Part 10
Quand je le vis hors de danger, je lui jurai que je ne le quitterais jamais sans sa permission pleine et entière, et il reprit sa bêche. J'imposai silence à nos stupides amis et j'entrepris de faire comprendre et accepter à mon père le parti que j'avais pris d'être comédien. Ce n'était pas facile; il avait été frappé de surdité dans sa maladie, et ses idées ne s'étaient pas éclaircies. Je vis que la réflexion le fatiguait et qu'une secrète anxiété retardait sa guérison complète. Je me mis à travailler au jardin et feignis d'y prendre grand plaisir; sa figure s'épanouit, et je vis qu'une révolution complète s'était opérée dans son esprit. Autrefois, voulant que je fusse un monsieur, il ne me laissait pas seulement toucher à ses outils. Désormais, me croyant damné si je retournais au théâtre, il ne voyait plus de salut et d'honneur pour moi que dans le travail manuel et dans la soudure de mon être au coin du sol où il avait rivé le sien.
Toutes mes tentatives furent vaines. Il ne trouvait pas un mot pour discuter avec moi, mais il baissait la tête, devenait pâle et s'en allait brisé à son lit. J'y renonçai. Cette inaltérable douceur, ce silence navrant, ne me prouvaient que trop l'impossibilité où il était de me comprendre et la puissance invincible de l'idée fixe, la damnation. Quand une âme généreuse et tendre, comme était la sienne, a pu admettre cette odieuse croyance, elle est à jamais fermée.
Les médecins m'avaient averti de la probabilité d'une ou de plusieurs rechutes, probablement graves, de la foudroyante maladie. Je ne voulus pas risquer d'en hâter le retour, et je me soumis; je me fis jardinier.
Cependant, je voulais faire mes adieux à mon autre famille, à Bellamare et à Impéria surtout. J'appris par hasard qu'ils étaient à Clermont, et, comme je leur avais laissé une partie de mes effets en garde, j'obtins facilement de mon père quelques jours de liberté pour terminer mes affaires au dehors, en lui jurant que je serais de retour au bout de la semaine.
Je trouvai la troupe au-dessous du _boulottage_ accoutumé; on n'avait pas voulu toucher aux derniers billets de banque que j'avais laissés dans la caisse. J'exigeai qu'on s'en servît et qu'on ne m'en fît la restitution que par petites sommes, quand on pourrait, et sans se créer aucune préoccupation à cet égard. Je prétendis que je n'en avais nul besoin, que, condamné à rester indéfiniment dans mon village, j'avais en propre des ressources plus que suffisantes. Je mentais; il ne me restait plus absolument rien. Je ne voulais pas l'avouer à mon père, je ne voulais lui demander que de partager son abri et son pain pour prix de mon travail de journalier.
Mais, avant de quitter Impéria, je voulus en finir avec la tenace espérance que je n'avais jamais pu vaincre, et je lui demandai de m'entendre sans distraction et sans interruption en présence de Bellamare. Elle y consentit, non sans une inquiétude qu'elle ne put me dissimuler. Bellamare lui dit devant moi:
--Ma fille, je sais fort bien de quoi il va être question; j'ai deviné depuis longtemps. Tu dois écouter Laurence sans effroi, sans pruderie, et lui répondre sans réticence et sans mystère. Je ne connais pas tes secrets, je n'ai aucun motif et aucun droit de te questionner; mais Laurence doit les savoir, les apprécier, et en tirer la conséquence de sa conduite future. Sortons tous les trois, allons dans la campagne, je vous laisserai causer seuls. Je ne veux pas avoir une opinion, une influence quelconque avant que Laurence t'ait parlé librement et à coeur ouvert.
Nous nous enfonçâmes dans une petite gorge ombragée où coulait une eau limpide, et Bellamare nous quitta en nous disant qu'il reviendrait dans deux heures.
Impéria me faisait l'effet d'une victime résignée à l'épreuve douloureuse d'une confidence redoutée depuis longtemps et parfaitement inutile.
