Le Bar de la Fourche

Part 7

Chapter 73,941 wordsPublic domain

Soit... mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et, tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack Dill.

Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte, en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait beaucoup.

En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire. Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient aujourd'hui; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins réjoui.

Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade.

En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très ordinaire: le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage; il y eut de très brillantes parties de poker; Carletti se montra plaisant; Jane Holly fut repoussante à son ordinaire; le vieux Smith fuma sa pipe, et notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant trois dollars versés d'avance.

Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est personnel.

Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly. Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous nous séparâmes. Mais... comment dirais-je... la proposition de Jane Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée, qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais, elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles elle accepta mon offre.

Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon mon habitude, je demeurai.

XXXI.

Une nuit offre toujours quelque chose de singulier, le lit étant un des lieux du monde où se font les plus belles métamorphoses, mais je dois dire qu'à ce point de vue, Maria ne sut point me surprendre. En elle, l'amoureuse restait pareille à la tenancière de bar: elle réglait ses amours avec la même placidité que ses comptes.

Bien que la chambre fût exiguë, elle manquait d'intimité. La fenêtre grande ouverte faisait croire que l'on couchait dehors.

Il me venait peu à peu une sorte de tendresse pour la femme au gros corps, aux yeux doux qui se donnait à moi, et, sous la lampe jaune, affadie par le clair de la nuit, je regardais affectueusement cette bouche baisée où ne se découvrait nulle ironie et ces bras qui savaient encore étreindre. De temps à autre, Maria me parlait et, comme si j'avais maintenant des droits sur elle, m'expliquait sa vie et combien elle aimait l'amour, et combien aussi elle avait peur de l'amour quand il s'accompagnait de violences funestes. Le plaisir était pour elle une agréable habitude dont, certes, elle tirait parti, mais qui ne l'avilissait point. Elle n'avait pas connu l'étreinte du viveur, elle ne savait rien de la débauche, et venaient lui demander de l'amour ceux-là seuls qui en avaient soif. Maria ne s'étonna donc point de ma fièvre, elle ne s'amusa point de ma candeur: cette fièvre d'aimer, elle la trouvait chez presque tous ses amants, et cette candeur, pour une part, elle la portait en elle-même.

Cela n'empêche que ma fougue finit par l'émouvoir, et je me souviens encore de certains bons sourires un peu troublés, un peu mouillés, après quoi je m'emparai d'elle à nouveau pour notre double satisfaction.

Quand j'eus fait, je m'allongeai à ses côtés et nous causâmes encore. Plus tard, la lampe soufflée, nous parlions toujours dans la chambre obscure où pénétraient les bruissements, les chants de source et les coups d'ailes de la forêt toute proche. Puis, Maria ferma les yeux et je restai près d'elle, heureux, reconnaissant, vaguement attendri, dénombrant sans colère les amants que m'avait avoués ma première maîtresse et songeant qu'il était plaisant de vivre.

Je rêvais, Maria dormait. Je songeais maintenant à van Horst, à son tumultueux amour, à cette femme qui ne voulait pas de lui, à ce qui pourrait bien s'ensuivre, et je ne comprenais pas, et j'interrogeais l'ombre qui murmurait sans trêve... Enfin le sommeil me prit à mon tour.

Je fus réveillé par un baiser sur le front et par une voix qui disait:

--Olivier! il faut aller nettoyer le saloon.

--Oh! m'écriai-je...

Puis, me reprenant aussitôt:

«J'y vais, madame Maria.»

Et je sautai du lit.

Je ne vois pas qu'il y ait eu, dès lors, rien de nouveau dans notre petit monde de la Fourche, sinon que je notais avec une sorte de plaisir et plus d'intérêt qu'auparavant la qualité des amants de la vieille Maria. Durant le mois qui suivit, je disposai le whisky et les verres pour neuf clients, à savoir: Carletti qui me réveilla en pleine nuit par une chanson napolitaine, une ode de victoire sans doute, un bûcheron du camp voisin, hâbleur et bancal, moi-même, deux cowboys qui allaient à San Francisco, le gros Kid, dont j'imaginais mal les effusions prophétiques, moi-même encore, Mosé, un prospecteur de mines, le gros Kid et deux passants dont j'oublie le métier.

Ainsi, les journées se suivirent tant bien que mal; je m'ennuyais beaucoup, et, lorsque je m'ennuyais trop, je respirais l'air du soir sous les arbres.

