Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile

SCENE III.

Chapter 34436 wordsPublic domain

ROSINE, BARTHOLO.

BARTOLO _rentre avec de la lumière_.

Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre appartement...

ROSINE.

Je vais me retirer.

BARTOLO.

Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des choses très-pressées à vous dire.

ROSINE.

Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée le jour?

BARTOLO.

Rosine, écoutez-moi.

ROSINE.

Demain je vous entendrai.

BARTOLO.

Un moment, de grâce[135].

ROSINE.

S'il alloit venir!

BARTOLO _lui montre sa lettre_.

Connoissez-vous cette lettre?

ROSINE _la reconnoît_.

Ah! grands Dieux!...

BARTOLO.

Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.

ROSINE.

Je n'en puis plus.

BARTOLO.

Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...

ROSINE, _étonnée_.

Au Comte Almaviva!

BARTOLO.

Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.

ROSINE.

Le Comte Almaviva!...

BARTOLO.

Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous tirer.

ROSINE, _accablée_.

Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...

BARTOLO, _à part_.

Ah! c'est Lindor.

ROSINE.

C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...

BARTOLO.

Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.

ROSINE, _outrée_.

Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de m'épouser?

BARTOLO.

Tu connois la vivacité de mes sentimens.

ROSINE.

S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136].

BARTOLO.

Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.

ROSINE.

Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de vous dérober la clé.

BARTOLO, _regardant au trousseau_.

Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.

ROSINE, _avec effroi_.

Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?

BARTOLO.

Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline: enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour te dédommagera...

ROSINE, _au désespoir_.

Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!

BARTOLO, _s'en allant_.

Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.

(_Il sort_.)