--Je vois bien, lui dis-je, que vous m'avez deviné aussi, que vous me plaignez, et que vous ne m'aimerez jamais; mais un homme qui se noie se rattrape jusqu'au dernier moment à tout ce qu'il peut saisir, et je vais entrer dans une existence qui est la mort intellectuelle, si je n'y porte pas un peu d'espoir. Ne trouvez donc pas inutile que je veuille me préparer à un naufrage peut-être pire que celui de l'Adriatique.
Impéria mit ses mains sur son visage et fondit en larmes.
--Je sais, lui dis-je en baisant ses mains mouillées, que vous avez de l'amitié, une véritable amitié pour moi.
--Oui, dit-elle, une amitié profonde, immense. Oui, Laurence, quand tu me dis que je ne t'aime pas, tu me fais un mal affreux. Je ne suis pas froide, je ne suis pas égoïste, je ne suis pas ingrate, je ne suis pas imbécile. Ton affection pour moi a été bien généreuse, tu ne me l'as jamais laissé voir que malgré toi, en de rares moments de fièvre et d'exaltation. Quand tu me l'as exprimée avec ardeur sur l'écueil, tu étais fou, tu étais mourant. Après, et presque toujours, tu l'as si bien renfermée et vaincue, que je t'ai cru absolument guéri. Je sais que tu as tout fait pour m'oublier et pour me donner à croire que tu ne pensais plus à moi. Je sais que tu as eu des maîtresses de passage, que tu t'es jeté à corps perdu dans des distractions qui n'étaient peut-être pas bien dignes de toi, et dont tu sortais triste et comme désespéré. Plus d'une fois, à ton insu, tes yeux m'ont dit: «Si je suis mécontent de moi-même, c'est votre faute. Il fallait me donner seulement de l'espoir, j'aurais été chaste et fidèle.» Oui, mon bon Laurence, oui, je sais tout cela, et tout ce que tu veux me dire, je pourrais te le dicter. Peut-être que... si tu m'avais été fidèle sans espérance... Mais non, non, je ne veux pas te dire cela, ce serait trop romanesque et peut-être pas vrai; tu aurais été encore plus parfait que tu ne l'es, tu aurais été un héros de la chevalerie, j'aurais même pris de l'amour pour toi, il aurait fallu le vaincre ou y succomber; le vaincre, ce qui est pour toi un grand chagrin; y succomber, ce qui eût été pour moi un remords et un désespoir. Écoute, Laurence, je ne suis pas libre, je suis mariée.
--Mariée! m'écriai-je; toi, mariée! Ce n'est pas vrai!
--Ce n'est pas vrai par le fait; mais à mes yeux je suis irrévocablement liée. J'ai engagé ma conscience et ma vie à un serment qui est ma force et ma religion. J'aime réellement quelqu'un, et je l'aime depuis cinq ans.
--Ce n'est pas vrai! répétai-je avec colère; cette fable est usée; ce prétexte ne peut plus servir. Vous avez dit à Bellamare devant moi, à Paris, un jour où j'étais encore malade et où je feignais de dormir, que ce n'était pas vrai.
--Tu as entendu cela! reprit-elle en rougissant. Eh bien... c'est raison de plus.
--Expliquez-vous.
--Impossible. Tout ce que je peux dire, c'est que je cache mon secret, surtout à Bellamare. C'est à lui que je mens et que je mentirai tout le temps nécessaire. C'est lui qui pourrait deviner, et je ne veux pas qu'il devine.
--Alors, c'est Léon que tu aimes?
--Non, je te jure que ce n'est pas Léon. Je n'y ai jamais songé, et, comme après lui il n'y a plus que Lambesq à supposer, je te prie de m'épargner l'humiliation de m'en défendre et de ne plus me faire de questions inutiles. J'ai été sincère avec toi, toujours! ne m'en punis pas par ta méfiance. Ne me fais pas souffrir plus que je ne souffre.
--Eh bien, mon amie, sois sincère jusqu'au bout; dis-moi si tu es heureuse, si tu es aimée.
