Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile
SCENE VII.
LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
FIGARO.
Monseigneur, c'est notre Notaire.
LE COMTE.
Et l'ami Bazile avec lui.
BAZILE.
Ah! qu'est-ce que j'apperçois?
FIGARO.
Eh! par quel hazard, notre ami...
BAZILE.
Par quel accident, Messieurs...
LE NOTAIRE.
Sont-ce là les futurs conjoints?
LE COMTE.
Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?
LE NOTAIRE.
J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte Almaviva?
FIGARO.
Précisément.
BAZILE, _à part_[144].
Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...
LE NOTAIRE.
C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs qui portent le même nom.
LE COMTE.
Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin. (_Ils signent._)
BAZILE.
Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...
LE COMTE.
Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
BAZILE.
Monseigneur... Mais si le Docteur...
LE COMTE, _lui jettant une bourse_.
Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.
BAZILE, _étonné_.
Ah! ah!...
FIGARO.
Où donc est la difficulté de signer!
BAZILE, _pesant la bourse_[145].
Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d'un grand poids...
(_Il signe_[146].)
SCENE DERNIERE.
BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.
BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à la gorge_[147].
Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.
LE NOTAIRE.
C'est votre Notaire.
BAZILE.
C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?
BARTOLO.
Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?
BAZILE.
Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]?
L'ALCADE, _montrant Figaro_.
Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à des heures indues?
FIGARO.
Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte Almaviva.
BARTOLO.
Almaviva?
L'ALCADE.
Ce ne sont pas des voleurs?
BARTOLO.
Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous retirer.
LE COMTE.
Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant à moi volontairement.
BARTOLO.
Que dit-il, Rosine?
ROSINE[149].
Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit même être vengée d'un trompeur? Je la suis.
BAZILE.
Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?
BARTOLO.
Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?
LE NOTAIRE.
Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.
BARTOLO.
Comment, Bazile! vous avez signé?
BAZILE.
Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines d'argumens irrésistibles.
BARTOLO.
Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.
LE COMTE.
Vous l'avez perdue[150], en en abusant.
BARTOLO.
La demoiselle est mineure.
FIGARO.
Elle vient de s'émanciper.
BARTOLO[151].
Qui te parle à toi, maître fripon?
LE COMTE.
Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également, prétend-t-on me la disputer[152]?
BARTOLO.
Jamais on ne l'ôtera de mes mains.
LE COMTE.
Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix; et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu'on opprime.
L'ALCADE.
Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu'il rende compte.
LE COMTE.
Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.
FIGARO.
Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.
BARTOLO, _irrité_.
Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!
BAZILE.
Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent vous reste; et...
BARTOLO.
Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._)
FIGARO, _riant_.
Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153].
LE NOTAIRE.
Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas deux Demoiselles qui portent le même nom?
FIGARO.
Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].
BARTOLO, _se désolant_.
Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr! Ah! je me suis perdu faute de soins.
FIGARO.
Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_.
FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.
_APPROBATION._
J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.
CRÉBILLON.
* * * * *
_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._
LENOIR.
* * * * *
_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._
VARIANTES
_Variante I._
C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de Charles-Quint.
_Var. II._
_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_.
_Var. III._
Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà le rude.
_Var. IV._
Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.
_Var. V._
Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs trouvent encore que je ne sais ce que je dis.
_Var. VI._
Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?
_Var. VII._
Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait écrite en ma faveur...
_Var. VIII._
Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.
_Le Comte._
Beau début dans le monde!
_Var. IX._
...de certaines gens.
_Var. X._
Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.
_Var. XI._
FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la jalousie, lui dit_:
LE COMTE.
Dis toujours, je t'entends de reste.
FIGARO.
Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...
_Var. XII._
FIGARO.
Ne pensez pas à rire.
LE COMTE.
Le théâtre de la Nation, toi?
FIGARO.
Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.
LE COMTE.
Ah! je vous entends.
_Var. XIII._
Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?
_Var. XIV._
...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...
_Var. XV._
A la fin, j'ai quitté Madrid.
_Var. XVI._
Me moquant des sots...
_Var. XVII._
Ta philosophie me paraît assez gaie.
_Var. XVIII._
Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa gloire.
_Var. XIX._
Le diable l'a-t'il emporté?
_Var. XX._
FIGARO, _allant sous le balcon_.
De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.
LE COMTE.
C'est un billet.
FIGARO.
Fort bien! il demandait...
_Var. XXI._
Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.
