Le Bar de la Fourche

Part 6

Chapter 63,933 wordsPublic domain

--Heureusement, reprit Caldaguès, il n'y a pas que l'or des ruisseaux qui soit doux à regarder.

--L'or est l'instrument de la damnation! dit le gros Kid.

--Pourquoi donc le joues-tu aux cartes? demanda van Horst.

--Parce que je suis un pauvre pécheur! répondit-il d'une voix pleine de contrition.

--Ça fait toujours passer le temps, dit Maria.

--Et au bout de quelques jours on n'a plus un _cent_, dit Holly.

--Ah! il y a tout de même des choses plus précieuses que l'or! soupira Jane Holly d'un air romanesque.

--Oui, vous avez raison, madame Holly, dit Caldaguès, il y a des choses plus précieuses que l'or, et qui ne peuvent pas se jouer au poker.

Le gros Kid et Carletti avaient pris comme enjeu une bande de sable dont le rendement restait douteux. La partie devenait chaude.

--Vous vous trompez! s'écria Carletti, en abattant un _full_ aux as, tout peut se jouer! Supposez que j'aie une femme et que je ne l'aime pas? Eh bien! je la jouerais aux dés, à qui voudrait la prendre. Un jour, sur les quais de Naples, j'ai joué ma foi en Dieu avec un Arabe d'Alger, et, lorsque j'ai perdu, il a dit que je lui donnais de la fausse monnaie parce que nous n'avions pas la même religion. D'ailleurs, j'ai déjà joué mon âme plusieurs fois, mais, c'est drôle, jamais personne n'a voulu la prendre!

--Parions qu'elle sentait trop mauvais! s'écria Caldaguès.

Je notai un trait curieux dans cette conversation: tous les buveurs la tenaient pour plaisante, sauf deux: Caldaguès et van Horst. On sentait dans les paroles du bûcheron un continuel sous-entendu qui me faisait peur. Brusquement, il leva les yeux sur van Horst qui était occupé à sculpter un petit morceau de bois, et dit:

«N'est-ce pas, van Horst, qu'il y a des choses qui ne peuvent se jouer aux dés?»

Van Horst venait de finir un magot grimaçant et fort laid qu'il destinait, je crois, à Jimmy. Soigneusement il lui creusa deux yeux avec la pointe de son couteau, puis il répondit:

«Je pense tout autrement. Les choses les plus précieuses se jouent, mais vous avez raison, Caldaguès, elles ne se jouent pas avec les dés de la Fourche. Nous avons tout un jeu de dés, spécial, en plomb, et qui servirait fort bien.»

Caldaguès repêcha sur le bout d'une paille un moustique qui se noyait dans son whisky, sourit et répliqua:

--Van Horst, vous parlez juste! Et d'ailleurs, on ne refuse jamais une partie à quelqu'un qui vous a sauvé. Depuis que vous et Olivier m'avez trouvé à demi mort dans un buisson, je reste à vos ordres.

--C'est entendu, dit van Horst. Je vous rappellerai cela.

Et il se mit en devoir de décapiter le magot à petits coups.

Un silence, puis:

--De quelle façon, demanda Caldaguès, jouerons-nous cette chose précieuse dont nous avons parlé?

--En autant de manches que vous l'entendrez, mais une seule suffira, je pense. Nous mettrons deux dés dans le cornet et il sera permis d'en avoir une provision à la ceinture.

Caldaguès regarda par la fenêtre.

--Je ne vois presque plus de brouillard.

--Eh!... s'écria van Horst, nous pourrions faire la partie tout de suite! Qu'en dites-vous?

--Très volontiers, mon cher! je ne demande pas mieux! mais...

Il se tourna vers Maria.

«Mais dites, je vous prie, aux camarades qui pourraient venir de ne pas trop se promener sous les arbres, aujourd'hui. Il nous faut beaucoup de place pour jouer, et il serait regrettable de se tromper de partenaire.»

Carletti, qui ne comprenait rien à la conversation, trouva cette remarque fort drôle et eut un éclat de gaieté; mais son rire s'arrêta soudain lorsque, se tournant vers moi, il me vit blanc comme un linge.

«Alors... c'est sérieux?»

Il n'y eut pas de réponse.

«Oh! mon Dieu!» s'écria la bonne Maria.

Elle se couvrit le visage de son mouchoir, et alla s'enfermer dans sa chambre.

