Le beau Laurence

Part 12

Chapter 123,942 wordsPublic domain

Après avoir enseveli mon pauvre père, je partis pour la Normandie dans la situation d'esprit d'un homme qui voyage à la recherche de choses nouvelles pour se distraire d'un profond chagrin, nullement avec l'ivresse d'un pauvre diable qui a gagné à la loterie et qui va toucher son capital. J'avais gardé de ma première et unique visite à mon oncle un souvenir très-maussade. Il ne m'avait pas bien accueilli, vous vous en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante m'avait regardé de travers. Je retrouvai le manoir tel qu'il l'avait laissé, c'est-à-dire en très-bon état de réparation. Le vieux garçon était homme d'ordre, il ne manquait pas une ardoise à son toit, pas une pierre à ses murs; mais l'ornementation intérieure était d'un goût détestable. Il y avait de l'or partout, du style nulle part. Comme on avait mis les scellés, et que jusqu'à sa dernière heure il avait été absolu et méfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que je l'avais supposé, n'avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre un immeuble splendide, des fermages très-productifs, des affaires très-bien établies et de belles sommes en réserve. Je congédiai la gouvernante en la priant d'emporter les trois quarts du riche et affreux mobilier, et, cédant à une fantaisie d'artiste, à un irrésistible besoin de mettre de l'harmonie dans toutes les parties de ce monument d'un autre âge, je passai tout mon temps à m'installer avec goût, avec science, avec esprit enfin, en m'ingéniant à dissimuler le confort sous l'archéologie. Vous verrez ça demain au jour; c'est assez bien réussi, je crois, et ce sera mieux quand tout sera terminé. Seulement j'ai peur, quand je n'aurai plus rien à faire chez moi, de ne pouvoir plus y rester, car, aussitôt que je m'arrête un instant, je bâille et j'ai envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que, si je voulais m'épargner beaucoup de désagréments et de méfiances, il fallait que je répondisse aux politesses qui m'étaient adressées. J'avais pris une liste des amis et connaissances de mon oncle. J'avais adressé des billets de faire part en mon nom, puisque j'étais l'unique représentant de la famille. Je reçus beaucoup de cartes, et même celles des plus gros bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosité que de bienveillance; mais il paraît que je triomphai d'emblée de toutes les préventions. On me trouva _beaucoup de fond et un ton parfait_. On sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m'étais conduit en grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva occupé à rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n'étais pas un bourgeois ignorant. Mon goût et mes dépenses me posèrent en savant et en artiste, mon isolement acheva de me poser en homme sérieux. On s'était imaginé que j'amènerais mauvaise compagnie; quelle compagnie pouvais-je amener? Des acteurs? Je ne saurais où prendre un seul de ceux que j'ai connus courant le monde. Des ouvriers de mon village? A moins de leur faire des rentes, je ne pourrais les enlever à leur travail.

On ne se rendit pas compte de l'isolement extraordinaire où m'avait jeté une destinée exceptionnelle; on crut que je m'abstenais volontairement de camaraderie et de tapage nocturne. On m'en sut un gré infini. On m'invita à paraître dans le monde du cru. Je répondis que la mort récente de mon père me rendait encore trop triste et trop peu sociable. On m'admira d'avoir aimé mon père! Des jeunes gens, mes voisins, m'invitèrent à leurs chasses. Je promis d'y prendre part quand j'aurais fini mes travaux d'installation. Ils s'étonnèrent, en partant pour Paris à l'entrée de l'hiver, que je n'eusse pas de regret de ne pas les y suivre; ils m'eussent présenté dans le plus beau monde. Je ne voulus pas poser l'excentricité; je promis d'être plus tard un homme du monde.--Mais mon parti est bien pris, mon cher ami! J'ai déjà assez vu la plupart de ces gens-là. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l'intelligence et du mérite ont contracté dans le bien-être des habitudes d'oisiveté qui me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines. Ceux qui ont de l'indépendance dans les idées ne se servent pas de leur énergie intérieure ou s'en servent mal. Tous prennent au sérieux cette chose sans cohésion et sans but qu'ils appellent le monde, et où je n'aperçois rien qui ait un sens sérieux. Non, non, encore une fois, ne croyez pas que je m'en méfie de parti pris, j'y cherche au contraire avec anxiété le point lumineux qui pourrait m'attirer et me passionner. Je n'y vois qu'un fourmillement de petites choses effacées, incomplètes, inachevées. Je n'ai encore vu que les répétitions de la pièce qu'on y joue. Eh bien, cette pièce est décousue, incompréhensible, sans intérêt, sans passion, sans grandeur et sans gaieté. Les acteurs que j'ai pu étudier sont incapables de la débrouiller, car ceux qui auraient du talent sont dédaigneux ou blasés, ou bien ils sentent que leurs rôles sont irréalisables, et ils les jouent froidement. J'ai été nourri, moi, de nobles tragédies et de beaux drames. La plus mauvaise oeuvre d'art a d'ailleurs un plan et vise à prouver quelque chose; une soirée dans le monde semble n'avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous qu'aille faire là un homme habitué devant le public à préciser ses gestes, à épier ses entrées, à ne pas dire un mot inutile, à ne pas faire un pas au hasard? Représenter une action, c'est faire acte de logique et de raisonnement; dire des riens dont le souvenir s'efface à mesure qu'on les dit, écouter des discussions oiseuses que le bon goût défend même d'approfondir, c'est faire preuve d'usage et de savoir-vivre; mais c'est ne rien faire du tout, et je suis incapable de me résigner jamais à ne rien faire.

