Part 9
Carletti ne soufflait mot et frisait du doigt ses boucles de coiffure. Moi, j'écoutais, le coeur aux lèvres. Près de sa femme, Holly se balançait de l'une à l'autre de ses jambes bancales, maladroitement. Un pantalon serré, lié au-dessous du genou, par des façons de jarretières en cuir, les rendait encore plus maigres. Jane tira la couverture. Il y eut un peu de résistance. (Le sang, vous savez, ça colle.) Puis le visage parut, pourpre, écrasé, plein de caillots.
«Il n'est pas joli!» dit Holly de l'air calme que l'on prend pour constater.
Et il se gonfla la joue gauche avec sa langue.
Jane Holly poussa un cri, un cri de terreur, si l'on veut, mais dans lequel passait, tout de même, comme un tremblement de plaisir.
J'en avais assez. Vraiment cette chambre sentait trop la blessure. Je m'en fus à mes affaires.
XLI.
Je trouvai Annie Smith assise dans la cabane de son père et pleurant.
«Laisse-moi! oh! laisse-moi!»
Que pouvais-je lui dire?... Je marchai quelque temps de long en large, devant sa porte et finis par rentrer dans le saloon du bar.
Smith restait toujours tranquille sous son drap, tranquille comme un vieux mort. Holly et sa femme venaient de partir. Maria tricotait toujours infatigablement. Les joueurs étaient revenus. Maintenant on jouait aux dés. Je m'accroupis dans un coin de la chambre. De temps en temps, l'un des joueurs se retournait pour regarder la forme blanche de celui qu'on ne verrait plus. Contre la figure du cadavre, le drap s'était sali. Cela faisait une tache sombre, comme une tache de rouille.
Mais pourquoi donc n'allaient-ils pas jouer ailleurs?... ou, s'ils voulaient rester dans le saloon, pourquoi ne rapportaient-ils pas le vieux Smith chez lui?...
Non! ils se donnaient l'illusion de ne pas avoir peur. Ils ne touchaient pas au cadavre. Ils tâchaient de penser à autre chose en remuant leurs dés, mais, de temps en temps, ils se retournaient pour regarder le drap blanc et la tache de rouille.
--Qui va l'enterrer? demanda Kid.
--Oh! le gosse s'en chargera!
--Il y a un trou tout près, dit Carletti, à côté du cèdre.
--Tu veux bien, gosse? demanda Kid.
Je réfléchis un moment... On me faisait faire un drôle de métier... Bast!
--Je veux bien, dis-je.
--Vous êtes fou! Seul, il ne pourra pas! Il serait capable de lui laisser une jambe dehors!
--Jimmy m'aidera!
Furieuse, la vieille Maria interrompit.
--Ah! non! par exemple! Jimmy...
--Allons! allons! Calmez-vous, Maria! On donnera un coup de main au gosse sans déranger M. Jimmy! Mais pas ce soir! Le vieux peut bien refroidir pendant quelques heures! Et puis, on verra! Parlons d'autre chose!
Il entrait des bouffées de nuit, fraîches, douces, calmes, tristes, et les fumées de la salle tourbillonnaient. Bientôt on se tint coi. La lumière de la lampe était trop jaune. Le vent de la nuit était trop harmonieux. Smith était trop mort.
Depuis quelques moments j'avais froid. Il me passait dans le dos des ondes glacées. Pour me remettre, j'allumai ma pipe. A vrai dire, je redoutais une question. Je la sentais venir. Elle me gênait d'avance. Quand l'un des buveurs me regardait, je le voyais sourire d'une façon désagréable: un retroussement de la lèvre, une expression fugitive dans les yeux... presque rien. En somme, ils m'aimaient bien, ces gens! Je leur rendais une foule de petits services, je gardais leur tabac, je nettoyais leurs pipes... mais, tout de même...
La question, ce fut Carletti qui me la posa.
--Toi, gosse! tu dois en savoir long. Que penses-tu de van Horst?
--Moi? dis-je d'un ton de mauvaise humeur et pour couper court, je ne pense rien, ce ne sont pas mes affaires.
--Pourtant, dit Mosé, il a été ton maître!
Je commençais à perdre patience.
--Laissez-moi tranquille! Je n'ai jamais eu de maître, et celui qui se dira mon maître!...