XXXII.

Durant une heure de loisir, j'étais allé me promener.

La forêt était pleine de murmures furtifs. On eût dit que les arbres se parlaient l'un à l'autre, puis réfléchissaient longuement avant de parler encore. Seule la voix du ruisseau persistait, si frivole dans cette assemblée de grands cèdres.

Une congrégation de gens très vieux et très savants qui échangent, en phrases douces, des maximes longtemps mûries, voilà ce que me paraissait être la forêt, avec une jeune enfant, jetant parmi eux de petits rires.

La forêt! mais c'est une cité où l'on n'a que des amis, une innombrable cathédrale dont les colonnes vivent, un labyrinthe où l'on ne saurait trop se perdre et d'où l'on ne devrait jamais sortir!

Baigné par l'air humide et frais, je marchais doucement sous le toit vert de ce temple de frondaisons.

La forêt était libre, folle et désordonnée. La diffusion du clair de lune m'aidait à suivre le chemin que j'avais choisi, mais il fallait à tout instant se garer d'une branche, en repousser une autre, enjamber un tronc mort. J'arrivai enfin dans un lieu que je connaissais pour y être souvent venu quand le travail de la Fourche me donnait le loisir d'une promenade. Là, van Horst avait rencontré Annie pour la première fois; près de ce grand cèdre, van Horst avait commis son crime... mais qu'importaient de mauvais souvenirs! la clairière avait tant de beauté! Assez grande, encaissée par d'immenses arbres que les lianes vertes réunissaient, elle était toute saupoudrée de lumière comme pour une féerie. Dans l'air, on voyait par instants voler des phalènes du plus doux velours. Un buisson faisait une tache très sombre près d'un ruisseau d'argent. Je m'assis sur l'herbe pour contempler mieux, dans le cercle des cèdres noirs, le ciel somptueux et paré.

L'herbe était douce. Bientôt je m'allongeai. Un souffle faible passait dans la clairière portant de gros scarabées bourdonnants qui tournoyaient un peu, puis rentraient sous bois.

Soudain, je me relevai sur le coude et prêtai l'oreille. Il me semblait entendre des pas, non loin. Le bruit léger se rapprochait. Je restai coi, et, brusquement, comme le prince de la féerie, comme le génie du paysage, parut dans la clairière: Jimmy.

Tignasse au vent et les pieds nus, il courait sous les grands arbres sourcilleux. Son pantalon était trop large, sa blouse mal attachée. Cela avait un tour rustique et plein de poésie. Il semblait chercher quelque chose. Il riait. Il allait de droite et de gauche, puis il revenait sur ses pas.

Tout à coup j'entendis un long appel:

«Jimmy! Jimmy!»

C'était, me semblait-il, la voix de Jane Holly.

Jimmy disparut sous la futaie.

Que pouvait lui vouloir Jane Holly! J'eus comme un mouvement d'effroi.

La lune montait. L'herbe était couverte de cendres. Une pure fraîcheur s'exhalait du sol.

Le lendemain je dis à Jimmy:

«Tu es rentré tard, hier soir, je dormais déjà!»

Il eut un sourire vague et charmant, mais je ne pus lui tirer un seul mot qui fût compréhensible.

--Pourquoi ne t'es-tu pas couché? Je vais te gronder!

--Non! non! ne me gronde pas!

Il tournait vers moi ses yeux pâles où il y avait un peu d'égarement.

«C'est comme le four où l'on cuit le pain!... et dans la tête c'est comme le vent qui fait tourner!...»

Et Jimmy se mit à sangloter. Il avait de grands hoquets qui lui secouaient la poitrine.

On m'appelait au saloon. Je haussai les épaules et m'en fus à mon travail.

Une heure plus tard, j'entendis quelqu'un qui criait au dehors:

«Ohé! ohé! Saruex!»

C'était van Horst. Je lui trouvai le visage un peu terreux, mais, par ailleurs, il n'avait pas changé.

Il me tendit sa large main.

XXXIII.

Quelle journée! Mon Dieu! quelle journée!

L'air brûlait comme une torche. Ce continuel rayonnement donnait soif. On ne travaillait pas. Sous les arbres, sous le moindre abri de toile ou de planches, chacun faisait de son mieux pour dormir.

