Part 5
J'eus beaucoup à travailler au bar pendant les trois mois qui suivirent. On avait construit un _sluice_ pour exploiter le Yellow-Creek de façon plus moderne, et, d'autre part, quelqu'un s'étant aperçu que le torrent devenait flottable à deux lieues de la Fourche, une petite colonie de bûcherons (canadiens anglais, pour la plupart) s'était installée non loin. Ils venaient parfois vider une bouteille dans le saloon avant de rentrer à leur camp. Pour moi, cela faisait un fort supplément de peine. Je me sentais las, et van Horst s'en aperçut. A Maria stupéfaite, il dit un jour que j'avais besoin de vacances.
--Des vacances?
--Oui, le gosse finirait par claquer à cette besogne! Toujours laver des assiettes! Toujours servir le gin et le whisky, et dans cette fumée!... D'ailleurs, je l'emmène pour deux mois.
Et, de fait, nous partîmes le lendemain.
Tandis que nous visitions des champs miniers assez loin de la Fourche, je pus voir en van Horst un homme nouveau: l'homme d'affaires. Ses façons graves, le sérieux de sa parole imposaient au commun des mineurs. Tant de ces gaillards bornaient leur ambition à rentrer chez eux, le plus tôt qu'ils pourraient, avec un petit magot... Van Horst voyait plus loin.
Durant ce temps que nous fûmes ensemble, il se montra sombre, me parlant à peine, et jamais d'Annie. Un soir que nos chevaux trottaient de conserve, la bête que montait van Horst, un peu rétive, eut beaucoup à souffrir de l'humeur de son maître. Pour le moindre écart, le plus petit bronchement, il la rouait de coups.
«Pourquoi battez-vous ainsi votre jument, van Horst? elle est sur l'oeil, mais c'est une brave bête.»
Van Horst me regarda d'un air étonné, comme s'il s'expliquait mal que je n'eusse pas compris, et ne répondit rien.
Certes, au point de vue matériel, notre tournée était peu fructueuse, mais je me doutais bien que cette tristesse obstinée provenait d'une autre cause. J'étais accoutumé de trouver en van Horst un meilleur compagnon. Son abattement rendait le voyage lugubre.
Avant de rentrer à la Fourche, nous devions visiter le haut du Yellow-Creek où, paraît-il, le sable d'un petit affluent montrait «des couleurs.» Nous n'emportions qu'un _pan_, cette poêle à frire sans queue dont se servaient les prospecteurs de l'époque héroïque. Ah! le beau spectacle que de voir van Horst interroger les boues sableuses d'un ruisseau, trier le mélange en le plongeant dans le courant, puis, debout, les deux pieds dans l'eau, ou assis sur un rocher de la berge, balancer, secouer, tourner, bercer, faire vibrer le _pan_ jusqu'au moment où, les pierres enlevées et les rognons d'argile écrasés à la main, les matières légères emportées par le courant, tout le reste n'était plus qu'un mélange d'or et de pyrites!
La magnifique matinée! Dans cette lumière blanche et fraîche, je suivais passionnément les mille gestes compliqués, précis, bien rythmés, qui faisaient de van Horst un si bon orpailleur. L'eau coulait froide à nos pieds, le soleil caressait nos têtes; près de nous, sur une branche, un oiseau chantait. Nous eussions dû être joyeux.
Et, soudain, je vis que van Horst n'agitait plus le _pan_: il regardait fixement la mince couche d'eau tranquille sur le fond sombre du fer battu, ou, plutôt, il se regardait, il regardait son propre visage dans ce miroir qu'il tenait en main, et le visage de mon ami était triste.
«Ça ne m'intéresse plus! Quand je pouvais croire qu'elle m'aimerait, un jour, eh bien! je travaillais avec joie... L'emmener loin d'ici!... je travaillais pour cela. Mais maintenant!... Cela m'est égal que les couleurs «fassent la queue!» cela m'est égal de souffler sur le sable! Je trouverais en me promenant des pépites grosses comme le poing que je n'y aurais plus de plaisir. Ah! mon ami! je pourrais aussi bien compter les oiseaux qui passent dans le ciel que laver les boues de ce ruisseau!... Pour la satisfaction que j'en tire!»