La morale de ceci n'est pas qu'un comédien soit trop supérieur à la réalité pour s'identifier à elle: ne me prêtez pas cette forfanterie; mais comprenez donc qu'un artiste quelconque a fait de la réalité un moule que sa personnalité occupe et remplit. Là où son empreinte ne marque pas, il ne vit plus, il se pétrifie. J'ai besoin d'être, non pour qu'on voie qui je suis, mais pour sentir que j'existe. Pour le moment, je suis archéologue, antiquaire, numismate; plus tard, je serai peut-être naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou romancier, ou agriculteur, que sais-je? Il faudra que j'aie toujours une passion, une tâche, une curiosité; mais je ne serai jamais ni député, ni préfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thésauriseur, rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l'on appelle l'homme pratique. Je verrai si cette maison que je crée m'inspire quelque chose, sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages; mais j'ai peur de la solitude en voyage comme j'ai peur de l'oisiveté dans la vie sédentaire. Ce qu'il me faudrait, ce qui est de mon âge, ce que mon coeur appelle en même temps qu'il le redoute, c'est l'amour, c'est la famille. Je voudrais être marié, car je ne saurai jamais me résoudre à me marier. Pourtant la pensée m'en est venue plusieurs fois depuis que je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.

Elle s'appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns ondés. Ce sont là ses seuls défauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec Impéria, qui s'appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et j'aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelât en rien celle pour qui j'ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande et belle; l'autre était petite et jolie. Elle n'a pas la voix timbrée ni la prononciation vibrante d'une actrice. C'est une voix douce, un peu sourde et voilée, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une prononciation qui glisse sans accuser et n'insiste que sur ce qui est très-senti. Je dirais volontiers de cette femme que c'est un instrument garni de ces cordes de soie qui n'ont pas assez de sonorité pour un orchestre d'opéra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavité dans la _musica di camera_.

Elle est grande et belle, vous disais-je, et j'ajouterai qu'elle est un peu gauche, ce qui me plaît infiniment. Elle ne saurait pas faire trois pas sur un théâtre sans se heurter partout. Cela tient aussi à une vue courte qui ne lui permet pas de voir à l'oeil nu les détails des choses. Pour moi, la source des instincts et des goûts est dans le sens de la vue. Ceux dont l'oeil étendu embrasse tout sont plastiques; au contraire, ceux qui ont besoin de regarder de près sont spécialistes. La spécialité de ma voisine, c'est la vie d'intérieur, une petite activité qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingénieuse et incessante, une sollicitude attentive et continue, délicate et inépuisable pour ceux dont elle entreprend la guérison. Elle est le contraire de moi, qui sais pratiquer le dévouement par un grand parti pris de volonté, mais qui, rendu à moi-même, ne puis plus rien voir qu'au travers de moi-même. Elle s'oublie, elle; elle prendrait toutes les empreintes qu'on voudrait lui donner, elle saurait être _un autre_, voir par ses yeux, respirer par ses poumons, s'identifier à lui et disparaître.