LE COMTE, _baisant le papier_.
Ma chère Rosine!...
FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du docteur_.
«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas! (_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il rit._) Ah! ahi!...
_Var. XXII._
Ma vie entière ne suffira pas...
_Var. XXIII._
Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.
_Var. XXIV._
Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!
_Var. XXV._
Il paraît un peu brutal?
FIGARO.
Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.
LE COMTE.
Tant mieux. Ses moyens de plaire?
FIGARO.
Nuls.
_Var. XXVI._
On dit que la crainte des galants...
_Var. XXVII._
Tant mieux! tant mieux!...
FIGARO.
A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce qu'elle trouve de favorable dans ma description?
LE COMTE.
C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.
FIGARO.
Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi sonder le terrain, et tâchez de lire au coeur de la dame.
LE COMTE.
Aurais-tu de l'accès?
_Var. XXVIII._
LE COMTE.
En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne, qu'elle ne puisse t'échapper.
FIGARO.
Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.
LE COMTE.
Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale, un vacillement du corps...
FIGARO.
Oui! passant d'un pied sur l'autre.
LE COMTE.
Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en répondant...
FIGARO.
Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de réussir et j'y vais travailler.
_Var. XXIX._
A Merveille!
_Var. XXX._
J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société.
_Var. XXXI._
FIGARO.
Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous remarquer.
LE COMTE.
Tu parles bien.
FIGARO.
Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.
(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._)
_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus loin._
_Var. XXXII._
Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.
_Var. XXXIII._
Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.
FIGARO.
Bravo! la maxime d'Horace!
LE COMTE.
Elle écoute sûrement derrière la jalousie.
_Var. XXXIV._
Vous l'ordonnez, je me ferai connaître. Plus inconnu, je pouvais admirer...
_Var. XXXV._
Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître; Mes voeux sont ceux d'un timide écolier: Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier A vous offrir la main et le bien-être!...
_Var. XXXVI._
Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?
_Var. XXXVII._
Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._)
_Var. XXXVIII._
Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous rejoins dans ma boutique...
_Var. XXXIX._
Il y a tant de méchantes gens!
_Var. XL._
Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...
_Var. XLI._
Il brûle de venir vous apprendre lui-même...
ROSINE.
Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!
FIGARO.
Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu'à demain.
ROSINE.
Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune imprudence!...
FIGARO.
Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?
_Var. XLII._
_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_
ROSINE.
Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.
_Var. XLIII._
ROSINE _va à la fenêtre_.
Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur; serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.
_Var. XLIV._
Il a donné des pilules à l'Éveillé.
_Var. XLV._
Oh! le rusé vieillard!
_Var. XLVI._
ROSINE.
Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.
BARTOLO.
Vous avez raison, je l'avais oublié.
ROSINE.
Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.
BARTOLO.
Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers; on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?
ROSINE.
D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un badinage!...
_Var. XLVII._
Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.
_Var. XLVIII._
BARTOLO.
Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que je vous enferme sous clef.
_Var. XLIX._
L'ÉVEILLÉ, _criant_.
La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!
_Var. L._
BARTOLO, _le frappant_.
Tiens, avec ton Monsieur Figaro!
L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_.
Ah! bon Dieu!...
_Var. LI._
De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre maître pour avoir raison, toujours raison!
_Var. LII._
ROSINE.
Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!
BARTOLO.
Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez insolents!
_Var. LIII._
Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit de la Comédie française.
_Var. LIV._
...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.
_Var. LV._
C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous.
ROSINE, _un peu troublée_.
(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je suis curieuse de le voir.
_Var. LVI._
ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.
_Var. LVII._
Je tiens la réponse à votre lettre.
_Var. LVIII._
Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:
AIR: _Ici sont venus en personne_.
Le chef branlant, la tête chauve, Les yeux vairons, le regard fauve, L'air farouche d'un Algonquin[157], La taille lourde et déjetée, L'épaule droite surmontée, Le teint grenu d'un maroquin, Le nez fait comme un baldaquin, La jambe pote[158] et circonflexe, Le ton bourru, la voix perplexe, Tous les appétits destructeurs, Enfin la perle des Docteurs[159].
_Var. LIX._
BARTOLO, _s'échauffant_.
Chez un confrère?...
LE COMTE.
De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!
_Var. LX._
Ah docteur Pot-à-l'eau!
_Var. LXI._
Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...
_Var. LXII._
...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.
_Var. LXIII._
Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas tout à fait comme je le voudrais.