Il laissa couler du _pan_ les matières à demi classées et resta, les bras ballants, les yeux fixes, la bouche molle, à regarder devant lui. L'oiseau chantait... chantait toujours.
--Voyons, van Horst!
--Oui, c'est vrai, je te donne un mauvais exemple... Travaillons!
XXII.
Nous trottions dans la nuit. Une lune ronde, très haute dans le ciel, tachait le paysage de lividités singulières. Il ventait fort. La voie étant bonne, nous allions vite, van Horst, sombre, la tête penchée, moi regardant, de droite et de gauche, le funèbre frissonnement de la lumière sur cette plaine qui avait toute la tristesse d'un champ de bataille. Soudain, je crus percevoir, ou, plus exactement, je crus avoir perçu, quelques secondes avant, une plainte qui paraissait sortir d'un gros buisson d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en retournai.
C'était bien une plainte, en effet, une plainte humaine. Je sautai à bas de mon cheval et m'approchai du buisson. Là, gisait un homme mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes en lambeaux, le visage et les mains déchirés par les épines.
J'appelai van Horst.
--Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il.
--Venez voir!
Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha sur le buisson.
«Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en point, me dit-il. Je me demande ce qui lui est arrivé!... Tiens! aide-moi à le mettre sur l'herbe. Je crois qu'il est seulement évanoui... Pas de blessures?... Non.»
Van Horst disait vrai: l'homme n'était pas blessé, sauf les balafres de sa figure, mais il mourait de faim et de privations. Je ne pense pas qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la gourde où mon ami gardait son whisky, mais il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes dans le gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec peine, il mangea une croûte de pain que je lui donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. Bientôt, il put se lever.
Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait cette maigreur active, vigoureuse des Provençaux et des Gascons. Quelle ne fut pas ma stupeur, quand, se tournant vers van Horst, il dit... en français:
«Vous êtes vraiment bien gentil!... Attendez encore un instant et je serai tout à fait sur pied...»
Il regarda le buisson.
--J'étais là dedans?... Ah! oui! je me rappelle!... Mais... suis-je bête!... je parle français!
--Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je puis répondre. Vous êtes avec un compatriote!
--Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, Olivier.
L'homme se remit peu à peu. Il avait encore un air effaré qui faisait peine. Il mangea tout mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se secoua, il se prit le front comme pour y réunir quelques idées, puis:
«Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois que je reviens de loin!... et, sans vous, j'y serais resté!»
Il frémit comme devant un souvenir.
«J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix mal assurée, mais... celle-là!... Oh!...»
Il regarda van Horst.
«Merci!» dit-il.
Et je vous assure que ce «merci!» valait un beau discours.
«C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs c'est le gosse qui m'a appelé... Mais, comment donc vous trouviez-vous dans cet état, et quel est votre nom?»
L'homme eut un sourire affreux et un retrait de tout le corps.
«Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous raconterai! Ah! mon nom? Je m'appelle Caldaguès... Jean Caldaguès... Caldaguès le Français... Je suis bûcheron et je vais au bar de la Fourche.»
XXIII.
Tous les voyageurs l'ont dit: les nouvelles courent vite dans un pays sans télégraphe; pourtant, ce n'était pas à cause de la découverte des derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès avait pris le chemin de la Fourche. Non, c'était pour tailler dans les forêts. La petite colonie des bûcherons canadiens manquait de bras. Caldaguès l'avait appris.
Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons. C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait Caldaguès.
«Nous sommes du même pays, Saruex; il faut m'accompagner quelquefois. Nous parlerons français. Voilà qui est bon: parler français loin de France.»
Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force, presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.
Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé; un type de Français que j'ai revu depuis: celui du Méridional tranquille. Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un champ de foire, comme tant de ses compatriotes; sa force sans apparat, sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé avec soin, la peau olivâtre; tout cela éclairé par des yeux d'un vert sombre, à l'expression douce, et qui souriaient.
Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais combien plus belles les journées!
Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré, quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros. Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent dans les vieilles futaies, chant des cascades... Ah! l'inoubliable ensemble d'harmonie!
Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je ne songeais guère à les comparer.
Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une singularité; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense, on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme reposé de qualité assez fine.
Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse lors de notre première rencontre.
Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers, traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites, infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu.
A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous vivions: la violence.
Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait trop souvent les épaules; là où van Horst eût tiré son couteau, Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son frère, le passant, l'étranger, l'inconnu; pauvre, il payait cher les bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais songe.
Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain.
«Je sortais d'un accès de fièvre... Je vivais à peine... Sans votre aide...»
Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre; et ce fut tout: van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon autre ami Vincent van Horst.
Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait toujours la Bible; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque; Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des provisions: farine, whisky et porc salé; Carletti roucoulait chaque soir de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de l'incomparable ciel d'Italie; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs érotiques; Maria tricotait avec placidité; enfin, je ne voyais presque plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme, grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en inquiétais guère.
Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles.
Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir, quitte à agir ensuite plus brutalement.
--C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane Holly un monstre!
--Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en patois languedocien, son air favori: «Aquéli mountagno...» Tu as raison, elle est délicieuse!
Et il reprit sa chanson:
Aquéli mountagno Que tant auto soun M'empachon de vèire Mis amour ount soun...
Elle est délicieuse!... Il y avait une telle âme, une telle ferveur dans la façon dont il prononçait ces trois mots, que je me retournai brusquement.
Auto, bèn soun auto, Mai s'abeissaran, E mis amoureto Vers iéu revendran...
«Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, faites attention! Vous savez... Annie Smith: territoire réservé! Gardez-vous bien! van Horst l'a dans le sang!»
Que cante e recante Canto pas pèr iéu: Canto pèr ma migo, Qu'es proche de iéu...
C'était l'admirable fin d'une journée d'été. Entre les colonnes des arbres noirs, le ciel pourpre flambait. Nous marchions sur les mousses d'un pas élastique...
A la font de Nimes I'a un amelié Que fai de flour blanco Au mes de janvié.
Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois à mon adresse.
«Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage que van Horst ait Annie Smith dans le sang, mais, tu comprends, je m'en fous!... Annie Smith... Annie Smith... Je l'aime...»
S'aquéli flour blanco Eron d'ameloun, Culiriéu d'amelo Per iéu e pèr vous.
XXIV.
Oui, il n'y avait plus de querelles, à la Fourche, on causait, semblait-il, de bonne amitié: n'était la sauvagerie du paysage extérieur et le pittoresque grossier des costumes, vous eussiez tenu le saloon pour une salle de conversation dans un café de province française: les drames n'affleurent pas toujours.
Pourtant, j'en sentais un en voie de formation. Jean Caldaguès se conciliait la faveur d'Annie Smith, cela était l'évidence même, par ce contraste violent qui le différenciait des autres habitués du bar. Sa bonhomie, son aisance, et surtout ce charme de méridional discret, si rare parmi des gens neufs, ne laissait pas de plaire. Hélas! Jean Caldaguès avait plu. Il captivait Annie par une cour souriante, et, de temps à autre, je surprenais dans les yeux de la jeune fille un regard douloureux qui me faisait peine.
A quoi pensait-elle? De quoi souffrait-elle? L'explication la plus simple eût été qu'elle aimait Caldaguès et avait peur de van Horst. Oui, mais, je ne sais pourquoi, cette solution me semblait pauvre. Il y avait autre chose, un problème plus compliqué que je n'arrivais pas à résoudre.
Imaginez le saloon: quelques lumières imprécises, de l'alcool répandu sur les tables, des flaques par terre, van Horst jouant aux cartes dans un coin.
Annie Smith, assise à côté de son père, regardait vaguement devant elle. Tout auprès, Caldaguès lui parlait à mi-voix, et Annie répondait par un sourire ou par un signe de tête. Soudain, son regard rencontrait celui de van Horst. Elle baissait les paupières avec un frisson, ses joues s'empourpraient, on eût dit qu'elle avait honte.