Caldaguès vida son verre, puis, se levant, dit d'une voix sobre et posée:

«Van Horst! je veux d'abord vous remercier d'un bienfait...»

Il s'accouda familièrement à la table de van Horst; il prit la large main qui tenait encore le petit magot décapité; il ajouta:

--Non pas de m'avoir sauvé la vie; cela tout le monde l'eût fait, j'espère, mais de m'avoir permis de connaître la plus belle émotion que j'aie jamais eue: celle de voir un vrai sourire d'amour sur un vraiment beau visage!

--Allez nettoyer votre fusil, dit van Horst de cette voix sourde qu'il avait eue, six mois auparavant, pour parler à Jack Dill. Nous nous retrouverons ici dans une heure.

XXVII.

«Ah!... et puis, moi je ne m'en mêle plus, dit Holly; ils peuvent vider leurs querelles ensemble! Je vais aller retrouver les camarades au Yellow-Creek... Non, non! ajouta-t-il en se tournant vers sa femme qui s'était assise dans un coin, tu vas me faire le plaisir de venir avec moi.»

Jane Holly sortit à contre-coeur. Le saloon s'était vidé. Maria dormait dans la chambre, les émotions les plus vives n'ayant jamais retardé l'heure de sa sieste, et Jimmy était allé lui aussi au Yellow-Creek pour porter un _pan_ oublié par Kid.

Je restai seul. J'avais des verres à laver, et Maria tenait beaucoup à ce que le bar gardât au moins les apparences de la propreté. Je fis mon travail. Les mains dans l'eau, je songeais à la scène qui venait de se passer. Une pensée, particulièrement, ne me quittait pas, occupait toute ma tête. J'étais inquiet, je sentais une vive angoisse à l'approche de ce duel, mais un détail, surtout, me harcelait.

Van Horst nettoierait-il bien son fusil! J'aurais voulu vérifier les armes moi-même, le fusil de Caldaguès aussi bien que l'autre. Une demi-heure plus tard, je réfléchissais encore à ces choses, quand Annie Smith suivie de son père revint de sa course en forêt.

--Pouah! dit-elle d'un air dégoûté. Nous sommes allés jusqu'au ruisseau, et, en revenant, nous avons failli être asphyxiés. Tu sais, le grand cèdre fourchu qui est au coude de Yellow-Creek, eh bien, il y a deux biches qui sont crevées tout à côté. C'est infect, plein de mouches et d'oiseaux!

--Oui, répondis-je, je supposais bien qu'il y avait une charogne quelque part, j'ai vu des vautours qui tournoyaient ce matin.

Van Horst et Caldaguès entraient, leurs fusils à la main.

«Il y a une charogne dans la forêt? Tiens! Tiens!...»

Van Horst regarda Caldaguès.

«Nous nous arrangerons pour que les vautours aient un petit supplément! Allons! ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, ne prends pas cette mine désolée.»

Et, tout bas, de manière que Jean Caldaguès et moi fussions seuls à l'entendre:

«Ça ne fait rien, petit, dit-il encore. Il te restera toujours un ami sur deux.»

Le calme qu'ils affectaient, qu'ils avaient réellement, était insoutenable. Ils ne se détestaient pas. Non... ils sentaient fortement, van Horst avec plus d'âpreté, Caldaguès avec plus de philosophie, qu'il fallait que l'un d'eux disparût.

Annie ne participait en rien au drame. Elle croyait, sans doute, que les deux hommes allaient chasser ensemble, et peut-être s'en étonnait-elle. Pourtant elle alla, fort tranquillement, s'asseoir sur l'herbe, avec son père, pour se reposer dans l'ombre de Big Ben.

--Vous êtes prêt? dit van Horst.

--Oui! répondit Caldaguès.

Ils avaient posé leurs fusils sur la table.

--Alors, partons! dit van Horst.

--Buvons d'abord un verre, chacun à notre santé. Sers-nous, Olivier!

Je crois avoir un peu tremblé en remplissant les verres, mais je repris courage pour poser une question qui me brûlait la bouche:

«Van Horst, dis-je, laissez-moi voir si votre fusil est bien propre. Vous m'avez rendu plus d'un service, et je vous aime beaucoup. Laissez-moi démonter votre arme, et vous aussi, Caldaguès, laissez-moi démonter et nettoyer votre arme. Peut-être est-ce ma dernière demande à l'un de vous; ne me refusez pas.»

Ils se regardèrent et eurent tous deux un bon sourire franc.