BARTOLO.
On le voit de reste.
_Var. LXIV._
...Que par ma place de médecin des hopitaux...
_Var. LXV._
Comment nous retourner?
_Var. LXVI._
Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.
_Var. LXVII._
Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!
ROSINE.
Il le faut!
_Var. LXVIII._
LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.
BARTOLO.
Passez toujours de ce côté-là...
LE COMTE.
Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._)
AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_.
Quand je rencontre en belle humeur Quelque Dondon jolie, J'ly fais des es... J'ly fais des es... J'ly fais des espiégleries, Docteur, Sans en avoir envie.
Seulement pour rire un moment!...
BARTOLO _lit_.
Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas?
_Var. LXIX._
Quelle insolence!...
LE COMTE.
Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...
_Var. LXX_.
BARTOLO.
Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en présence.
_Var. LXXI._
Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de m'avoir refusé votre main à baiser.
_Var. LXXII._
(_Le Comte baise la main de Rosine._)
BARTOLO.
Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à l'instant me plaindre à votre capitaine!
LE COMTE.
A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre ce baiser-là sur ma paye.
_Var. LXXIII._
ROSINE.
Vous ne me frapperez pas peut-être?
BARTOLO.
Je l'aurai de force ou de gré!...
_Var. LXXIV._
ROSINE.
Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...
(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce d'estomac, la lettre tombe._)
_Var. LXXV._
Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y vois que du noir et du blanc... Les voici.
_Var. LXXVI._
Il sent son tort, je le tiens à mon tour.
_Var. LXXVII._
Par amitié.
ROSINE.
Vous ne méritez pas le moindre sentiment.
_Var. LXXVIII._
(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y consens, mais comment le lui faire savoir?
_Var. LXXIX._
Monsieur, permettez...
BARTOLO.
Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?
_Var. LXXX._
Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne désire autant que moi le mariage de la Signora.
BARTOLO.
Comment vous marquer ma reconnaissance?
_Var. LXXXI._
BARTOLO.
C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.
LE COMTE.
Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche, il faut se presser.
BARTOLO.
Vous avez raison.
LE COMTE.
Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.
_Var. LXXXII._
Attendez, vous êtes son élève?
LE COMTE.
C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.
BARTOLO.
Par conséquent, musicien.
_Var. LXXXIII._
Plutôt deux pour vous plaire.
_Var. LXXXIV._
Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon coeur! Ne va pas m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et ton coeur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de surprise en nous montrant tout d'abord.
_Var. LXXXV._
Un siége! un siége!
_Var. LXXXVI._
Je vais te chercher un verre d'eau.
LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.
Ah! Rosine.
ROSINE.
J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?
_Var. LXXXVII._
BARTOLO _apporte un verre d'eau_.
Tiens, mignonette, bois ceci.
_Var. LXXXVIII._
Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._)
BARTOLO.
Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le Comte sort._)
SCÈNE V.
BARTHOLO, ROSINE.
ROSINE.
Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une minute avec moi.
BARTOLO.
Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_.
LE COMTE.
Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous demandez, madame?
ROSINE.
Précisément, seigneur don?...
LE COMTE.
Alonzo, pour vous servir.
ROSINE.
Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.
_Var. LXXXIX._
FIGARO, _à part_.
Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je ne croyais.
BARTOLO, _apercevant Figaro_.
Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...
FIGARO _salue_.
Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!
_Var. XC._
FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_.
Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un quart de chute à Madrid.
LE COMTE.
Qu'entendez-vous par un quart de chute?
FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.
Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du _scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer. Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une ariette de bravoure majestueuse:
J'aime mieux être un bon Barbier, Traînant ma poudreuse mantille; Tout bon auteur de son métier Est souvent forcé de piller, Grapiller, Houspiller...
Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!
Il vous pille Chez ses devanciers les Auteurs;
Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...
Il grapille, Dans la Bourse des Amateurs.
Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!
Il houspille, Hélas! à regret le public Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_) Pour écouter sa triste affaire...
Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez, Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors, cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais, flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste affaire, avons nous dit...
_Reprise_:
D'abord il a fallu la faire, Souvent ensuite la défaire, Au gré des acteurs la refaire, En en parlant n'oser surfaire, Presque toujours se contrefaire, Et n'obtenir pour tout salaire Que les brouhahas du parterre, La critique du monde entier; Enfin, pour coup de pied dernier, La ruade folliculaire. Ah! quel triste, quel sot métier, J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_), un bon Barbier, bier, bier.