Je n'y comprenais rien.
Van Horst restait silencieux. Pourtant, un soir, à la clôture, comme il venait de demander un verre de whisky, il m'interpella brusquement:
«Tu vois Caldaguès tous les jours? Dis-lui donc de ma part qu'il fera bien de parler de moins près à Annie, ou j'irai voir la couleur de ses tripes.»
Il parut hésiter. Sa voix baissa de plusieurs tons, ses lèvres tremblèrent...
--Mais, si elle l'aime, qu'elle vienne me le dire, et je m'en irai... Oui... oui... que Annie vienne me le dire... mais... qu'il ne m'en parle pas, lui!...
--Oh, van Horst! Taisez-vous donc!
Il n'y avait que nous deux dans la salle. Tout à coup, la porte s'ouvrit, et le gros Kid entra. Il tenait une bassine pleine du sang d'un porc qu'il venait de tuer.
«Etes-vous là, Maria? voici pour le boudin!» dit-il en posant la bassine.
Ses mains étaient rouges, rouges de sang, noires dans l'ombre.
«Serre-moi la main! cria van Horst d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix perçante, âpre, déréglée. Serre-moi les deux mains!»
Il saisit les mains du gros homme, et les broya dans les siennes.
«Lâche-moi donc!» dit Kid d'un air de mauvaise humeur.
Puis, s'adressant à moi:
«Verse-moi un whisky! Je vais me laver au ruisseau et je reviens.»
Van Horst regarda ses paumes gluantes et se mit à rire.
«Moi aussi, j'ai les mains rouges, maintenant. C'est tout de même beau, ce rouge-là, mais, le sang d'un homme est plus rouge encore!»
Il riait toujours en regardant ses mains tachées.
«C'est du sang de porc, tu comprends. C'est noir, c'est laid... oui... il faudrait du sang d'homme.»
Son visage s'était obscurci. Une grande ombre passait sur lui. Sa voix cassa dans une émotion trop vive:
«Ah! mon petit Olivier! maintenant je commence à ne plus vouloir que son corps... Elle, je ne l'aurai jamais.»
La salle était sinistre. La lampe brûlait jaune. Soudain la porte du taudis de Jimmy s'ouvrit. Sans doute le gosse ne pouvait-il pas dormir. Il fit quelques pas dans le saloon, aperçut les mains pourpres de van Horst, et, poussant un cri suraigu, tomba en arrière. Son corps, sur le plancher, se pliait en arc de cercle. Jamais je n'ai assisté à plus belle crise de nerfs. Kid rentrait. Devant cette scène, il leva les bras.
«Malédiction! malédiction! s'écria-t-il sur ce ton qui semblait toujours prophétiser. L'esprit du mal est en lui, il est possédé!»
XXV.
Le vent soufflait depuis un mois. Toujours, dans les branches, ce chant lamentable et continuel. On s'habitue aux pires vacarmes, mais, si je n'entendais plus cette plainte pour l'avoir trop entendue, elle ne m'influençait pas moins, formant un fond de tristesse à mes heures inactives.
Je rentrais vers la buvette, un soir, en écoutant les paroles désolées qui passaient dans le feuillage, lorsque je me souvins que je devais aller nettoyer la cabane des Smith. J'ouvris la porte que le vent secouait. En me voyant, Annie eut un mouvement d'effroi.
«Vous ai-je fait peur, Annie Smith?»
Elle secoua la tête. Non, je ne lui avais pas fait peur, je l'avais un peu surprise, voilà tout, et puis, ce vent qui ne cessait pas la rendait nerveuse.
«Vois-tu, Olivier, ces hurlements, ces craquements, tout le jour, toute la nuit, et encore tout le jour, ça devient horrible!»
Elle se tut. Elle maniait fébrilement le manche d'un balai qu'elle allait me tendre, elle regardait autour d'elle la pièce vide. Le vieux Smith travaillait ce jour-là au Yellow-Creek et n'était pas encore rentré. Maintenant Annie ne trouvait plus rien à dire. Avec le talon de son soulier, elle battait le plancher. Moi, je restais devant elle, ne soufflant mot, et me sentant un peu stupide. Si nous avions su au juste comment nous exprimer l'un ou l'autre, certes nous l'eussions fait, mais nos pensées ne se formulaient pas, nous étions mal préparés à cette rencontre sans témoins, et nous souffrions.