Vous le voyez, c'est l'idéal de la compagne, de l'amie, de l'épouse. Joignez à cela qu'elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon âge à peu près. Elle est assez riche pour n'avoir aucun souci de ma fortune, et sa naissance ne diffère pas de la mienne: son grand-père était un paysan. Elle a vu le monde, elle ne l'a jamais aimé. Elle veut le quitter tout à fait, n'ayant rencontré personne qui lui ait fait désirer de se remarier. Elle a appris que l'abbaye de Saint-Vandrille était à vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de goût et d'instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le climat conviendrait à sa santé et si le pays environnant lui assurerait le genre de vie tranquille et retiré qu'elle rêve. La maisonnette qu'elle a louée touche à mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois par semaine; nous pourrions nous voir tous les jours: l'obstacle, hélas! vient de moi, de ma pusillanimité, de mes retours vers le passé, de ma crainte de ne plus savoir aimer malgré le besoin d'amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C'est le plus prosaïquement du monde. J'avais été passer deux jours à Fécamp pour chercher un maître ouvrier, à l'effet de réparer de vieilles boiseries admirables, reléguées au grenier par mon prédécesseur. Revenu dans la soirée, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fenêtre, cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur sur bois, qui commençait à installer son travail en plein air devant la salle du rez-de-chaussée. Elle était si simplement vêtue qu'il me fallut de l'attention pour reconnaître en elle une femme d'un certain rang dans la hiérarchie des femmes honnêtes. Je descendis dans la salle qu'il s'agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la manchette, je ne doutai plus. C'était une Parisienne et une personne des plus distinguées. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et j'allais respecter son investigation, lorsqu'elle vint à moi avec un mélange d'usage et de timidité qui donnait un grand charme à son action.

--Je dois, me dit-elle, demander pardon au châtelain de Bertheville (c'est le nom de mon abbaye) pour le sans-gêne avec lequel j'ai franchi les portes ouvertes de son manoir...

--Pardon? lui répondis-je, quand j'aurais à vous en rendre grâce!

--Voilà qui est très-aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjouée qui ne l'empêcha pas de rougir un peu; mais je n'abuserai pas, je me retire, et, vous sachant ici, ce que j'ignorais encore, je ne me permettrai plus...

--Je vais repartir à l'instant même, si ma présence vous empêche d'examiner mes travaux.

--J'ai fini... Je venais demander quelques renseignements pour mon compte.

J'offris de lui donner ceux dont le propriétaire dispose, et elle vit tout de suite que j'allais être sérieux et parfaitement convenable. Elle ne fit donc pas de difficulté pour me dire qu'elle avait envie de Saint-Vandrille, mais qu'elle était effrayée de la dépense à y faire pour rendre ce débris habitable. Elle avait voulu savoir de mon maître ouvrier le prix de son travail. Il y avait à Saint-Vandrille un très-beau revêtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.

J'avais déjà vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti à en tirer. Je proposai d'y aller le jour même et de faire un petit travail accompagné d'une estimation approximative des dépenses. Elle accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu'elle enverrait chercher mon travail, et en ne m'engageant point à le lui porter.

Quand elle me laissa, j'étais un peu étourdi par sa beauté et son air de franchise; je me ravisai presque aussitôt. Je me raillai de l'excès de mon obligeance, car j'allais perdre ma journée et me donner beaucoup de peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir; mais j'avais promis, et deux heures après j'étais à Saint-Vandrille. J'y trouvai ma belle voisine, qui vint à moi en me remerciant de mon exactitude. Je m'étais informé d'elle dans l'intervalle. Je savais qu'elle s'appelait madame de Valdère, qu'elle habitait Paris ordinairement, qu'elle venait de louer tout près de moi, qu'elle vivait absolument seule avec une vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique, ne connaissant ou ne voulant encore connaître personne aux environs, passant ses matinées à la promenade et ses soirées à broder ou à lire.

Saint-Vandrille est, comme Jumiéges, une vaste ruine dans un petit enclos. Vous connaissez sans doute Jumiéges. Si vous ne le connaissez pas, figurez-vous l'église de Saint-Sulpice ruinée, éventrée, au milieu d'un joli jardin anglais, dont les allées sablées circulent à travers de beaux gazons sous des arcades à jour tapissées de lierre et enguirlandées de plantes folles. Les deux tours monumentales de l'église dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des volées d'oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant sans cesse autour de ces donjons à jour, dont la dentelle protége leurs nids. Au bas des grandes murailles de la nef découverte croissent des arbres magnifiques et des buissons pleins de grâce. Dans un reste des anciens bâtiments de service, le propriétaire actuel, homme de science et de goût, s'est arrangé une demeure encore très-vaste et décorée dans le meilleur style. Des débris retrouvés dans les ruines, il a fait un musée intéressant. C'est une habitation à la fois sévère, confortable et charmante, en face d'un splendide décor que vivifie et parfume une admirable végétation, bien dirigée dans sa pittoresque ordonnance.

En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlâmes que de Jumiéges, dont l'appropriation était à mes yeux un chef-d'oeuvre et pouvait servir de type aux projets de madame de Valdère.