--Oh! interrompit Carletti, en souriant, il n'y a pas de mal! On ne t'ennuiera plus! Quelle soupe au lait!...
Ma voix un peu sonore avait donné à tout le monde un petit frisson. L'heure, la lumière, le drap blanc et sa tache de rouille appelaient le silence. Mosé essaya de causer. Ce fut lamentable.--Il y a des moments où les moindres paroles font un bruit insensé.--Alors Carletti esquissa des tours de cartes. Le feuillage de la forêt ne cessait pas de gémir. Personne n'osait s'en aller. On buvait plus que d'habitude, et bien entendu, personne, pas un de ces hommes qui tremblaient intérieurement comme des enfants dans une chambre sombre, n'avait pensé qu'il eût été pourtant bien simple de transporter le mort ailleurs.
On causait avec peine, mais de façon très courtoise. Jamais je n'avais vu les clients de la Fourche si polis. L'inquiétude vous fait volontiers changer de manières. Le temps que l'on met à surveiller ses gestes et ses paroles est toujours du temps pris sur l'obsession.
Mais van Horst? Que faisait-il? Et Annie pleurait-elle toujours au fond de sa cabane?
... Et puis, n'est-ce pas, n'allez pas croire que j'avais tout simplement peur de la présence d'un mort!... Avoir peur de Smith, même dix fois mort!... Voyons!... C'était van Horst qui nous occupait!... Vous ne comprenez pas?... sans doute, car vous ne pouvez pas sentir ce qu'était cet homme! Je vous l'ai décrit, oui, mais, je n'ai pas su vous montrer quelle divine, je dis bien, quelle divine assurance le rendait de tant de coudées plus grand que nous.
Du moins, rappelez-vous que Jack Dill ayant bousculé Annie Smith, van Horst le tua; que Johnnie Lee ayant aimé Annie Smith, il vit la mort de près; que Caldaguès s'étant fait aimer d'Annie Smith, van Horst le tua. S'en serait-il trouvé cinquante autres sur sa route, que van Horst les eût tués tout aussi bien.
Ah! croyez-moi! Monstre tant que l'on voudra! mais beau monstre!
Le saloon se vidait. Je m'en fus chercher un baquet d'eau à la source. J'avais encore du travail!
XLII.
Quand je revins, le saloon était vide et sombre. J'allumai ma lanterne.
Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. Carletti était resté chez Maria. Je m'en doutais. Dans le coin, par terre, il y avait le vieux sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je le tâtai. Il achevait de tiédir. Ses mains étaient déjà froides... Non, il ne serait pas trop lourd, mais que de saleté partout! Je posai la lanterne sur la table et me mis en devoir de faire la toilette du vieux Smith.
Au travail!
D'abord, j'ouvris toute grande la porte du saloon, puis, avec une grosse éponge mouillée qui servait à laver les bidons et les lampes, je nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre.
C'était épouvantable, vous savez, cette figure bleue et rouge, éclairée par le rond doré de la lanterne! Mais on avait du coeur, on ne rechignait pas à la besogne. On était jeune.
Tout de même! Comme van Horst l'avait abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué proprement? J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec effusion de sang ou par la méthode sèche, mais il y avait toujours la manière... et je pensais que, cette fois, van Horst avait manqué de soin.
Seul, dans le saloon de la Fourche, parmi les odeurs de pétrole, de sang et de whisky, je lavais le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une sorte d'affection pour cette pauvre chair morte et je caressais plus tendrement, avec la grosse éponge, les vieilles joues lâches et ridées.
Quand il fut propre, je mis une chaise contre le mur et l'assis dessus. Je le calai de mon mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi mis de côté, il fallait encore nettoyer le sol et le mur.
Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. La tache s'effaça vite. Puis, je voulus nettoyer le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la table.
Je revenais quelques instants plus tard, le seau plein et l'éponge que j'avais rincée nageant dedans, lorsque j'entendis un cri affreux. J'accourus et vis un spectacle que j'avais en quelque sorte concerté sans le vouloir.
Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes tordues, la mâchoire tombée, la bouche grande, atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais elles marbraient sa figure horriblement. Tout cela jauni par la lanterne. Et, à la porte de leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant par-dessus l'épaule de Maria: Carletti dévêtu, le visage embarbouillé de boucles grasses, et Maria en chemise, rassemblant ses chairs d'un geste épouvanté, les jambes nues, les cheveux épars, vraie figure de la peur, tandis qu'à l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais Jimmy qui grattait en pleurant d'effroi.