«Mais oui! mais oui! seulement dépêche-toi!»

Ils s'assirent et fumèrent avec tranquillité. Ce calme m'épouvantait plus que la pire explosion de colère. Il n'y avait pas à intercéder comme dans l'aventure de Johnnie Lee, il n'y avait qu'à se livrer au destin.

Je me mis donc à nettoyer les deux armes. Pendant ce temps, ils parlèrent de choses indifférentes, de ce que pouvait rendre Yellow-Creek, du graissage des glissières dans la forêt, et ni l'un ni l'autre ne se pencha pour voir, par la porte, Annie Smith, assise à l'ombre de Big Ben.

Quand j'eus fini, ils me serrèrent la main.

--C'est bien entendu, dit van Horst. En sortant d'ici, je tournerai à droite, et vous à gauche. Nous marcherons chacun trois milles en suivant la lisière de la forêt, et puis nous entrerons sous bois. Au revoir, Olivier.

--Au revoir, petit.

Ils sortirent. Je restai sur le seuil.

--Au revoir, miss Smith, dit Caldaguès, en passant devant elle, et peut-être à ce soir.

--Au revoir, Annie Smith, dit van Horst, et à ce soir, j'espère.

Van Horst tourna à droite. Caldaguès tourna à gauche. Machinalement j'ébauchai un signe de croix, comme j'avais vu faire jadis à une vieille femme catholique, que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist. Et je demeurai là, debout, stupide, ne sachant plus penser qu'à une chose: à cette vieille femme que j'avais vue dans le temps, et que mon père appelait l'Epouse de l'Antéchrist.

Ils avaient disparu depuis quelques instants, lorsque Annie m'appela:

«Olivier!... où vont-ils?»

Elle n'avait répondu que par un signe à l'adieu des deux hommes, et se promenait maintenant, de long en large, devant la buvette.

«Oh! c'est très simple, répondis-je. Ils vont jouer ensemble à coups de fusils, et c'est vous qui êtes l'enjeu.»

XXVIII.

Cette fois, je vis Annie Smith souffrir et pleurer comme l'eût fait n'importe quelle femme. Elle pleurait tranquillement, sans grands gestes de douleur. Je crois qu'elle souffrait beaucoup. Moi, je tournais comme un ours en cage. La vieille Maria s'était réveillée et consolait Annie de son mieux, avec des phrases absurdes. Le temps traînait. Je prêtais l'oreille en vain pour surprendre un coup de feu, et voyais, du côté du Yellow-Creek, un vol de vautours sinistres tournoyer.

Soudain, deux craquements assez lointains qui se confondirent presque.

C'était fait.

Non, je n'avais pas le courage d'aller chercher le survivant! Je resterais au seuil de la buvette à rafraîchir les tempes d'Annie, qui venait de s'évanouir.

Il y eut encore une longue demi-heure d'attente, puis je m'entendis appeler et, près de Big Ben, je trouvai van Horst, son fusil passé en bandoulière et le bras gauche lié d'un mouchoir.

--Vous l'avez tué?

--Bien entendu, mais il s'en est fallu de peu que je n'eusse le bras abîmé. Oui, oui, je l'ai tué, dit-il à Annie Smith qui s'approchait, encore toute pâle de son évanouissement, et je tuerai quiconque vous aimera, et je tuerai quiconque croisera ma route.

Il entra dans la buvette.

«Mes camarades, dit-il, je vous annonce que j'ai tué Jean Caldaguès, parce qu'il faisait la cour à la fille de notre ami Smith. Si l'un de vous fait la cour à la fille de notre ami Smith, je le tuerai aussi. Maintenant, je vais envelopper mon bras, puis je me reposerai un peu. Demain matin, je partirai pour Skykomish, où je resterai trois mois. Il me serait très désagréable d'être vu encore une fois par Annie Smith avec mon bras en écharpe. Dans trois mois je reviendrai. Si quelqu'un lui a manqué de respect, si quelqu'un lui a parlé de trop près... Bonsoir!»

Il sortit. Les buveurs du saloon restaient silencieux. On eût vraiment dit que le petit discours de van Horst, prononcé avec une insupportable négligence, avait privé ces corps de leurs âmes. Pendant les minutes qui suivirent, ces hommes attablés semblèrent des automates, et, pourtant, pris individuellement ils ne manquaient pas de courage, mais les actions de van Horst les dépassaient trop. Ils balbutièrent quelque temps des propos vagues, et ce fut un quart d'heure plus tard que le gros Kid fit une première allusion à l'événement du jour.