BARTOLO.
Assurément, voilà une belle poussée!
LE COMTE, _bas à Rosine_.
Vous avez lu le papier?
ROSINE, _bas_.
Oui, à sa ceinture.
FIGARO.
Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)
LE COMTE.
Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme ici le Barbier de Séville par excellence?
FIGARO.
Monsieur, Excellence vous-même!
LE COMTE.
Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame habillée en sous-tourière?...
FIGARO, _cherchant à comprendre_.
Il se peut, Monsieur.
LE COMTE, _à Bartholo_.
Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_:
Pour irriter nos désirs, Soeur Vénus dessous la bure Tient la clef de nos plaisirs.
FIGARO.
Turelure!
LE COMTE.
Attachée à sa ceinture.
FIGARO.
Robin Turelure, relure[160]...
ROSINE.
Il est très-joli.
BARTOLO.
Plein de sel et de délicatesse...
FIGARO.
Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil ouvrage n'est pas facile à faire!...
BARTOLO.
Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?
LE COMTE, _à part_.
O étourdi!
ROSINE, _à part_.
Tout est perdu!
FIGARO, _roulant vite le papier_.
Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous autres pauvres poëtes...
BARTOLO.
..._De la jalousie_... j'ai lu.
FIGARO.
_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est.
BARTOLO _veut prendre le papier_.
Les journaux n'en ont pas parlé?
FIGARO, _serrant le papier_.
N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi bien...
BARTOLO.
Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?
_Var. XCI._
FIGARO, _au Comte_.
...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est pas pour me vanter.
BARTOLO.
En voilà assez!...
_Var. XCII._
Pourquoi donc chez moi?
BARTOLO.
Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...
_Var. XCIII._
BARTOLO, _rentrant_.
Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne serai pas assez fort tout seul.
ROSINE, _restée seule_.
Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi vivement senti le malheur de ma situation.
_Var. XCIV._
Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!
FIGARO.
Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre femme?...
BARTOLO _se retourne_.
Ma femme!...
_Var. XCV._
LE COMTE, _haut_.
Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière? Certes, c'est en montrer beaucoup.....
_Var. XCVI._
BARTOLO.
Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.
DOM BAZILE.
Quel _Demonio_! on l'aurait à moins.
_Var. XCVII._
Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes façons de me faire entendre au moins vous sont connues.
_Var. XCVIII._
BAZILE, _en s'en allant_.
Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur tous les points!
_Var. XCIX._
ROSINE.
Qui peut vous troubler à ce point?
BARTOLO.
Avez-vous bien l'audace de me parler?
LE COMTE.
Monsieur, expliquez-vous.
BARTOLO.
Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es introduit dans ma maison?
_Var. C._
...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...
_Var. CI._
SCÈNE III.
BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_.
Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue, j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée, tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller; elle va s'effrayer de mon apparition.
(_Il frappe._)
ROSINE, _en dedans_.
Qu'est-ce?
BARTOLO.
Rosine!... ouvrez, c'est moi.
ROSINE.
Je vais me coucher.
_Var. CII._
Asseyez-vous!
ROSINE.
Je ne veux pas m'asseoir.
_Var. CIII._
Mais pressez la cérémonie.
BARTOLO.
Je vais tout disposer pour demain.
ROSINE, _effrayée_.
Demain?...
BARTOLO.
Si tu veux, on peut avancer l'instant?
ROSINE.
Le plutôt sera le mieux.
_Var. CIV._
...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau... sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....
_Var. CV._
Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.
_Var. CVI._
Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène toujours plus loin qu'elles ne veulent!...
_Var. CVII._
FIGARO.
En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais, nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:)
Il dit aux torrents, à l'orage, Je suis attendu par l'amour, S'il faut périr en ce passage, Gardons la mort pour mon retour!
LE COMTE.
Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que vous courez en ce logis.
_Var. CVIII._
...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.
_Var. CIX._
Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà réalisée.
_Var. CX._
Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.
_Var. CXI._
Voilà bien une autre musique!
_Var. CXII._
Argument sans réplique!...
_Var. CXIII._
(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:)
FIGARO, _pendant qu'on signe_.
L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes un peu parents.
DOM BAZILE.
Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui d'Espagne.
FIGARO.
Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez reçu dans cette journée.
DOM BAZILE.
Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans sa poche._)
LE COMTE.
Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec mille piastres d'appointements.
DOM BAZILE.
Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous convient, selon la coutume espagnole.
FIGARO _l'embrasse en riant_.
Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...
_Var. CXIV._
Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.
_Var. CXV._
LE COMTE.
Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora Rosine et à moi comte Almaviva.
_Var. CXVI._
ROSINE.
Il dit vrai!
FIGARO.
Il dit vrai!
LE NOTAIRE.
Il dit vrai!...
BARTOLO, _furieux_.
Il dit vrai!... Jeune insensée!...
_Var. CXVII._
BARTOLO.
Comment cela s'il vous plaît?
LE COMTE.
En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé de conserver...
BARTOLO.
Pour votre Excellence, peut-être?
LE COMTE.
Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.
BARTOLO.
C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.
_Var. CXVIII._
BARTOLO.
L'ordonnance est formelle, et nous verrons!
FIGARO.
Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!
BARTOLO.
On prouvera quelle est mal mariée!
FIGARO.
Bien épousée!
BARTOLO.
Que le mariage est nul!
FIGARO.
Que l'époux est de qualité.
BARTOLO.
Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard, mon avocat.
FIGARO.
Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des juges.
BARTOLO.
Qui te parle, à toi, maître fripon?
LE COMTE.
Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.
_Var. CXIX._
Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à tout, et je ne vous demande rien de son bien.
BARTOLO.
Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur les planches!
DOM BAZILE.
Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste, et vous verrez que ce n'est pas toute perte.
FIGARO.
Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.
_Var. CXX._
BARTOLO.
Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa vie.
ROSINE.
Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.
BARTOLO, _signant_.
Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!
_Var. CXXI._
LE NOTAIRE.
Et qui me paiera dans le second contrat?
FIGARO.
Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.
BARTOLO.
Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce qu'on ne peut faire tout soi-même.
FIGARO.
C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.
APPENDICES
I
PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS
ACHETÉS A LONDRES.
DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES
A CES PAPIERS.
_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres, en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés, grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par pièce, la collection tout entière._
_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui, à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter, nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante négociation terminée si heureusement pour les archives de la Comédie-Française._
G. D'H.
I
_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.
Paris, le 25 septembre 1863.
Monsieur,
Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie, que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_ de Beaumarchais à Londres.
Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente infructueuse en 1828[163].
On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée, je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre. «Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»
M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164].
Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la Comédie-Française[165].
Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»
Recevez, etc.
ÉDOUARD FOURNIER.
II
_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.
Paris, 12 septembre 1866.
Monsieur,
On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.
Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la plupart autographes, ont été acquis pour le compte du Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500 francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de _Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un soir, s'est conclue en moins de deux heures.
Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling (25,000 francs)[167].
On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail, suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio; on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai foyer.
J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels, quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille, était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut venue, je n'en voulus pas d'autres[168].
J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé, etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la Comédie-Française[169].
J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons, les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue, annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes, entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.
L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime, ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau, le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.
Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était jouable. C'est une oeuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de Figaro n'est qu'un monosyllabe.
Recevez, etc.
ÉDOUARD FOURNIER.
II
NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES
DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.
TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._
1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et à d'autres personnages, etc...
2º Chanson de table.
En voici le premier couplet:
Versons, versons à grands flots Le doux jus de la treille: L'on ne trouve les bons mots Qu'au fond d'une bouteille Dans tout festin C'est le bon vin, Chers amis, qui fait dire Le petit mot (_bis_) pour rire!
3º Stances à diverses personnes.
4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker, au roi de Prusse, etc....
5º Fragments d'une épître.
6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.
7º _Les Délices de Plaisance_, vers.
8º _La Naissance de Vénus_, strophes:
L'onde roule et s'enfuit; C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore! L'éclat qui la suit Plus brillant que l'aurore, Dissipe la nuit.
9º Poésies diverses.
10º Cantique, avec musique.
11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_.
12º Partie théâtrale, comprenant:
A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages: Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;
B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre, Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);
C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et couplets.
_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont attribuées à sa soeur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier, _la plus lettrée de sa famille_[172].
13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs du Journal».
14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.
15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_. Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle journée_.
16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173].
17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_, datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans particule;
Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous offrir!»
18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de Figaro_.
TOME II.--_OEuvres diverses._
1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec signature.
2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.
