Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile

SCENE XII.

Chapter 30368 wordsPublic domain

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.

BARTOLO, _d'un ton important_.

Cet homme-là n'est pas bien du tout.

ROSINE.

Il a les yeux égarés.

LE COMTE.

Le grand air l'aura saisi.

FIGARO.

Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._)

LE COMTE.

Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle bas à l'oreille._)

BARTOLO, _à Figaro_.

Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.

FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.

Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y regarder; mais du chant!... ahi, ahi.

BARTOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Je ne sais ce qui m'est entré dans l'oeil.

(_Il rapproche sa tête._)

BARTOLO.

Ne frottez donc pas.

FIGARO.

C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu fort?

BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_.

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici....

FIGARO, _de loin, pour avertir_.

Hem!... hem!...

LE COMTE.

Désolé de voir encore mon déguisement inutile...

BARTOLO, _passant entre eux deux_.

Votre déguisement inutile!

ROSINE, _effrayée_.

Ah!...

BARTOLO.

Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma présence, on m'ose outrager de la sorte!

LE COMTE.

Qu'avez-vous donc, Seigneur?

BARTOLO.

Perfide Alonzo[132]!

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que Mademoiselle a pour devenir votre femme.

ROSINE.

Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!

BARTOLO.

Ah! qu'est-ce que j'entends!

ROSINE.

Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main à celui qui pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toutes les Loix.

(_Rosine sort._)