Elle refusa de me répondre, et je perdis l'empire de ma volonté; ce mystère incompréhensible m'exaspérait. Je m'en plaignis avec tant d'énergie, que j'arrachai une partie de la vérité, conforme, hélas! à ce qu'Impéria m'avait dit, d'un ton à demi sérieux, à Orléans, sur la route qui conduisait à la villa Vachard. Elle n'avait jamais révélé son amour à celui qui en était l'objet; il ne le pressentait seulement pas. Elle était sûre qu'il en serait heureux, le jour où elle le lui ferait connaître; mais ce jour n'était pas encore venu: elle avait deux ou trois ans encore à l'attendre. Elle voulait se conserver libre et irréprochable pour donner confiance à cet homme que le mariage effrayait. Où était cet homme? que faisait-il? où et quand le voyait-elle? Impossible de le lui faire dire. Quand j'émis la supposition qu'il était non loin du lieu habité par le père d'Impéria, et qu'elle le rencontrait là tous les ans quand elle allait voir ce père infirme, elle répondit: _Peut-être_, mais d'un ton qui me parut signifier: «Crois cela, si bon te semble; tu ne devineras jamais.»
J'y renonçai, mais alors je fis tout ce qui est humainement possible pour lui remontrer combien sa passion romanesque était insensée. Elle n'était sûre de rien dans l'avenir, pas même de plaire, et elle sacrifiait sa jeunesse à un rêve, à un parti pris qui ressemblait à une monomanie.
--Eh bien, répondit-elle, cela ressemble à l'amour que tu as pour moi. Dès le premier jour, tu as su que j'aimais un absent. J'ai dit cela bien haut la première fois que, dans le foyer de l'Odéon, tu m'as regardée avec des yeux trop expressifs. Je te l'ai répété en toute occasion, et cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amitié. Tu l'as conquise, tu l'as. Tu t'en es contenté trois ans, tu n'as pas voulu l'échanger contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure perte. Tu sais que j'aurais fui! Tu t'es trouvé heureux avec nous, même à travers les plus grandes misères et les plus douloureuses épreuves; nous nous sommes tous chéris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-être, où nous étions si montés, si exaltés, que tu t'applaudissais de n'être que mon ami. Tu n'aurais pas voulu, dans ces moments-là, me voir échanger notre fraternité chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les fantaisies où notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s'est affolée comme la tienne; une idée, une préférence secrète, un rêve d'avenir ont fait de nous deux insensés qui doivent se comprendre et se pardonner. Tu dis que je suis ton idée fixe; permets-moi d'avoir aussi ma folie sérieuse, incurable. Nous n'avons pas l'existence réellement sociale, nous autres; nous sommes en dehors de toutes les conventions, bonnes ou mauvaises, que la raison suggère aux gens prévoyants et rangés. Leur logique n'est pas la nôtre. Le préjugé a beau disparaître; nous faisons bande à part, et ceux qui nous connaîtraient bien diraient de nous que nous sommes, avec les dévots mystiques, les derniers disciples d'un idéal extrasocial, extrapratique, extrahumain. A tout homme lié au monde tel qu'il est, on peut dire: «Où allez-vous? à quoi cela vous mène-t-il?» Cet homme, s'il est en train de faire de grandes folies, s'arrête éperdu et ne voit devant lui que la honte ou le suicide. Nous, quand on nous demande où nous allons, nous répondons en riant que nous allons pour ne pas nous arrêter, et notre avenir est toujours plein de fantômes qui rient plus fort que nous. Le découragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien, puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t'es fait acteur. Il t'a fallu une idole, il m'en avait fallu une avant de te connaître; nous nous sommes rencontrés trop tard.
Il me sembla qu'elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus même embarrassé quand elle me demanda où nous en serions, si j'avais réussi à me faire aimer d'elle.
--Est-ce que tu es libre? Est-ce que tu n'appartiens pas à un devoir, à un pays, à un père, à un travail différent du nôtre? N'as-tu pas fait une grande folie de t'attacher à nous, qui n'avons plus ni pays, ni famille, ni devoir en dehors de notre _bercail ambulant_? Ne nous as-tu pas préparé un immense chagrin en nous donnant quelques années de ta jeunesse, sachant que tu serais forcé de te reprendre? Que ferais-tu de moi à cette heure, si j'étais ta compagne? J'ignore si tu as réellement de quoi vivre, et cela me serait fort égal, pourvu que nous pussions travailler ensemble; mais le pourrions-nous? Pourrais-tu seulement me donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde? Le dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mépriser et d'insulter mademoiselle de Valclos la baladine? Tu vois bien que tu dois t'estimer heureux de n'avoir pas contracté envers moi des devoirs que tu ne pourrais pas remplir.
--Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main; mais il me semblait que ton coeur était libre et que tu pouvais me dire: «Espère et reviens.» Mon pauvre père n'a, m'a-t-on dit, que quelques années, peut-être quelques mois à vivre. Je veux me consacrer à prolonger autant que possible son existence, et cela sans regret, sans hésitation, sans impatience. Je ne me sens pas effrayé de ma tâche; je la remplirai, quel que soit l'avenir; mais l'avenir, c'est toi, Impéria, et tu ne veux pas que mon dévouement aspire à une récompense? Je t'ai souvent dit que je devais hériter d'une fortune bien petite, mais bien suffisante pour faire durer et peut-être consolider notre association. J'aurais accepté avec joie cette communauté d'intérêts avec Bellamare et ses amis...
--Non, dit Impéria. Bellamare n'eût pas accepté. Tout cela est insensé, mon brave Laurence! Ne mêlons pas les intérêts du monde avec ceux de la bohème. Bellamare n'empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut sauver Bellamare.
--Il me serait permis au moins, repris-je, de rester associé à ses destinées et aux tiennes. Tu ne veux donc pas même me laisser l'espoir de recommencer nos campagnes et de redevenir ton frère!
--Prochainement, non, dit-elle; tu souffrirais trop de l'explication que nous venons d'avoir ensemble; mais un jour, quand tu m'auras tout à fait pardonné de ne pas t'aimer, quand, toi-même, tu aimeras une autre femme... mais une autre femme ne voudra pas que tu la quittes, et tu vois... nous tournons dans un cercle vicieux, car pour ton bonheur à venir il faut que tu rompes avec le présent, et que tu rompes sans arrière-pensée. Je serais bien coupable, si je te disais le contraire.
Chacune de ses paroles tombait sur mon coeur comme la pelletée de terre sur un cercueil. J'étais anéanti, et tout à coup il se fit en moi une réaction violente. Je fis comme le condamné qui brise ses liens, ne fût-ce que pour faire quelques pas avant de mourir. Je lui exprimai mon amour avec la violence du désespoir, et de nouveau elle pleura amèrement en me disant que j'étais impitoyable, que je la torturais. Sa douleur, qui était réelle et qui la suffoquait, me donna un moment le change. Je me persuadai qu'elle m'aimait et qu'elle se sacrifiait à la pensée d'un devoir cruel. Oui, je vous jure qu'elle semblait m'aimer, me regretter et craindre mes caresses, car elle me retirait ses mains, et si parfois, vaincue, elle cachait son visage sur mon épaule, tout aussitôt elle s'éloignait, effrayée, comme une femme près de faiblir. Elle n'était ni perfide, ni froide, ni coquette; je le savais, j'en étais sûr, après une si longue intimité et tant d'occasions de voir son généreux caractère à tous les genres d'épreuve. Je devenais fou.
--Sacrifie-moi ton serment, lui dis-je; oublie l'homme à qui tu te dois; moi, je te sacrifierai tout. Je laisserai mon père mourir seul et désespéré. L'amour est au-dessus de toutes les lois humaines, il est tout, il peut tout créer et tout détruire. Sois à moi, et que l'univers s'écroule autour de nous!
Elle me repoussa doucement, mais d'un air triste.
--Tu vois, dit-elle, voilà où l'on va quand on écoute la passion; on blasphème et on ment! Tu n'abandonnerais pas plus ton père que je n'abandonnerais mon ami. Nous les oublierions peut-être un jour, le lendemain nous nous quitterions pour les rejoindre, et, si nous ne le faisions pas, nous nous mépriserions l'un l'autre. Laisse-moi, Laurence, si je t'écoutais, notre amour tuerait notre amitié et notre estime mutuelle. Je te jure, moi, que, le jour où je perdrai le respect de moi-même, je ferai justice de moi, je me tuerai!
Elle alla rejoindre Bellamare, qui reparaissait au fond du ravin, et je la laissai me quitter sans la retenir. Tout était fini pour moi, et j'entrais dans la phase de la plus complète indifférence de la vie.