3º Trois pièces imprimées:
A. Avis sur les éditions des oeuvres de Voltaire, avec les caractères de Baskerville;
B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour qu'on lui a demandé sa fille en mariage;
C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la séance du 28 novembre 1792.
4º Une page sur _la Folle Journée_.
5º Une page relative à diverses affaires.
6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.
7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_.
8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour propre, Mon rêve, etc...»
9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.
_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé. Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de Beaumarchais_:
Octobre 1762.
M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge. Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit. En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la plaisanterie[175] suivante:
Je vous renvoie la Gondrille, Et personne n'a gondrillé, Parce que j'ai trouvé mon drille Dans son lit tout recoquillé. . . . . . . . . . . . La Gondrille n'ayant ce soir Rien fait que d'enfiler des perles, Je vous la rends; jusqu'au revoir, Adieu le plus gentil des merles.
10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des brigands.
11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument, l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).
12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son mémoire justificatif.
13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11 mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche, «jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177].
14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande d'argent[178].
15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier, du _Mariage de Figaro_.
16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.
17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.
TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._
1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée aux habitants de l'Amérique.
2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.
3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer dans la nouvelle Angleterre.»
4º Essai sur les manufactures d'Espagne.
5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.
6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.
7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.
8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons ingénieurs.»
9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.
10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la Louisiane.»
11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)
TOME IV.--_Pièces de théâtre._
1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la main même de Beaumarchais.
2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans date.
TOME V.--_Pièces de théâtre._
1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)
2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179].
Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère; Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire.
3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de Beaumarchais.)
4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide de camp.
On lit la note suivante sur la première page:
«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée le 16 du même mois.»
5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants et de danses, par l'auteur de _Laurette_.
6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans indication de nom d'auteur.)
7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy, en Provence.
«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»
On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:
«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»
TOME VI.--_Affaires d'Éon._
1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».
2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur, monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT, connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune que les louis qu'elle porte sur elle et dans son coeur. (Suit la pièce.--Elle a été imprimée à Londres.)
3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même affaire. La première commence ainsi:
«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»
4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:
. . . . . . . . . . . . . . . Elle agit en bravache et parle en harengère, La vérité jamais n'eut un semblable ton. . . . . . . . . . . . . . . .
5º Un petit poëme en vers:
_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.
Interlocuteurs: _Lui, Elle, Choeur de Vierges_.
On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»
6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.»
Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:
«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et non pas _Lui_[180].
7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.
8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».
9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement question du fameux chevalier de Morande.
TOME VII.--_OEuvres théâtrales._
Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes.
III
L'AMI DE LA MAISON
DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES
NOTICE
I
UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.
_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame, tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais, nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._
_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter, sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout quelques oeuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le drame à Beaumarchais._
_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même. Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or, ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une oeuvre de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._
_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'oeuvre est nul; le châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué; celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites, augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur, pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._
_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie, serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient pas déflorés à l'avance par sa publication complète._
II
L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.
_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une oeuvre inédite de Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison _nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._
_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient, ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible. Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux pièces est absolument l'effet du hasard[182]._
_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les points principaux de leur bizarre analogie._
1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.
_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme); _Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez); Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey); M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._
_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte, parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre à toutes les suppositions._
2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.
_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte, parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité; sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa femme pour un temps indéterminé._
* * * * *
_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence existe seulement dans les développements et les détails._
_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée, travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde. _Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_ l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations oiseuses et de scènes inutiles._
_Rapprochons maintenant les personnages_:
_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien, mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa vengeance._
_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas fils n'était heureusement intervenu._
_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._
_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._
_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils deviennent même parfois ridicules_[187].
_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères. Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée, tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans une scène qui, à part les détails, est absolument identique._
_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente, sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce, dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus sympathique._
_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._
_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a établir entre quelques scènes des deux drames._
_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le sauvegarder, au moins publiquement._
_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la même nécessité et arrivant à un égal résultat._
_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de la même façon._
_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais, en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés, renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une oeuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur qu'en fait d'oeuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus, quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._
GEORGES D'HEYLLI.
Octobre 1869.
L'AMI DE LA MAISON
DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.
_Quoi que tu fasses, quoi que tu dises, ne crains que d'être injuste._
A BAZILIDE.