«Il tuera tout le monde!»

Holly gonfla d'un coup de langue sa joue gauche.

«Enfin, dit-il, nous aurons toujours trois mois de tranquillité!»

A ce moment, j'entendis au dehors la voix de van Horst.

--Olivier! viens ici! tu as entendu, je vais partir demain. Tu graisseras mes bottes, et tu selleras mon cheval. J'aurai un peu mal au bras, probablement, mais à Skykomish il y a un docteur. Ah! voici Annie Smith. Je n'ai pas envie de lui parler maintenant.

--Non! restez! van Horst.

Pâle, et la bouche frémissante, Annie Smith venait à nous. Sa voix était réduite à un murmure.

--Van Horst! dit-elle, van Horst! Je vous en supplie, dites-moi où il est, je voudrais le voir, je voudrais le voir, un instant seulement.

--Ah! non!

Ce fut sec, brutal, indubitable.

--Ah! non! pensez-vous que je l'aie tué pour que vous alliez pleurer sur lui?... Annie! lorsque mon bras sera guéri, je viendrai vous demander en mariage, car je vous veux, et je vous aurai. Mais je ne veux pas vous avoir par force, je veux que vous disiez oui, comprenez-vous, Annie? Et je veux que de votre plein gré, vous me rendiez mon baiser... Non, vous ne verrez pas Caldaguès.

--C'est bien! Je le chercherai donc toute seule,--dit Annie.

Et elle s'éloigna sous bois.

XXIX.

«Viens!» dit van Horst.

Il me saisit par le poignet.

--Qu'allez-vous faire? demandai-je.

--Viens! j'ai besoin de toi.

Van Horst avait besoin de quelqu'un! Etrange! étrange qu'il l'eût dit! Il me regarda tristement... Un air vague, absent, perdu... ce même air, je le vis quelques années plus tard sur le visage d'un homme qui se sentait devenir fou... Après le meurtre de Jack Dill, Vincent van Horst était une brute victorieuse, et, malgré l'horreur de la scène, j'avais été séduit. Maintenant, je ne considérais plus la face d'un vainqueur, mais celle d'un supplicié... Je crois qu'il mettait à souffrir la même insolente ardeur qu'à vivre!

«C'est bon, dis-je, c'est bon! Je vous accompagne.»

Et, mes nerfs prenant le dessus, je me mis à rire d'un rire qui sonnait un peu faux.

«Attendez-moi, je reviens tout de suite.»

Je m'étais rappelé, soudain, une Bible que j'avais vue, quelques jours auparavant, dans la chambre à coucher de Maria. Dès que Maria se sentait lasse, enrhumée ou rêveuse, son inconduite lui donnait des remords. Elle cherchait aussitôt leur allègement dans les Evangiles. A tout hasard, je fus prendre le petit livre et rejoignis van Horst.

«Qu'as-tu là?»

Je lui montrai le petit livre noir.

«Ah!» fit-il.

Et nous entrâmes sous bois.

Van Horst marchait en avant, rapidement, se parlant à lui-même, la tête basse.

«Non, elle ne le trouvera pas!... Elle aura pensé à chercher du côté de la clairière... Il faudra que nous l'enterrions vite... Ah! il nous manque une bêche... C'est trop tard, maintenant... on perdrait du temps... Tout de même, il a joué franc... Viens, Olivier, ne traîne pas!»

Nous étions dans la partie la plus épaisse du bois. On entendait le gibier voler, chanter, grogner, galoper alentour.

«On pourrait le jeter dans le Yellow-Creek, en le lestant de pierres... Non, il n'était pas une canaille... il faudra l'enterrer.»

Nous marchions de plus en plus rapidement, entourés par le bruissement continuel de la forêt. Mais, bientôt, une odeur abominable me prit la gorge, un intense relent de pourriture. Je me souvins qu'Annie Smith avait parlé de deux charognes au pied d'un arbre. Un vautour se leva lourdement d'une branche au-dessus de ma tête, et alla se poser plus loin.

«C'est ici,» dit van Horst.

Il me jeta un regard bref, un regard pitoyable, puis il écarta les broussailles et je vis le cadavre de Caldaguès. Je m'agenouillai tout auprès. Il avait été frappé en plein coeur. Van Horst restait debout devant moi, et maintenant, les lèvres serrées, les yeux froids, regardait Caldaguès.