Je la sentais souffrir, elle se trahissait par des gestes exaspérés, par un regard, par un pincement des lèvres. Il s'en fallait vraiment de peu que je la prisse en pitié, mais quoi! expliquer ces émotions moins qu'à demi conçues... c'était impossible.
«Vous avez quelque chose à me dire, Annie Smith?»
Sa bouche tremblait.
«Tu as quelque chose à me demander?» fit-elle.
Je réfléchis un instant.
«Oui,» murmurai-je.
Et, prenant soudain mon parti:
«Dites-moi, mademoiselle Annie, qui aimez-vous?»
Elle se redressa, jeta le balai qu'elle tenait en main... je crois qu'elle eut un petit rire. C'était encore l'orgueil, tout l'orgueil; puis elle s'assit sur un escabeau et, la figure dans les mains, se mit à pleurer.
Mais cela ne dura guère. Elle sécha ses yeux et:
«Je n'aime pas van Horst, dit-elle, je ne l'ai jamais aimé: je ne l'aimerai jamais. Déjà, quand j'étais petite fille, ses yeux me suppliaient. Il me poursuivait par la prière de son regard, et moi, pour me défendre, je le traitais comme un chien, pour me défendre, entends-tu, car je ne l'aimais pas. Et maintenant, il est revenu et cela recommence, il faut me défendre encore, et quand je m'éloigne de lui, il se venge en répandant le sang... Jack Dill est mort, Johnnie Lee a failli mourir et, depuis quelque temps, j'ai peur, j'ai terriblement peur qu'il ne veuille tuer Caldaguès.»
Les yeux d'Annie Smith, encore mouillés de larmes, étincelèrent:
«Celui-là, oui, je l'aime, et bientôt, il m'emportera loin d'ici; celui-là est doux, celui-là est bon, je serai sa femme. Ah! si...»
Elle s'était remise à pleurer, mais cette fois, orageusement, avec un abandon désespéré. Je tâchais de la consoler, je lui disais des phrases sans suite, je la suppliais de parler à van Horst, de se confier à lui, car il l'aimait tant que peut-être irait-il jusqu'à la donner à un autre. Mais elle pleurait toujours en secouant furieusement sa tête blonde, et je ne comprenais pas du tout les paroles qui lui échappaient, car elle répétait sans cesse, avec des hoquets dans la voix:
«Je suis vile, je suis vile! je ne puis demander cela à van Horst! je suis trop vile, et je suis trop malheureuse, et j'aime Jean Caldaguès... Non! non! ne me suis pas! je veux être seule!»
Elle sortit de la cabane, échevelée, les mains sur les yeux.
«Qu'est-ce que cela veut dire?»
Et je me mis à balayer la pièce.
XXVI.
On venait de trouver dans le Yellow-Creek une nouvelle traînée de sable nettement aurifère. C'en était assez pour donner la fièvre à tout le monde. De gros rires, des cris résonnaient dans le saloon, on s'interpellait, et, de temps en temps, l'un des buveurs allait jusqu'au seuil, ouvrait la porte et regardait au dehors. Un brouillard lourd s'effilochait dans les ramures des grands arbres. On attendait qu'il fût dissipé pour se rendre au Yellow-Creek.
«Voilà, dit Caldaguès, vous autres, les chercheurs d'or, vous avez de ces chances! Ce n'est pas mon métier de bûcheron qui me procurera des surprises pareilles!»
Il regardait au fond de son verre de whisky et, riant bas:
«Non, dit-il, dans ce pays-ci la fortune n'est pas dans les forêts. Cette dame couche plus volontiers dans le lit des ruisseaux.»
Annie Smith entrait à ce moment.
«As-tu fini de boire, papa? dit-elle. Viens, nous allons marcher sous les arbres. Le brouillard se lève.»
Le vieux Smith sortit.