PERSONNAGES:
M. DE VALCHAUMÉ. M. DE SAINT-PRÉ. MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme. MADAME DE MAINVILLE. M. DE MONTMÉCOURT. ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré. JULIE, femme de chambre. CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré. UN PORTIER.
AVERTISSEMENT.
_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu, dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet, l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces de l'habitation._
ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._
SCÈNE PREMIÈRE.
DE SAINT-PRÉ, _seul_.
Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se plaint amèrement; il pleure...
SCÈNE II.
LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.
Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon coeur et dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en apparence, est au moins restée honnête.
Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et altéré. Elle s'en étonne.
_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame. Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.
_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.
De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.
_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous?
_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre santé est moins bonne; vous changez à vue d'oeil. Qu'avez-vous? Ne devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»
De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un fat, qui hésite à me reconnaître; ma soeur m'insulte et m'outrage, elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._) Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»
_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les, comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les étrangers.
_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à mon foyer la même place que je lui donnais dans mon coeur; il loge dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._)
SCÈNE III.
MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.
_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir?
_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps.
_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari?
_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M. de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et de son découragement.
_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.
_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait allusion à quelqu'un...
_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est?
_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé.
_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.
_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite? Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main? Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y consentez, le conseil de partir sur-le-champ.
_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._)
SCÈNE IV.
Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses bonnes résolutions.
SCÈNE V.
Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...» (_Madame de Saint-Pré sort._)
SCÈNE VI.
ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.
_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami! j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._)
SCÈNE VII.
VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.
C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus excessives et se termine par un torrent de larmes.
De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.
_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?»
Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de Saint-Pré sort._)
SCÈNE VIII.
Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son monologue.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._
M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il, dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.
SCÈNE II.
M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.
Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a confiance en lui, il veut lui ouvrir son coeur. Il lui raconte ses tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de lui, sur ces choses, le plus complet silence.
M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il fait l'éloge de Mme de Saint-Pré.
_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je vous ai parlé.
_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner avec nous.»
Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de Montmécourt finit par accepter.
SCÈNE III.--_Dans le salon._
En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.
_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari. Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....
_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon honnêteté.
_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute!
_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...
_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal et le plus efficace.
_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie?
_De Montmécourt._--«J'hésite à parler...
_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?
_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame... M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir sur-le-champ.»
_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus utile des amis de mon mari...
_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous, une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la maladie et la jalousie de votre mari.
_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans un couvent.
_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré. Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai donné.» (_Il sort._)
SCÈNE IV.
Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.
SCÈNE V.
MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.
Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements. Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé, qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations, parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet, une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le repos qu'il a perdu.
A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à l'indignation la plus vive:
_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous pouvez vous retirer.
_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles créatures il est familier?»
Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»
Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère de son époux.
_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir la vérité.» (_Ils se quittent._)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._
DE VALCHAUMÉ, _seul_.
Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords, du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets inconcevables!»
Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le sang paraisse couler.)
SCÈNE II.
Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.
SCÈNE III.
Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.
SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._
MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.
La scène est assez vivement menée.
_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang?
_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre sur-le-champ.
_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?
_De Valchaumé._--«Je te le jure!
_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!
_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre avec lui.»
(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe dans le salon.)
SCÈNE V.--_Dans le salon._
DE VALCHAUMÉ, _seul_.
Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force, vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta gloire[192]!»
SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._
M. DE SAINT-PRÉ, _seul_.
Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre. Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh! s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi, je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il quitte la scène._)
SCÈNE VII.--_Dans le salon._
En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.
_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je vais partir.
_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un de l'autre?...
_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais contre vous.
_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas?
_De Valchaumé._--«Non.»
Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la mort de ta main!...
--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal, puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec toi!...»
A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil: «Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon Mme de Saint-Pré.
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.
A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:
_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable. Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans mes remords.
_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!»
FIN.
IV
NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.
Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources authentiques et même officielles.
Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193]. Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père: André-Charles, Pierre et Marie Caron.
Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font horlogers, chacun de son côté. La soeur épouse, le 30 septembre 1720, un marchand chandelier du nom d'André Gary.
André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même année 1722 il avait été reçu maître horloger.
Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en voici la liste complète:
1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.
2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des architectes du roi.
3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.
4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.
5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739.
6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Goethe ont immortalisé son aventure et son nom[195].
7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain «Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary, marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse Saint-Sulpice».
8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa également un horloger, du nom de Raguet.
9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne, elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.
10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767 Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.
Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une