Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile

SCENE VI.

Chapter 5845 wordsPublic domain

LE COMTE, FIGARO.

LE COMTE.

Qu'ai-je entendu? Demain il épouse Rosine[59] en secret!

FIGARO.

Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre.

LE COMTE[60].

Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage?

FIGARO.

Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art, friponneau besoineux[61], à genoux devant un écu, et dont il sera facile de venir à bout, Monseigneur... (_Regardant à la jalousie._) La v'là! la v'là!

LE COMTE.

Qui donc?

FIGARO.

Derrière sa jalousie. La voilà! la voilà! Ne regardez pas, ne regardez donc pas!

LE COMTE.

Pourquoi?

FIGARO.

Ne vous écrit-elle pas: _Chantez indifféremment?_ c'est-à-dire chantez, comme si vous chantiez... seulement pour chanter. Oh! la v'là! la v'là!

LE COMTE.

Puisque j'ai commencé à l'intéresser sans être connu d'elle, ne quittons point le nom de Lindor que j'ai pris, mon triomphe en aura plus de charmes. (_Il déploie le papier que Rosine a jetté._) Mais comment chanter sur cette musique? Je ne sais pas faire des vers, moi!

FIGARO.

Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent; en amour, le coeur n'est pas difficile sur les productions de l'esprit... et prenez ma guittare.

LE COMTE.

Que veux-tu que j'en fasse? j'en joue si mal!

FIGARO.

Est-ce qu'un homme comme vous ignore quelque chose! Avec le dos de la main: from, from, from... Chanter sans guittare à Séville! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté!

(_Figaro se colle au mur sous le balcon._)

LE COMTE _chante en se promenant et s'accompagnant sur sa guittare_.

PREMIER COUPLET[62].

Vous l'ordonnez, je me ferai connoître. Plus inconnu, j'osois vous adorer: En me nommant, que pourrois-je espérer? N'importe, il faut obéir à son Maître.

FIGARO, _bas_.

Fort bien, parbleu! Courage, Monseigneur.

LE COMTE.

DEUXIÈME COUPLET[63].

Je suis Lindor, ma naissance est commune, Mes voeux sont ceux d'un simple Bâchelier; Que n'ai-je, hélas! d'un brillant Chevalier, A vous offrir le rang et la fortune!

FIGARO.

Eh comment diable! Je ne ferois pas mieux, moi qui m'en pique.

LE COMTE.

TROISIÈME COUPLET.

Tous les matins, ici, d'une voix tendre, Je chanterai mon amour, sans espoir; Je bornerai mes plaisirs à vous voir; Et puissiez-vous en trouver à m'entendre!

FIGARO.

Oh! ma foi, pour celui-ci!... (_Il s'approche, et baise le bas de l'habit de son Maître._)

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Excellence?

LE COMTE[64].

Crois-tu que l'on m'ait entendu?

ROSINE, _en-dedans, chante_.

AIR _du Maître en droit_.

Tout me dit que Lindor est charmant, Que je dois l'aimer constamment...

(_On entend une croisée qui se ferme avec bruit._)

FIGARO.

Croyez-vous qu'on vous ait entendu cette fois?

LE COMTE.

Elle a fermé sa fenêtre; quelqu'un apparemment est entré chez elle[65].

FIGARO.

Ah! la pauvre petite, comme elle tremble en chantant! Elle est prise, Monseigneur.

LE COMTE.

Elle se sert du moyen qu'elle-même a indiqué: _Tout me dit que Lindor est charmant_. Que de graces! que d'esprit!

FIGARO.

Que de ruse! que d'amour!

LE COMTE.

Crois-tu qu'elle se donne à moi, Figaro?

FIGARO.

Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d'y manquer.

LE COMTE.

C'en est fait, je suis à ma Rosine... pour la vie.

FIGARO.

Vous oubliez, Monseigneur, qu'elle ne vous entend plus.

LE COMTE.

Monsieur Figaro, je n'ai qu'un mot à vous dire: elle sera ma femme; et si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom... tu m'entends, tu me connois...

FIGARO.

Je me rends. Allons, Figaro, voles à la fortune, mon fils.

LE COMTE.

Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.

FIGARO, _vivement_.

Moi, j'entre ici[66], où, par la force de mon Art, je vais d'un seul coup de baguette endormir la vigilance, éveiller l'amour, égarer la jalousie, fourvoyer l'intrigue et renverser tous les obstacles. Vous, Monseigneur, chez moi, l'habit de Soldat, le billet de logement et de l'or dans vos poches.

LE COMTE.

Pour qui de l'or?

FIGARO, _vivement_.

De l'or, mon Dieu! de l'or, c'est le nerf de l'intrigue.

LE COMTE.

Ne te fâche pas, Figaro, j'en prendrai beaucoup.

FIGARO, _s'en allant_.

Je vous rejoins dans peu.

LE COMTE.

Figaro?

FIGARO.

Qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.

Et ta guittare?

FIGARO _revient_.

J'oublie ma guittare, moi! je suis donc fou! (_Il s'en va._)

LE COMTE.

Et ta demeure, étourdi?

FIGARO _revient_.

Ah! réellement je suis frappé! Ma Boutique, à quatre pas d'ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'oeil dans la main: _Consilio Manuque_, FIGARO.

(_Il s'enfuit._)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.

_Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond du Théâtre est fermée par une jalousie grillée._

SCENE PREMIERE.

ROSINE _seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la table et se met à écrire_.

Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ l'intention... Ah! Lindor!... (_Elle cachete la lettre._) Fermons toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!