«J'étais là-bas, me dit-il d'un air assez sec. Tu vois, à côté de ce grand arbre fourchu. Nous avons tiré presque ensemble. Il m'a attrapé dans le bras. J'ai lâché le coup, et il est tombé sans dire un mot.»

Ce cadavre vêtu de toile grise gardait un bel air reposé. Sur la bouche, il y avait comme le sillage d'un sourire. Oui, mon ami Caldaguès était bien entré dans la grande paix. Une façon de joie tranquille... un éternel renoncement... Caldaguès dormait, les yeux ouverts.

Je regardai van Horst à la dérobée. Il y avait sur sa face une expression de haine abominable.

«Elle viendrait ici! elle s'agenouillerait près de lui! elle se mettrait à l'aimer! elle croirait l'avoir aimé déjà! Jamais je ne pourrais la conquérir, alors!»

Il réfléchit longuement.

--Van Horst, lui dis-je, que voulez-vous faire? Allons-nous-en! L'odeur de ces charognes est vraiment affreuse. Ce sont deux biches. Elles ne doivent pas être loin; on entend les vautours.

--Oh! dit-il, ils auront tôt fait de les manger. Ils vont vite en besogne!

Sa figure s'éclairait. Quelle nouvelle idée funeste naissait en lui?

Encore un moment de silence, puis:

«Voilà!» dit-il.

Il s'était décidé, et cet homme qui, en vérité, avait parfois des inspirations de poète, se mit, d'une voix délibérée, grave et sobre, à parler au corps de Caldaguès.

«Caldaguès, dit-il, je t'ai tué, mais je ne pouvais faire autrement. Tu aimais une femme que j'ai cherchée toute ma vie. Ça ne pouvait pas continuer ainsi. Je ne peux pas non plus laisser cette femme te dire adieu. Alors, je vais te cacher. Tu garderas ton fusil dans la main, comme un bon chasseur. Tu ne seras pas enterré. Tu ne seras pas mangé par les vers. Tu étais bûcheron, Caldaguès; avec l'aide du petit que tu aimais bien, je vais t'ensevelir dans un arbre, dans ce gros arbre, là-bas. Je ne puis pas le faire seul, parce que tu étais un bon fusil et que mon bras me fait mal. Nous t'ensevelirons dans les branches, tout en haut, près du ciel, et les oiseaux se nourriront de ta chair. Comme les vautours volent depuis hier autour de cet arbre, à cause des charognes, personne ne saura que tu es là. Allons, viens, Caldaguès! Nous te prendrons tout doucement dans nos bras pour que tu puisses rêver tranquille au milieu de la verdure.»

Ah! la vérité de son accent, lorsqu'il prononçait ces paroles! Et il faut encore vous figurer la familiarité respectueuse, l'air gentilhomme qui marquait le discours de ce colosse blessé qui parlait à sa victime.

Nous fîmes comme il avait dit. Ce fut long. Ce fut laborieux. A cause de la puanteur qui flottait partout, j'étais pris d'abominables nausées. Van Horst, par instant réprimait un cri et grinçait presque des dents, lorsque son bras lui faisait trop mal. Nous montâmes à l'arbre par une branche basse qui traînait. Après une demi-heure de travail, ce fut fait.

Appuyé contre une fourche moussue, dans le haut de l'arbre, tenant son fusil bien calé entre ses jambes, entouré de feuillage, bercé par le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles, flatté par les brises et déjà tout près du ciel, Caldaguès avait trouvé le lieu de son dernier repos.

Et je fus l'artisan de cette besogne! Un tel souvenir me paraît insensé!

Nous restions toujours accrochés aux branches. Nous regardions Caldaguès, et, soudain:

«Pardon, pardon! s'écria van Horst, mais...»

Sa voix tremblait, et ce fut presque en bégayant qu'il acheva la phrase...

«Je ne pouvais pas permettre à Annie de te dire adieu.»

Pieusement, oui, pieusement, et d'un geste presque tendre, Vincent van Horst abaissa les paupières de Caldaguès.

«Allons! au revoir, mon ami!... Et toi, petit, je te laisse avec lui, un instant.»

Il descendit de l'arbre.

Je m'appuyai, puis, ouvrant au hasard la petite bible de Maria, je lus un verset:

«Eternel! souviens-toi, dans ton courroux, d'avoir compassion!»