--Je comprends très-bien, me dit-elle, que l'acquisition de ces monuments historiques crée des devoirs sérieux. Les restaurer n'appartient qu'à des fortunes princières, et je ne vois pas trop où serait le grand profit pour l'art et la science, qui ont bien assez de spécimens archéologiques encore debout. Je n'attache, d'ailleurs, aucun prix à ce qui est presque entièrement refait à neuf, avec des matériaux nouveaux et par des mains qui n'ont plus l'individualité du passé. Quand une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beauté relative, son grand air d'abandon, son mariage avec la plante qui l'envahit et la solennité de son enseignement. La préserver de la dévastation brutale, l'encadrer de verdure et de fleurs, c'est tout ce qu'on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la remplirais assez bien, je crois; j'aime les jardins et je m'y entends un peu; mais l'appropriation de mon habitation personnelle à ce voisinage exigeant, voilà ce qui m'inquiète. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans ce genre de propriété une servitude qui m'effraye: on n'a pas le droit d'en refuser l'entrée aux amateurs et même aux oisifs et aux indifférents. Dès lors, on n'est plus chez soi, et que deviendrai-je, moi qui chéris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines qu'à la condition d'y rencontrer à chaque pas des Anglais ou des photographes? Si nous étions aux portes de Paris, on aurait des jours et des heures à sacrifier au public; mais ici a-t-on le droit de refuser la porte à des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un monument dont vous n'êtes en réalité que le gardien ou le cicerone?

A cela, je n'avais rien à répondre. Je savais par quelles exigences indiscrètes, par quelles brutales récriminations, l'inépuisable obligeance de notre voisin de Jumiéges était souvent payée. Je conseillai à madame de Valdère de se construire un chalet au milieu des bois et de ne plus penser à Saint-Vandrille.

J'aurais dû rester sur cette sage conclusion, abandonner mon expertise et prendre congé d'elle; mais la passion de l'archéologie m'entraîna. Saint-Vandrille a une plus belle église et mieux conservée en beaucoup d'endroits que Jumiéges. Les bâtiments adjacents sont laids et incommodes; mais il y a un jardin carré qui descend en terrasses sur de riantes prairies, et ce jardin de moines, dessiné dans l'ancien style, était, pour mes rêves de décorateur consciencieux, une grande séduction. Il y a aussi une immense salle de chapitre très-entière, tout entourée d'arcades élégantes. D'une grande tribune qui communique avec le réfectoire, on plonge dans le vaste vaisseau. Je me revis dans la salle du chapitre de Saint-Clément, j'y évoquai la conférence magistrale du prince avec ses vassaux, les rapides et déchirantes funérailles de Marco; puis, mon hallucination suivant sa pente, je crus me retrouver dans la bibliothèque immense où nous avions joué la tragédie devant les seigneurs monténégrins; je revis Impéria chantant et mimant _la Marseillaise_, et, dans une confusion de fantômes et de fictions, Lambesq hurlant les fureurs d'Oreste, tandis que je déclamais Polyeucte. La bonne et plaisante figure de Bellamare m'apparaissait dans la coulisse, d'où la voix caverneuse de Moranbois nous _envoyait le mot_. Des larmes me vinrent aux yeux, un rire nerveux me crispa la gorge, et je m'écriai involontairement:

--Ah! la belle salle de spectacle!

Madame de Valdère me regardait avec émotion, elle crut sans doute que je devenais fou: elle devint pâle et tremblante.

Je crus devoir, pour la rassurer, lui faire la déclaration que j'ai coutume de lancer à ceux qui m'examinent avec méfiance et curiosité.

--J'ai été comédien, lui dis-je en m'efforçant de sourire.

--Je le sais bien, reprit-elle encore émue. Je connais, je crois, toute votre histoire. N'en soyez pas surpris, monsieur Laurence. J'ai eu à Blois une jolie petite maison renaissance, au numéro 25 d'une certaine rue où il y avait des tilleuls et des rossignols. Il s'est passé dans cette maison une singulière aventure dont vous étiez le héros. L'héroïne, qui était venue là à mon insu et sans ma permission, bien qu'elle fût mon amie, m'a tout confessé par la suite. Pauvre femme! elle est morte avec ce souvenir.

--Morte! m'écriai-je. Je ne la verrai donc jamais!

--C'est tant mieux pour elle, puisque vous ne l'eussiez pas aimée.