Bellamare reconduisit Impéria après m'avoir prié de l'attendre; il avait à me parler. Quand il revint, il me trouva cloué à la même place, dans la même attitude, les yeux fixés sur le ruisseau, dont je suivais machinalement les petits remous contre la pierre, sans me souvenir de moi-même.
--Mon enfant, me dit-il en s'asseyant près de moi, veux-tu, peux-tu me raconter ce qui s'est passé entre elle et toi? Crois-tu devoir me le dire? Je n'ai pas le droit de la questionner, je te le répète; n'ayant jamais été épris d'elle, je ne suis pas autorisé à lui demander une réponse catégorique comme celle que tu viens d'exiger. Elle vient de me dire, comme toujours, qu'elle ne voulait pas aimer, et... je te dois la vérité, elle a tant de chagrin, qu'il me semble qu'elle t'aime malgré elle. Il faut qu'il y ait un obstacle qu'il m'est impossible de deviner. Si c'est un secret qu'elle t'a confié, ne me le dis pas; mais, si c'est une simple confidence, prends-moi pour conseil et pour juge. Qui sait si je ne vaincrai pas l'obstacle et si je ne te rendrai pas l'espérance?
Je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit. Il rêva, questionna encore, chercha consciencieusement et ne trouva rien qui pût expliquer le mystère. Il en fut même dépité; lui si intelligent, si expérimenté, si pénétrant, il voyait devant lui, disait-il, une statue voilée avec une inscription indéchiffrable.
--Voyons, reprit-il en se résumant, il ne faut jamais se dire qu'une chose est finie. Rien ne finit dans la vie. Il ne faut jamais abjurer une affection ni enterrer son propre coeur. Je ne veux pas que tu t'en ailles brisé ou démoli. Un homme n'est ni un mur dont on écrase les pierres sur le chemin, ni une pipe dont on jette les morceaux au coin de la borne. Les morceaux d'une intelligence sont toujours bons. Tu vas retourner chez toi et soigner ton père; tu feras tout ce qu'il veut, tu arroseras ses plates-bandes, tu tailleras ses espaliers, et tu penseras à l'avenir comme à une chose qui t'appartient, qui t'est due et dont tu disposes. Tu sais bien que sur _lo scoglio maledetto_ j'ai fait des projets jusqu'à la dernière heure, et qu'ils se sont réalisés. Va donc, mon enfant, et ne t'imagine pas que j'accepte ta démission d'artiste. Je vais travailler pour toi, je vais mettre Impéria à la question. A présent, je dois et je veux savoir son secret. Quand je le saurai, je t'écrirai: «Reste à jamais!» ou: «Reviens dès que tu pourras.» Si elle t'aime, eh bien, ce n'est pas le diable que de se voir, à l'insu de ton monde, de temps en temps. Il y a toujours moyen, si ton exil doit se prolonger, de le rendre supportable, ne fût-ce que par la confiance réciproque et la certitude de se rejoindre. Va-t'en donc tranquillement, rien n'est changé à ta situation; ce doute que tu as supporté trois ans, tu peux bien le supporter encore trois semaines, car je te réponds de savoir ton sort au plus tard au bout de ce temps-là.
Cet admirable ami réussit à me rendre un peu de courage, et je partis sans revoir Impéria ni les autres, pour ne pas perdre le peu d'énergie qui me restait. Quand je fus de retour chez moi, je lui écrivis pour le prier de me ménager, s'il acquérait la certitude de mon malheur. Dans ce cas-là, lui disais-je, ne m'écrivez rien. J'attendrai; je perdrai peu à peu et sans secousse ma dernière espérance.
J'ai attendu trois semaines, j'ai attendu trois mois, j'ai attendu trois ans. Il ne m'a pas écrit. J'ai cessé d'espérer...
J'ai eu une consolation: mon père a repris la santé; il n'est plus menacé d'apoplexie, il est calme, il me croit heureux, et il est heureux.
