte? Ce garçon-là sera toujours ingénu et modeste jusqu'à l'aveuglement! Oh! voilà qui change bien la situation, cher monsieur! Laurence est un homme d'imagination. Quand il saura la vérité, il aimera de nouveau ce qu'il a aimé dans des circonstances romanesques. Il aimera l'inconnue, il oubliera Impéria.
--Et ce sera mieux ainsi pour lui, pour elle, pour Impéria et pour vous tous.
--Oui, certes! Il faut avertir madame de Valdère que la feinte a duré assez longtemps et qu'elle doit se révéler à Laurence, parce qu'il y a péril en la demeure, parce qu'Impéria est de retour... Moi, je ne me suis fait encore annoncer nulle part. Les journaux de la province n'ont pas imprimé mon nom. Débarqué au Havre depuis deux jours, je voulais gagner Rouen sans donner de représentations durant le trajet. Je fais encore mieux, je passe inaperçu, je brûle Rouen, et je m'en vais travailler le plus loin possible. Vous ne direz pas notre rencontre à Laurence, vous ne parlerez pas de moi, il peut pendant quelques mois me croire encore au Canada... Faites qu'il épouse madame de Valdère dans quelques semaines, et tout est sauvé.
--Alors, il faudrait partir vite; il se peut que Laurence vienne me voir ici, où il vient souvent. Il peut nous apparaître d'un moment à l'autre. Que feriez-vous alors?
--Je lui dirais qu'Impéria est restée en Amérique, mariée à un millionnaire.
--Mais ne peut-elle pas apparaître au même instant? Ne m'avez-vous pas dit que vous l'attendiez?
--Oui, nous devions nous arrêter ici; j'avais quelqu'un à voir aux environs, un ami qui ne m'attend pas, qui ne saura pas que je suis passé. Voilà qui est décidé, je vais au-devant de ma troupe pour qu'elle n'entre pas dans cette ville. Adieu! merci! Permettez-moi de vous serrer la main et de me sauver bien vite.
--Reprenez votre argent, lui dis-je, puisqu'il ne faut pas que Laurence sache notre entrevue. Vous avez le temps de régler ce compte avec lui.
--C'est juste; adieu encore.
--Est-ce que vous me défendez de vous suivre? J'avoue que j'ai une envie folle de voir Moranbois, Léon...
--C'est-à-dire Impéria? Allons, venez; vous les verrez tous, mais ne leur parlez pas de Laurence.
--C'est entendu.
Je pris mon chapeau, et tous deux de courir vers la campagne. Bellamare, avisant un loueur de voitures, s'arrêta et fit marché avec lui pour un grand omnibus qui fut attelé à la hâte. Nous sautâmes dedans et prîmes la route de Caudebec.
--Cet omnibus, me dit-il, va recevoir mon monde et mon bagage, qui seront transbordés sur le chemin sans que nous ayons à rentrer dans la ville. Je dirai à mes camarades que l'ami que je voulais voir à Duclair n'y demeure plus, que l'auberge est mauvaise et chère, et nous filons tout de suite sur Rouen par Barentin, où nous prenons le chemin de fer.
Au bout d'un quart d'heure de marche, durant lequel je renseignai amplement Bellamare sur la situation d'esprit où j'avais laissé Laurence, nous accostâmes un autre omnibus qui amenait la _société_. Bellamare alla lui donner les explications projetées, et je me mis à aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l'occasion de regarder tous ces personnages du _roman comique_ de Laurence qui m'intéressaient vivement.
La première femme qui sauta légèrement et sans précaution sur le chemin encore rempli de neige fut la petite Impéria. Elle était bien petite et bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans la vie de mon ami. Serrée dans sa petite robe de voyage, les cheveux roulés sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait l'apparence d'une fillette qui va en vacances; mais, en la regardant mieux, je vis qu'elle avait bien trente ans et qu'elle avait perdu toute fraîcheur. Malgré ses traits purs et réguliers, elle ne me sembla pas jolie. Anna la blonde était un peu grasse pour jouer les ingénues, et ses joues marbrées par le froid étaient d'un ton fort triste. Elle portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entièrement chauve et toujours coiffé d'une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser quand je lui offris de l'aider à porter un gros coffre qui me prouva que les forces de l'Hercule n'avaient pas diminué malgré le temps, les voyages et les aventures. Léon, très-pâle et trop bien rasé, me parut un homme usé et malade. Il était d'un type distingué, et son extrême politesse contrastait avec la brutalité de Moranbois. Lambesq était gros et laid; il marchait de côté comme les crabes, et se plaignait d'avoir encore dans les jambes le roulis de la traversée. Purpurin, scalpé, portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du théâtre, et d'un ton mal assorti à sa chevelure. Vraiment ils n'étaient pas beaux, ces pauvres artistes voyageurs que j'avais vus si intéressants et si caractérisés à travers les récits de Laurence. J'eus le loisir de les examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait avec les conducteurs, menaçant d'un bras, et de l'autre portant le poupon d'Anna. Impéria s'approcha de Bellamare, qui s'inquiétait d'elle, et lui jura d'un air décidé et enjoué qu'elle se portait bien et se trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, même des arbres sans feuilles, après vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la Normandie, elle préférait décidément le Nord aux pays chauds. Enfin elle causa près de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et sa puissance. En parlant, elle se transfigurait; ses traits fatigués et tirés reprenaient leur élasticité. La maigreur disparaissait; la finesse transparente de la peau se colorait d'une nuance particulière qui tenait le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents magnifiques, et ses yeux prenaient un éclat pénétrant qui pouvait bien devenir irrésistible. Elle était de ces êtres qui ne frappent pas, mais qui fascinent.