--Canaille! canaille! tu l'as fait exprès! J'ai failli en mourir!
--Mais non! mais non! dit Carletti d'une voix paisible. Laisse-le donc tranquille! Tu l'as chargé d'une besogne; il travaille du mieux qu'il peut et bien tranquillement encore. Si nous avions été endormis, nous n'aurions rien entendu! Rentrons nous coucher!
Maria n'écoutait pas.
«Canaille! Et j'ai cru qu'il s'était assis tout seul! qu'il était ressuscité! que Dieu me punissait de permettre ces choses chez moi. Oh! pardon! pardon!»
Et, soudain, coupant son repentir par un mouvement de colère, elle me lança une gifle.
J'attendais cette gifle, et l'évitai d'un geste. D'ailleurs, les gifles de femme, ça ne compte pas.
«Allons! calmez-vous, dis-je avec bonne humeur, car cette scène tournait au grotesque, je vais finir l'ouvrage. Et voyez! vous avez réveillé votre fils.»
Jimmy pleurait toujours derrière la porte, mais sa mère n'y prenait point garde. Elle s'était jetée dans les bras de Carletti, en sanglotant.
«Je ne dormirai plus jamais!»
Son gros corps couvrait Carletti.--Carletti suffoquait.
«En voilà des histoires! je te connais! dans dix minutes, tu ronfleras! Et puis, tout ça, c'est de notre faute! Rentre donc! tu m'étouffes! Allons dormir!»
Et il l'emmena.
La bonne Maria n'avait que des émotions courtes. Ce fut moins facile de calmer Jimmy, qui restait transi de froid et de peur. J'y parvins tout de même, et le vis s'assoupir, enveloppé dans ma couverture. Alors je rentrai pour achever la besogne. Je hissai Smith sur ses pieds, tout droit, en le tenant sous les aisselles, et tâchai de trouver un système pour le porter commodément. On ne se doute pas combien un mort est peu maniable. C'est comme les paquets de linge. On ne sait jamais de quelle façon le poids se distribue.
D'abord j'essayai de le tenir comme les nourrices tiennent les gosses, mais ça me dégoûtait de l'avoir tout le temps devant les yeux; puis je tentai de le mettre sous mon bras, mais il se pliait en deux, tellement il était mou; alors, je le pris sur mon épaule, la tête derrière, les pieds devant... ce fut insupportable: chaque fois que je me dressais, sa tête balançait, puis me frappait les reins. Enfin, je trouvai la bonne position: je le chargeai sur ma nuque, ainsi que l'on fait pour les sacs de plâtre, les jambes tombaient de droite, la tête de gauche, et je sortis, soutenant mon fardeau.
XLIII.
Je n'avais pas grand chemin à faire. Tout au pied du cèdre, je posai Smith et soufflai. Enfin je pourrais dormir. Smith ne bougerait pas. Big Ben le surveillait.
C'était très bien, ce gigantesque feuillage abritant ce tout petit vieillard, l'un si vivant, l'autre si mort! Je redressai les jambes tordues, je mis les bras en croix, je lissai un peu la chevelure, et résolus de rentrer.
Je restais toujours là.
Il y avait quelque chose qui m'attristait, quelque chose d'autre, bien entendu, que le trépas de Smith.
C'est un peu difficile à dire, et cela va vous choquer. Tout de même, voici: le vieux Smith ne s'habillait pas plus élégamment que nous, mais il portait, à son ordinaire, de superbes bottines. Il disait qu'un homme bien chaussé peut arriver au bout du monde. Et cela était plein de sens. Aussi ses bottines étaient-elles solides, en bon cuir et fortement cloutées. La paire qu'il avait aux pieds semblait presque neuve. Ç'aurait été ridicule de la laisser perdre, et d'ailleurs, le lendemain, quand on le descendrait dans le trou, quelqu'un ne manquerait pas de les lui prendre.