J'étais allé me réfugier dans l'ombre des verdures, espérant que, près d'un ruisseau, je pourrais mieux supporter la torture du jour, mais la forêt paraissait d'une chaleur plus implacable encore que le découvert. La terre fumait et se putréfiait odieusement. Les sous-bois étaient moites, les clairières ardentes.

Jamais je ne l'avais vue ainsi. Ce n'était plus la grande forêt sévère, la futaie harmonieuse, chantant par tous ses oiseaux, c'était une femelle macérée dans ses parfums, dont on n'aurait su dire s'ils étaient arômes ou puanteurs.

Fiévreuse, toute peuplée d'émanations insoutenables, la forêt semblait un lieu de débauche, et ma chair était soulevée en ce lupanar.

Je me traînais sous les branches en haletant, ma peau était humide, j'avais mal aux yeux. Soudain je pensai à un petit étang où il ferait peut-être bon se baigner. J'irais là. C'était une vasque bordée de roches, à quelques minutes de la Fourche. J'escomptais la caresse de cette eau tranquille, toujours ombragée par de grands rameaux. Je trouverais un peu de fraîcheur, dans l'agréable paysage en miniature que faisaient les fines fougères.

J'y fus bientôt, et m'allongeai sur son bord, dans l'ombre d'un buisson. Devant moi, l'onde plate et les arbres penchés; au-dessus, le ciel ardent. Je me laissais aller à une demi somnolence qui n'était pas du repos. Je me sentais fiévreux, inquiet, tout possédé par une fausse torpeur. Je fermais les yeux et les rouvrais brusquement. J'écoutais le fourmillement des petites bêtes dans l'herbe. Des insectes maigres parcouraient la mare avec agitation, et l'eau, toujours si légère et que l'on aimait à faire couler entre les doigts, me paraissait lourde et plombée comme l'envers d'un miroir.

Sur une branche basse, à deux mètres de moi, se dénouait un drame affreux. Sans doute ne l'eussé-je pas remarqué un autre jour que celui-là, mais, dans cet air puant de parfums, il semblait rendre je ne sais quel aspect sauvage qui m'occupa.

Une grosse araignée achevait de se repaître d'un oiseau, et c'était très horrible de voir cette bête répugnante et velue attirer de ses huit pattes le squelette délicat, auquel restait encore de la chair et des plumes. Je n'ai jamais aimé les araignées. Ce jour-là, je fus transi. La bête alerte et veloutée avait des tons de pourriture et couvrait avec une telle ardeur la petite charogne ailée! On ne savait si c'était de l'appétit, du jeu ou de l'amour. Les côtes de l'oiseau étaient déjà presque blanches et les pattes brunes de l'araignée se faufilaient entre elles avec une adresse qui donnait le frisson. J'aurais voulu m'en aller, je ne m'en sentais plus la force. Il faisait trop chaud, il faisait trop moite. De vagues idées se développaient en moi, idées imprécises, idées gênantes, idées sexuelles... Assommé sous le poids de l'air, je dus m'endormir.

J'étais presque couvert par les branches, enterré dans la verdure. A côté de moi, l'araignée achevait son festin. Mon malaise se prolongeait dans un rêve, me faisant voir d'abominables choses. Soudain, je me réveillai, et, certes, je ne pensai plus à voir si l'araignée avait ou non lâché sa proie, mais, glacé par une horreur qui me venait par instinct, flairant déjà quelque chose de monstrueux, je regardai la vasque, les doigts crispés sur le gazon.

Le soleil avait baissé. Dans l'étang, que couvrait une ombre légère, Jimmy nageait. Accroupie sur la berge, à quelques pas de lui, nue, répugnante, couturée de cicatrices, Jane Holly le regardait. Il nageait vers elle, puis sortit de l'eau et s'assit à ses côtés. Ils se parlaient à voix basse; ils étaient trop loin pour que j'eusse pu entendre ce que disait Jane, mais les balbutiements diffus et confidentiels de Jimmy me venaient avec leur charmante fraîcheur et leur non-sens délicat. Elle avait avec lui des grâces d'enfant, et cela était ignoble de voir ce corps, qui semblait un cadavre animé, minauder et faire les gestes de la coquetterie.

Ils rentrèrent dans la mare, ils jouaient à s'y poursuivre, les rires de Jimmy se croisaient avec les grincements de Jane. Ils allèrent de nouveau vers la pointe gazonnée qui descendait mollement jusqu'à l'eau. Combien de temps avais-je dormi? combien de temps avaient duré ces ébats?

