Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile

SCENE VIII.

Chapter 12495 wordsPublic domain

BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, _caché dans le cabinet, paroît de temps en temps, et les écoute_.

BARTOLO.

Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?

BAZILE.

C'est ce qui presse le moins.

BARTOLO.

J'ai passé chez vous sans vous trouver.

BAZILE.

J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.

BARTOLO.

Pour vous?

BAZILE.

Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.

BARTOLO.

Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?

BAZILE.

Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.

BARTOLO.

Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?

BAZILE.

Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.

BARTOLO.

Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...

BAZILE.

_Bone Deus!_ Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts; _concedo_.

BARTOLO.

Singulier moyen de se défaire d'un homme!

BAZILE[83].

La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, _pianissimo_ murmure et file, et seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et _piano, piano_ vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et _rinforzando_ de bouche en bouche il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'oeil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grace au Ciel, un cri général, un _crescendo_ public, un _chorus_ universel de haine et de proscription. Qui diable y résisteroit?

BARTOLO.

Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce _piano-crescendo_ peut-il avoir à ma situation?

BAZILE.

Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.

BARTOLO.

D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne seulement que ce Comte existe.

BAZILE.

En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.

BARTOLO.

Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.

BAZILE.

Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonnances[84] qu'on doit toujours préparer et sauver par l'accord parfait de l'or.

BARTOLO, _lui donnant de l'argent_.

Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.

BAZILE.

Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.

BARTOLO.

Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?

BAZILE.

N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y comptez pas.

BARTOLO _l'accompagne_.

Serviteur.

BAZILE.

Restez, Docteur, restez donc.

BARTOLO.

Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.