J'ai abjuré tous mes rêves d'artiste, et, voulant en finir avec les regrets, je me suis fait franchement ouvrier. J'ai travaillé à redevenir le paysan que j'aurais dû être. Je n'ai jamais reproché à mon père de m'avoir deux fois sacrifié, la première à son ambition, la seconde à sa dévotion. Il n'a pas compris sa faute, il en est innocent; je m'en venge en l'aimant davantage. J'ai besoin d'aimer, moi; je suis une nature de chien fidèle. Mon père est devenu l'enfant qu'on m'a confié et que je garde, ou plutôt je suis une nature d'amoureux, j'ai besoin de servir et de protéger quelqu'un; le vieillard s'est donné à moi, c'est mon emploi de veiller sur lui et de lui épargner tout chagrin, tout danger, toute inquiétude. Je lui suis reconnaissant de ne pouvoir se passer de moi, je le remercie de m'avoir enchaîné.
Vous pensez bien que cette résignation ne m'est pas venue en un jour; j'ai beaucoup souffert! La vie que je mène ici est l'antipode de mes goûts et de mes aspirations, mais je la préfère aux mesquines ambitions de clocher qu'on voulait me suggérer. Je n'ai pas voulu du plus mince emploi; je ne veux pas d'autre chaîne que celle de l'amour et de ma propre volonté. Celle que je porte me blesse quelquefois jusqu'au sang, mais c'est pour mon père que je saigne, et je ne veux pas saigner pour un sous-préfet, pour un maire, ou même un contrôleur de finances. Si j'étais percepteur, mon cher monsieur, je vous regarderais comme un maître, et je ne vous ouvrirais pas mon coeur comme je le fais en ce moment. Bellamare me l'avait bien dit: quand on s'est donné au théâtre, on ne se reprend plus. On ne peut plus retrouver de place dans le monde; on a représenté trop de beaux personnages pour accepter les bas emplois de la civilisation moderne. J'ai été Achille, Hippolyte et Tancrède par le costume et la figure, j'ai bégayé la langue des demi-dieux, je ne saurais être ni commis ni greffier. Je me croirais travesti, et je serais encore plus mauvais employé que je n'ai été mauvais comédien. Du temps de Molière, il y avait au théâtre un emploi qualifié ainsi: «Un tel représente les rois et les paysans.» J'ai souvent songé à ce contraste qui résume ma vie et continue ma fiction, car je ne suis pas plus paysan que je ne suis monarque. Je suis toujours un déclassé, imitant la vie des autres et n'ayant pas d'existence en propre.
L'amour heureux eût fait de moi un homme en même temps qu'un artiste. Une belle dame a rêvé de me transformer entièrement; c'était trop entreprendre: elle eût peut-être créé l'homme, elle eût tué l'artiste. Impéria n'a voulu faire ni l'un ni l'autre, c'était son droit. Je l'aime encore, je l'aimerai toujours; mais j'ai juré de la laisser tranquille, puisqu'elle aime ailleurs. Je me soumets, non passivement, cela ne m'est possible qu'en apparence, mais par une exaltation secrète dont je ne fais part à personne. J'y mets peut-être la vanité du cabotin qui aime les rôles sublimes, mais je joue mon drame sans contrôle d'aucun public. Quand cette exaltation devient trop vive, je me fais le comédien, c'est-à-dire le rapsode, le boute-en-train et le chanteur de ballades villageoises de mes camarades villageois. Je bois de temps en temps pour m'étourdir, et, quand mon imagination a des élans trop élevés, je fais la cour à des filles laides qui ne sont pas cruelles et qui n'exigent pas que je mente pour les persuader.
Cela durera autant que la vie de mon père, et j'ai dû me faire une philosophie bien trempée pour me préserver du désir sacrilége de sa mort. Je ne me permets donc jamais de penser à ce que je deviendrai quand je l'aurai perdu. Sur l'honneur, monsieur, je n'en sais rien et ne veux pas le savoir.
Voilà qui vous explique comment l'homme que vous avez vu à moitié ivre hier au cabaret est le même qui vous raconte aujourd'hui une histoire archiromanesque. Elle est vraie de tous points, et je ne vous en ai dit que les péripéties les plus accusées pour ne pas lasser votre patience.
* * * * *
Laurence termina ici son récit et me quitta, remettant au lendemain le plaisir d'écouter mes réflexions. Il était deux heures du matin.