Je compris toute l'horreur de la scène en voyant Jimmy, svelte et ruisselant, couché sur l'herbe et Jane, à quatre pattes sur lui, qui lui mangeait la bouche. Que voulez-vous, il n'y a pas deux manières de dire ces choses! Elle le viola avec une sorte de fureur que je n'avais jamais vue chez les bêtes. Ce n'était pas le désir soudain de van Horst troussant les filles d'auberge, ce n'était pas les amours salariées de Maria, c'était autre chose: une débauche malpropre, les écarts d'une femme, non, d'une chienne en chaleur... et puis, songez donc, Jimmy!... cet enfant!... elle le caressait, elle le baisait, elle le maniait en haletant, elle le pressait contre elle et bientôt se fit prendre.

Non! ces jeux n'étaient pas les premiers! il y avait en Jimmy une avidité peureuse, un égarement passionné qui disait l'habitude de ce sabbat et j'entendis mieux, alors, ce que plusieurs mois avant, il murmurait dans la forêt:

«C'est comme le four!... c'est chaud!... Et, dans la tête, c'est comme le vent qui fait tourner!»

Je restais là, stupide, incapable de bouger, la nausée à la gorge. Ils s'étaient rhabillés, Jane avait d'horribles retours de tendresse. Tout à coup Jimmy se dressa près d'elle:

«Tu me fais mal!»

Elle l'entraîna sous bois.

XXXIV.

C'était au printemps, un printemps radieux, tout aéré de brises, tout pénétré de parfums. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que la nature montrait une exubérance inaccoutumée. De grandes grappes de fleurs pendaient aux arbres de la forêt, mille fleurs jaillissaient du gazon, et les bords du Yellow-Creek étaient tout fleuris. Les matins paraissaient plus clairs, midi sonnait avec plus de splendeur, il soufflait jusqu'au soir un vent suave et jamais les nuits n'avaient été plus douces, jamais les étoiles n'avaient brillé plus indiciblement.

Pour souhaiter sa fête à la vieille Maria, on banquetait dans le saloon.

Nous avions tous bien mangé et bien bu, mais, par exception, personne n'était ivre. La brise chassait doucement la fumée de nos pipes, et l'on causait sans trop faire de bruit, autour de la table que chargeaient des verres et des bouteilles.

Selon la proposition de Carletti, chacun se servait lui-même, pour que la réjouissance ne me donnât pas un supplément de travail. Tous les vieux habitués de la Fourche s'étaient réunis, et, dans un fauteuil, le seul fauteuil du pays, notre bonne Maria trônait.

Le vieux Smith venait de se rasseoir dans son coin, salué par nos applaudissements, pour un petit discours de circonstance qu'il venait de prononcer. Seule Jane Holly avait l'air mécontent. Je pense que mon refus de me laisser initier, jadis, aux douceurs de l'amour l'avait beaucoup blessée, mais ce n'était point là le sujet actuel ou principal de son mécontentement. Il ne lui plaisait pas que notre allégresse fût si franche, puisque la fête de la patronne en était l'objet. Elle restait immobile devant son verre de gin, sa vilaine figure noire figée en une moue.

Cela n'empêchait pas les autres de s'amuser. Holly inventait, pour faire rire Jimmy, des grimaces inédites, Carletti dessinait sur la table un profil de femme et le gros Kid parlait éloquemment de l'avenir des nouveaux placers. De temps à autre, Maria me regardait avec un sourire et moi, je baissais alors les yeux un peu honteux tout de même, mais me sentant une façon de tendresse naïve pour cette grosse femme, au souvenir des voluptés reçues. Van Horst fumait, accoudé au chambranle de la porte ouverte, et, au dehors, contre le paysage de la nuit, on voyait se promener Annie Smith.

Il régnait une bonne volonté générale. Nous avions tous oublié les morts.

Carletti venait de finir une romance, quand van Horst vida sa pipe sur le seuil, en gratta avec soin le fourneau, la mit dans sa poche et rentra dans le saloon.

Je le revois bien comme il était à cet instant, avec son large vêtement de toile bleue, ses souliers ferrés, sa ceinture rouge, ses cheveux un peu longs et flottants. Il vint vers moi, et, durant une longue minute, s'appuyant d'une main sur la table, et de l'autre sur mon épaule, il me regarda dans les yeux, sans parler. Je lui souris, mais il ne répondit pas à mon sourire. Evidemment, une pensée grave l'occupait. Au juste, il ne me regardait pas; il regardait plus loin. Les conversations des buveurs se ralentirent, puis cessèrent soudain, quand van Horst, se redressant, alla s'asseoir délibérément en face du vieux Smith.