Cela se trouvait dans Habacuc: le second verset du troisième chapitre, et la prière ne convenait que trop bien aux circonstances.

Je regardai encore la pauvre face si blanche et d'expression si recueillie, maintenant, sous ses yeux clos. Je nouai un mouchoir au bas du visage pour garder la bouche fermée. C'était tout ce que je pouvais faire.

«Adieu!»

J'eus comme un frisson de pitié, et mes yeux étaient pleins de larmes. Puis, moi aussi, je regagnai la terre.

Une heure après nous rentrions à la Fourche.

«Bien entendu, dit van Horst d'une voix tranquille, personne ne saura jamais où se trouve Caldaguès.»

Ce n'était pas une demande, c'était une affirmation, un ordre.

Il ne fut plus question de cela, entre nous.

--Qui est prêt pour un poker? demanda van Horst en ouvrant la porte du saloon.

--Viens faire le cinquième, reprit Holly, le plus aimablement du monde, la partie est commencée.

--D'ailleurs, je ne jouerai pas longtemps, reprit van Horst, j'irai me coucher tôt; mon bras me fait mal. Je pars demain pour le Nord, où j'aurai des affaires pendant deux ou trois mois.

--Tu vas dans le Nord?

--Oui.

--Ah!

Tout cela fut dit sur un ton de parfaite indifférence.

Quelques instants plus tard, la vieille Maria m'envoya faire une commission chez le gros Kid. Je m'y rendais, lorsque je vis Annie revenir de la forêt.

Elle s'approcha de moi, et me dit, tout bas, d'un air presque honteux, d'un air de pauvre qui demande l'aumône:

«Où a-t-il laissé Caldaguès?»

J'hésitai un instant, puis:

«Je ne sais pas!» répondis-je.

XXX.

Van Horst parti, le temps me sembla long.

Je voyais peu Annie Smith. Elle restait dans la cabane de son père, reprisait de vieux habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. Les rares fois que je la rencontrai, elle ne me dit pas un mot. Je n'ai jamais su si elle se doutait de mon mensonge, après le duel.

Les jours suivaient les jours avec lenteur. Je m'ennuyai, et, pourtant, quelle animation à la Fourche pendant ces trois mois que dura l'absence de van Horst!... Je vis passer des gens de toutes sortes. Ils arrivaient couverts de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient le lendemain, laissant quelques pièces en paiement. On ne les revoyait plus. C'étaient les personnages d'une lanterne magique, mais, comme ces ombres qui se dessinent sur une toile blanche, leur profil seul apparaissait. Je ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais rien de leur avenir. Cela m'était égal. Ils pouvaient avoir les yeux pleins de rêves, ils pouvaient porter sur leur visage les traces de la douleur, les petites rides de la joie, cela m'était égal. Ils pouvaient raconter de belles ou de lugubres histoires, parler de leurs triomphes ou de leurs défaites, dénombrer leurs blessures, étaler devant nos yeux de beaux souvenirs d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela m'était égal. Ils passaient.

Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout entiers, car chacun d'eux, le jour de son départ, inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un des murs du bar: leur nom, à l'ordinaire, accompagné d'un croquis symbolisant leur surnom. Une sorte de blason, pourrait-on dire: _Sailing Dick_, qui devait avoir navigué jadis, signait dans le triangle d'une voile; _Bloody Jack_ se désignait par un poignard; _Curly Jim_, par une boucle; _Wisconsin Hank_, par un W; _Harelip Fred_, témoignait par une bouche fendue de son bec de lièvre, et _Club-John_, par une sorte de moignon, de son pied bot. La date, invariablement, soulignait le tout. Le plus souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils se suivaient parfois à trois mois d'intervalle, et cela depuis des années. Peut-être mourraient-ils avant de se rencontrer, et, cependant, Sailing Dick retrouvait trace du passage de Curly Jim, comme s'il s'était agi d'un vieux camarade.

Je pense même que ces hommes n'eussent point trouvé de plaisir à se voir. Il leur suffisait de reconnaître un dessin sur la paroi d'une citerne ou sur le mur d'un bar pour que ces voyageurs solitaires ne se sentissent pas tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur premier soin, quand ils arrivaient à la Fourche, était de chercher la trace d'un compagnon inconnu et déjà reparti.

Van Horst n'écrivait jamais rien.

«Je n'ai pas besoin de dire où je passe, m'expliquait-il un jour. Je n'ai pas besoin des autres hommes.»