Comprenez bien! Je n'aurais pas pris sa montre, s'il en avait possédé une. Votre montre vous appartient, comme votre femme ou votre honneur, au lieu que des chaussures, c'est utile sans être au juste précieux. Et puis on dit «ma montre» sur un tout autre ton que «mes chaussures.» Je me mis donc à genoux et délaçai les bottines de Smith. D'abord ce fut un peu pénible (il devait avoir les pieds gonflés), mais j'y arrivai tout de même. Je les essayai. Elles m'allaient bien. Alors je le laissai pieds nus (on ne portait guère de chaussettes à la Fourche) et partis, tenant à la main mes vieux souliers.
Ce mort! Il me faisait de la peine! N'importe, c'était l'heure de penser au sommeil. J'allais entrer dans ma chambre, quand je me souvins que Smith était resté les yeux ouverts. Je m'en voulus de me rappeler ce détail. Une telle sentimentalité! chez un grand gaillard de mon âge. Enfin! Je retournai sous le cèdre. Je vous dis que les morts ça attire comme l'aimant et les belles femmes! Voilà que j'étais de nouveau près de lui. Oui, ses paupières étaient levées. Smith regardait le feuillage. En effet, il ne convenait pas qu'il vît la somptueuse frondaison de Big Ben, toujours animée, toujours murmurante, et puis, les morts doivent avoir l'air de dormir. C'est leur devoir. Je me penchai donc et lui fermai les yeux.
Mais maintenant que du temps a passé, que la vie m'a roulé de droite et de gauche, et que je ne lave plus depuis longtemps des taches de sang à la Fourche, je me demande, au souvenir de mon inconsciente simplicité d'alors, si ce n'était pas imprudent que d'aller fermer les yeux d'un mort, étant chaussé de ses bottines.
Cinq minutes plus tard, j'avais gagné mon lit. J'étais entré si doucement, que Jimmy ne s'était pas réveillé. Comme toujours, il parlait un peu, en dormant. Moi, je n'arrivais même pas à m'assoupir. Les moustiques bourdonnaient autour de ma tête, mais je ne crois pas qu'il fussent pour beaucoup dans mon insomnie, non plus que les balbutiements de Jimmy.
Je me sentais tout envahi de pensées troubles et un peu malsaines. Elles m'inquiétaient. Mon rôle, à la Fourche, me paraissait vilain. Van Horst avait tué le vieux Smith et c'est moi qui emportais le corps... Je me faisais l'effet d'un valet de bourreau.
XLIV.
Le lendemain, je me levai tôt. Il pleuvait une petite pluie fine et précise, une petite pluie d'enterrement. Sous le ciel, un voile gris était tendu. Les lointains disparaissaient sous la housse du brouillard. Pas d'horizon. Les arbres s'égouttaient dans des flaques boueuses. L'air était trempé.
Le balai en main, je me livrai aux petits soins du ménage. Je brossai, j'époussetai, je lavai, je séchai. Vers six heures, le gros Kid et Carletti entrèrent, comme à l'ordinaire, pour boire.
--Nous avons enterré le vieux, dit Carletti. C'est toi qui avais mis les fleurs autour de sa tête?
--Non! répondis-je, un peu étonné.
--Tiens! dit Kid, alors c'est Jimmy. Il y avait tout un bouquet de fleurs de tabac posé sur l'épaule de Smith. Nous les avons enterrées avec lui. Elles étaient déjà flétries.
--Ce n'est pas Jimmy non plus, dis-je. Il ne s'est pas levé. Il dort encore. C'est Annie, sans doute.--Oui, c'est Annie, sans doute,--dit Carletti.
Les deux hommes restèrent silencieux. On n'avait pas envie de causer. La pluie, semblait-il, invitait à se taire... Et je m'imaginais Annie sortant dans la nuit noire et allant cueillir des fleurs pour son père. Je savais bien où elle les avait prises. C'était près de Big Ben, dans un coin de clairière. Dès la chute du jour, les corolles blanches s'ouvraient. Les fleurs de tabac éclosent la nuit. Et cela faisait toujours une grande tache dans la pénombre verte.
Carletti et Kid avaient fini de boire. Ils se levèrent pour partir.
«Allons, dit Kid, au travail!»
Sur le seuil du saloon, Carletti restait indécis.
«Tout de même, murmura-t-il, tout de même... Van Horst!... On se fâchera, s'il continue!... Vraiment, je ne comprends pas bien notre façon d'agir!... Nous laissons faire, nous laissons faire, et... et... toi, qu'en penses-tu, mon petit?»
Je balayais tranquillement, sans m'occuper de ces choses.