Je vis que madame de Valdère savait tout. Je la pressai de questions, elle les éluda; ce souvenir lui était pénible, et elle n'était nullement disposée à trahir le secret de son amie. Je ne devais jamais savoir son nom, ni quoi que ce soit qui pût me faire retrouver sa trace dans un passé fermé, enseveli sans retour.

--Vous pouvez au moins, lui dis-je, me parler du sentiment qu'elle a eu pour moi: était-il sérieux?

--Très-sérieux, très-profond, très-tenace. Vous n'y avez pas cru?

--Non, et j'ai probablement manqué le bonheur par méfiance du bonheur; mais a-t-elle souffert de cet amour?... est-ce la cause?...

--De sa mort prématurée? non. Elle avait gardé l'espérance ou elle l'avait recouvrée, quand elle a su que vous aviez quitté le théâtre. Elle allait peut-être tenter de vous rattacher à elle quand elle est morte des suites d'un accident; le feu a pris à sa robe de bal... Elle a beaucoup souffert; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus d'elle, je vous en prie; cela me fait beaucoup de mal.

--Cela m'en fait aussi, repris-je, et j'en voudrais parler! Ayez un peu de courage par pitié pour moi.

Elle me répondit avec bonté qu'elle s'intéressait à mon regret, s'il était réel; mais pouvait-il l'être? Ne serais-je pas porté à dédaigner au delà de la tombe une femme que j'avais dédaignée vivante? Étais-je disposé à écouter avec respect ce qu'on me dirait d'elle?

Je jurai que oui.

--Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdère. Je veux connaître vos sentiments intimes à son égard. Racontez-moi cette aventure sincèrement, à votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez porté sur mon amie et toutes les raisons qui vous ont entraîné à lui écrire que vous l'adoriez, pour l'oublier ensuite et retourner à la belle Impéria.

Je lui racontai fidèlement tout ce que je vous ai raconté, sans rien omettre. J'avouai qu'il y avait eu peut-être un certain dépit dans mon premier élan vers l'inconnue, et un autre dépit dans mon silence, quand elle avait douté de moi.

--J'étais sincère, lui dis-je; j'avais aimé Impéria, mais je me jetais dans un nouvel amour avec courage, avec loyauté, avec ardeur. Votre amie eût pu me sauver, elle ne l'a pas voulu. Je n'aurais jamais revu Impéria, je l'aurais oubliée sans retour et sans regret. Rien ne m'était plus facile dans ce moment-là. L'inconnue s'est montrée jalouse sous des formes hautaines dont la froide générosité m'a humilié profondément. J'ai eu peur d'une personne exigeante au point de me faire un crime d'avoir aimé avant de la connaître, et maîtresse d'elle-même au point de cacher son mépris sous des bienfaits. J'aurais mieux aimé une jalousie ingénue; j'aurais trouvé des paroles émues, des serments vrais pour la rassurer. J'ai prévu des luttes terribles, une amertume invincible amassée dans son coeur. J'ai été poltron dans mon orgueil. J'ai renoncé à elle! Et puis sa position et la mienne étaient trop disparates. Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne craindrais pas de lui paraître ambitieux, et je saurais vaincre sa méfiance; mais elle n'est plus, ma destinée n'était pas d'être heureux en amour. Elle n'a pas su combien je l'aurais aimée, et, moi, j'ai été repoussé par Impéria, comme si le ciel eût voulu me punir de n'avoir pas saisi le bonheur quand il m'était offert.

--Oui, reprit madame de Valdère; en cela, vous avez été très-coupable envers vous-même, et vous avez cruellement méconnu une femme aussi loyale et aussi sincère que vous. Mon amie était de bonne foi quand elle vous écrivait pour vous offrir son concours auprès d'Impéria. Elle n'était ni méfiante ni hautaine. Elle était brisée de douleur, elle se sacrifiait. Elle n'était point parfaite, mais elle avait la candeur complète des âmes romanesques; en prenant peur de son caractère, vous avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bévue qu'un homme d'esprit puisse faire. Elle était d'une douceur qui dégénérait en faiblesse, et vous eussiez gouverné comme une enfant cette prétendue femme terrible.

--J'ai été enfant moi-même, répondis-je, et j'en ai été bien puni!

--Sans doute, puisque vous vous êtes repris d'amour pour Impéria, et que cet amour est devenu un mal incurable.

--Qu'en savez-vous? m'écriai-je.

--Je l'ai vu là tout à l'heure, quand vous vous êtes écrié: «Voilà une belle salle de spectacle!» Tout votre passé d'illusions, tout votre avenir de regrets, étaient écrits dans vos yeux; vous ne vous consolerez jamais!