Maria m'interrogea d'un coup d'oeil. Je haussai les épaules, en signe d'ignorance.

«Allons! père Smith! dit van Horst, je veux que la fête de la patronne soit aussi pour moi une date à retenir... et je vais vous faire une demande.»

Sa voix était claire et forte. Il tendit au vieux Smith ses grandes mains ouvertes.

«Père Smith! voulez-vous me donner votre fille en mariage?»

Le vieux Smith devint livide. Vraiment, tout le sang paraissait avoir quitté sa figure.

Nul ne soufflait plus mot dans la salle. Carletti s'était remis à dessiner sur la table, avec une application simulée; Kid avait un air d'effarement stupide, et Maria s'agitait dans son fauteuil, regardait nerveusement de droite et de gauche, et faisait mille gestes de stupéfaction avec ses gros bras.

Van Horst répéta sa question, d'une voix peut-être un peu moins dégagée.

«Père Smith, voulez-vous me donner votre fille en mariage?»

Encore un long silence.

Puis, on entendit la voix cassée du vieux Smith qui disait:

«Vincent van Horst... je ne puis pas... vous donner... en mariage... ma fille...»

Il dit cela d'une voix syncopée, basse, timide, mais, de sa réponse, nous ne perdîmes pas un mot.

«En vérité! dit van Horst, ah!... bon!...»

Ses lèvres sourirent étroitement.

«Mais il faut encore savoir quel sera l'avis de votre fille. Elle est assez grande pour se décider toute seule, et je crois que...»

Le vieux Smith l'interrompit en se levant.

«Annie! cria-t-il. Viens, un instant.»

Annie Smith rentra dans le saloon de son pas majestueux et sûr, mais, je la vis changer de couleur, elle aussi, dès qu'elle se fut tournée vers son père.

«Qu'y a-t-il? dit-elle. Vous m'avez appelée?»

A l'instant précis où le vieux Smith allait répondre, Nick Holly se leva, et sortit du saloon. Cela passa inaperçu, je pense: l'intérêt était ailleurs.

«Ma fille, dit le vieux Smith, en hésitant un peu, Vincent van Horst vient de me demander ta main... Je crois que cet homme n'est pas le compagnon qu'il te faut... je la lui ai refusée. Mais il veut avoir une réponse de ta bouche, et je ne puis, en justice, empêcher cela, car tu es à l'âge où l'on peut disposer de soi-même.»

Debout et toute blanche, Annie restait immobile au milieu de la salle. Nous la regardions. Nous n'osions souffler mot. Seul Jimmy, inconscient du drame, s'était mis à chanter une chanson. Dans le silence général, il nous semblait qu'il chantait à tue-tête.

Puis, Annie Smith répondit:

«Mon père, vous aviez raison. Je ne serai jamais la femme de Vincent van Horst... Jamais!»

Elle dit cela d'un ton glacial, sans inflexions, sans faiblesse, sans vigueur, comme si elle parlait dans un rêve. Lentement elle regarda autour de la salle. Ses traits étaient de pierre. Quand ses yeux rencontrèrent le regard de van Horst, lorsqu'elle vit la soudaine, l'éperdue supplication de ce regard, elle ne cilla point, mais quand ses yeux bleus se tournèrent vers moi, il y passa, je le vis bien! une expression de détresse si agonisante, que je faillis pousser un cri.

Et Annie Smith, secouant doucement son front comme pour en chasser une pensée, sortit du bar de la Fourche.

XXXV.

Van Horst demeurait immobile et silencieux. Peu à peu le saloon se vidait. Maria était allée se coucher. Jimmy avait regagné son petit taudis, il ne restait plus que van Horst et moi.

--Olivier! apporte-moi la bouteille de gin.

--Vous n'avez besoin de rien autre, van Horst?

Je rougissais de ma stupide phrase.

«Non, merci. Tu peux aller te coucher si tu veux. Je resterai ici jusqu'au matin.»

Il me parlait sans lever les yeux. Il les tenait fixés à terre.

«Tu comprends, j'ai reçu comme un grand coup sur la tête. Ça passera... Il faut un peu de temps, mais ça passera.»