--Je ne pense rien du tout, dis-je.
--Eh bien, Carletti, tu viens? demanda Kid. C'est bien inutile de songer à tout cela, maintenant. On ne peut pas scruter les desseins du Seigneur.
Je me retrouvai seul dans le saloon. Maria n'était pas réveillée. Jimmy non plus. Je restais sur le seuil à voir tomber la pluie. Pas le moindre vent. Un air immobile. Un paysage bouché. C'était lamentable... Mais que faire? Au point où j'en souffrais, l'ennui devenait presque une occupation. J'étais allé jusqu'à la porte de Maria pour l'entendre ronfler, ce qu'elle faisait de façon continuelle, quand, me retournant, je vis Annie debout au seuil du saloon. Sa robe mouillée collait à ses jambes, des mèches de ses cheveux pendaient contre sa figure. Son expression n'était pas douloureuse, elle semblait, si je puis dire, vaincue.
--Olivier, donne-moi quelque chose de chaud à boire, demanda-t-elle. J'ai froid... Et puis... est-ce que mon père n'avait pas laissé, ici, il y a quelques jours, un grand manteau noir? Tu sais bien! celui qu'il portait le dimanche.
--Oui, répondis-je. Le voilà, je l'avais déjà mis de côté.
Je lui couvris les épaules, car elle tremblait de froid. Il ne fut pas question de mes bottines. Avait-elle excusé ou dédaigné mon larcin?
Elle s'assit sur un des bancs, pendant que je lui préparais sa boisson chaude. Elle pleurait quelques instants plus tard, le front dans les mains. Je lui murmurai ces paroles de consolation bête qui n'ont pas de sens mais que l'on dit tout de même aux gens qui souffrent. Elle leva vers moi son beau visage rayé de larmes.
«Non! non! ce n'est pas ça!... Je n'aimais pas mon père... je ne l'aimais pas beaucoup quand il vivait... mais je sens que s'il est mort, c'est à cause de moi, uniquement à cause de moi. J'en suis responsable, moi seule... J'aurais dû tâcher d'aimer van Horst... mais je ne pouvais pas... Non, tu comprendrais mal... et je n'ai plus qu'un moyen de ne pas trop me mépriser: trouver une vengeance, une vengeance qui le déchire!»
Elle me toucha d'un long regard, puis détourna la tête, en murmurant:
«Il faut qu'il souffre!»
XLV.
Depuis quelques jours, Jane Holly s'agitait. Elle allait, de-ci de-là, venait à tout instant jeter un coup d'oeil dans le saloon, passait, repassait, et dans son regard, on voyait l'ardeur active de la bête qui chasse et qui a faim. Je suivais son manège avec anxiété, ne sachant à quoi cela pouvait tendre, quand, brusquement, les façons de Jane Holly changèrent.
Il lui était venu un sourire à la fois haineux et satisfait qui m'inquiéta plus que sa fièvre de la veille. Puis elle entreprit cette chose absurde, démesurément, car elle devait bien la savoir inutile: elle entreprit de séduire Vincent van Horst.
Oui, notre mégère au visage brûlé, à la peau jaune, ce monstre féminin que le feu avait d'abord possédé et sali pour laisser vivre dans sa chair je ne sais quelle flamme impure, fit ce rêve de conquérir l'homme le plus beau et le plus fort que l'on pût trouver: Vincent van Horst.
Ce fut tout ensemble comique, dramatique et bas. Un jeu d'attitudes suppliantes, un concours de grâces, mille sourires!... et vous imaginez les sourires de Jane Holly! les assiduités de ce crapaud femelle!
D'abord, van Horst ne comprit pas. Mon grand ami rêvait beaucoup, depuis quelque temps, et le rêve n'a jamais l'invraisemblance de la réalité; mais, quand, un jour, Jane Holly se fut enhardie jusqu'à oser un geste qui ne laissait aucun doute sur ses intentions, van Horst éclata de rire.
Il s'ensuivit un long dialogue dans le saloon de la Fourche, sans autre témoin que moi-même, entre van Horst qui buvait, assis sur la banquette à sa place ordinaire, et Jane, debout devant lui, petite, noire, se tortillant, le visage anxieux, les dents découvertes, les mains nerveuses et la voix si fébrile que cette voix grognait et grinçait tour à tour.
--Mais, madame Holly, que me voulez-vous donc? Vous savez... je n'ai pas la moindre envie de vous, chère beauté!
--Oh! comment pouvez-vous croire, van Horst! Comment pouvez-vous croire, m'insulter ainsi. Je suis une femme mariée.
--Oui, oui, je sais! et mariée à pas grand'chose de bon!
--Ecoutez-moi donc, van Horst! J'ai beaucoup d'affection pour vous; je sais reconnaître les honnêtes gens, et...
--Votre affection se montre d'une façon assez drôle, avouez-le, ma belle dame!
--Voyons, van Horst, soyez sérieux!
--Très volontiers, mais alors, expliquez-moi ce que vous voulez! Depuis une quinzaine de jours, je ne puis faire un pas sans vous avoir à mes semelles. Si je vais dans la forêt, vous m'y suivez, si je vais dans la montagne, je vous y trouve; si je vais sur les bords du Creek, je vous rencontre bientôt, et vous traînez toujours ici, dans le saloon, lorsque je viens boire!
--C'est, van Horst, que je vous estime. Je suis trop malheureuse! Je reste auprès du seul ami que j'aie.
--Mais, voyons, ma bonne madame Holly! je ne suis pas votre ami, et je vous assure que vos petites gentillesses ne me disent rien du tout. Crachez donc ce que vous avez dans la gorge, et n'en parlons plus. Allons! allons! pas de grimaces! Racontez votre histoire, et finissez!
--Vous êtes dans l'erreur, van Horst. Vraiment, vous me jugez trop mal! C'est par affection pour vous... Oui... je sais... vous aimez Annie Smith. Ah! vous auriez bien raison, si elle vous aimait elle-même: Annie est une belle fille... Mais Annie n'est pas la femme qu'il vous faut, mon ami! Vous vous trompez. Annie Smith ne vous aime pas! Non! non! Oh! n'ayez pas l'air méchant! Ecoutez-moi. Restez assis. Je suis malheureuse! Nick, oui, Nicodemus, mon mari, eh bien...
--Eh bien, quoi?
--Eh bien, Nick m'est infidèle. Je suis une pauvre délaissée. Je crois qu'il ne m'aurait pas trompée volontairement, mais... oh! ne me faites pas ces yeux-là! J'ai peur! voyez-vous... il a été séduit!... Annie l'a séduit!... Van Horst! van Horst! je suis une femme! lâchez-moi!... Oui! c'est vrai!... dans la forêt... et tous les jours... Lâchez-moi! Lâchez-moi donc!... Oh! petit! viens me défendre!... Dans la forêt, le soir, Oh!... oh!... non!...»
J'intervins.
«Voyons, van Horst, vous allez l'étrangler, et vous ne saurez rien de plus!»
Elle était par terre. La main gauche de van Horst serrait le misérable cou, sa main droite tirait les cheveux secs et noirs comme pour ouvrir plus grand les yeux de la mégère, et, dans ces yeux épouvantés, van Horst regardait de tout son regard.
«Garce!»
Ce fut tout. Jane Holly se tordait et gémissait lamentablement. Un ver de terre! un affreux ver de terre! Van Horst se releva.
XLVI.
Dans le saloon.
Il y avait là le gros Kid, Carletti et moi. Jane Holly était assise dans un coin. Elle triomphait à moitié: je veux dire que la joie et la peur troublaient alternativement son visage avec une égale et folle violence. Elle pâmait d'effroi et de plaisir, tour à tour, et buvait du whisky à plein verre pour se donner du ton. Van Horst, debout au milieu de la chambre, restait tranquille et souriant, comme à ses bons jours. Vraiment, cet homme avait de la tenue. Il souriait! Je vous assure! Il souriait!
«Mes amis, dit-il, je vous ai réunis et je vous paye cette tournée pour vous annoncer une grande nouvelle. Annie Smith que je considère toujours et quoi qu'elle fasse comme ma fiancée, a, paraît-il, un amant.»
Carletti se leva d'un bond.
«_Mannagia_, van Horst... _non dite fesserie!_»
Kid étendit les deux bras.
«Dans son livre de l'Apocalypse...»
Mais il n'alla pas plus loin. Il en avait trop à dire.
Maria se prit la tête dans les mains. Elle ne savait pas exprimer son étonnement.
--Mais... qui? demanda Carletti.