Part 4
Van Horst, voyant que son adversaire le menaçait au ventre, venait d'enfoncer brusquement son arme dans la poitrine de Jack Dill.
L'homme tomba.
Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla près de lui, essuya tranquillement son couteau sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans se relever, et tournant la tête vers Annie:
--Voilà! dit-il.
--Merci, dit Annie.
Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître un hommage, et s'éloigna sous les arbres, d'un pas égal.
XVI.
«Il est mort,» dit van Horst.
La pourpre de l'horizon s'éteignait. L'air devenait sombre, la nuit épaississait les frondaisons. Van Horst, à genoux, et moi, debout, regardions Jack Dill, étendu sur l'herbe.
Il faisait un cadavre propre. Très peu de sang sur la veste de toile bleue... Une petite tache oblongue, du côté gauche... Rien d'autre. La face était pâle. La main crispée tenait encore le couteau.
«Pourquoi avez-vous fait ça?»
Je n'étais pas indigné. Je ne sais pour quelle raison, mais je n'étais pas indigné. Je comprenais mal.
«Pourquoi avez-vous fait ça?»
Van Horst se pencha sur Jack Dill, lui prit le couteau des doigts, mit le couteau dans sa poche, regarda encore quelques instants la face blême, puis, se relevant:
«Viens!» dit-il.
Je le suivis, mais je me retournais à chaque instant et traînais en arrière.
«Viens donc!»
Nous marchions en silence.
Van Horst me prit le bras.
«Tu me demandes pourquoi j'ai tué Jack Dill? Eh bien! mon garçon, apprends que, d'abord, il ne faut jamais laisser insulter une femme. Retiens-le; ça pourra te servir plus tard. Et puis... je connaissais Annie Smith. C'était en Floride. Smith et moi, nous pêchions. La petite restait assise à l'avant du bateau; elle avait déjà cet air grave qu'elle garde encore. La pêche ne m'intéressait pas, mais ça l'amusait, elle, de me voir attraper les gros poissons. Son père était si maladroit qu'il n'arrivait jamais à rien prendre. Alors, je pêchais pour amuser la petite...»
Van Horst ne savait déjà plus que je me trouvais là. Il se parlait à lui-même.
«Et, quand je jetais de gros poissons dans la barque, elle disait, chaque fois: «Merci!» avec ce même signe de tête hautain qu'elle avait tout à l'heure. Elle ne m'a pas reconnu, je pense, mais moi!... Ensuite, je suis allé à New-York, à Chicago, à Vancouver, au Mexique, dans bien d'autres endroits... Non, ne rentrons pas tout de suite à la Fourche: promenons-nous encore un peu... Souvent, je songeais à la petite fille qui se tenait si droite, à l'avant du bateau et qui, parfois, donnait des ordres au grand bougre que je suis, comme si elle parlait à son domestique. Et voilà que je la retrouve ici, par hasard!... Cependant je ne l'ai pas cherchée!... L'ai-je cherchée depuis cinq ans?... Je suis bien retourné en Floride, mais, en somme, j'y avais à faire... et quand j'ai demandé des nouvelles de la petite, on m'a dit qu'elle était partie avec son père... on ne savait pas pour où.»
Il m'avait lâché le bras. Il pressait l'une contre l'autre ses grandes mains, faisant effort, comme si cela pouvait rappeler de vieux souvenirs.
«Bien des fois, j'ai pensé à elle! Quand j'étais employé aux abattoirs de Chicago, j'apprenais la façon d'assommer et de dépecer les bêtes... eh bien, parfois, je revoyais brusquement la petite Annie Smith, là, tout à côté de moi... J'avais les bras couverts de sang. On marchait dans le sang. Ça puait le sang... Et je me demandais où pouvait être la petite Annie Smith... Maintenant... voilà que je la retrouve!»
Il ouvrait et fermait ses mains, comme s'il triturait de la pâte.
«J'ai eu du plaisir à tuer Jack Dill! du plaisir! entends-tu? Je n'avais jamais tué un homme... C'est délicieux!»
Oh! quelle abominable sincérité d'accent! Nous arrivions à la Fourche. Le saloon était vide. Van Horst s'assit.
«Apporte-moi un gin.»
Il buvait et, de temps en temps, parlait encore.
«Oui, quand j'assommais les boeufs dans l'abattoir, je me disais: «C'est pour la petite!...» Han!... et la bête tombait!»
Il haussa les épaules.
«A présent, on ne pourrait plus! tout se fait avec des machines!... mais alors!...»
Il souriait, d'un extraordinaire sourire mince que je ne lui connaissais pas. Je me tenais debout, effaré, sans dire mot. Il me prit la main.
«Je n'avais jamais tué un homme, eh bien, Olivier! quand j'ai senti mon couteau entrer dans sa poitrine, j'ai eu la même pensée que, jadis, à l'abattoir! Oui! j'ai pensé: «Ce sera pour la petite!» Et...»
Il sortit de nouveau son arme.
«... Tu as vu! ça n'a pas été long! J'ai enfoncé le couteau tout droit!... tout droit!... Han!... et la bête est tombée!»
Je reculai d'un pas, car, en disant ces mots, van Horst s'était brusquement retourné et, d'une seule détente du bras, avait fiché son couteau dans la cloison. Il l'y laissa et sortit de sa poche le couteau de Jack Dill.
Van Horst examinait avec soin le couteau de Jack Dill.
«C'est une bonne lame!»
Et il se mit à rire d'un petit rire doux.
Le Napoléon d'Epinal... Le clou de Sam Wells... Le couteau de van Horst... Cela faisait trois ornements aux cloisons de la Fourche.
XVII.
Le meurtre de Jack Dill passa presque inaperçu. On n'aimait pas cet homme vantard et brutal. Arrivé depuis peu, il comptait pourtant plus d'un ennemi.
«Van Horst a saigné Jack Dill!... Ah! vraiment!»
Ce fut tout.
Carletti tâcha bien de prendre cette mort au tragique, mais, voyant qu'il n'était dans le ton de personne, il finit par se taire. Seul Mosé parut regretter Jack sincèrement. Ils habitaient la même cabane et, durant les absences du Juif, Jack lui gardait son stock de marchandises.
--Ah! je ne le pleurerai pas! avait dit Maria. C'était un mauvais bougre. Il payait mal.
--Moi, je n'ai jamais eu à m'en plaindre, répliqua Mosé d'une voix discrète. Je trouvais en lui un excellent camarade, et puis, il ne ronflait pas.
On se partagea les dépouilles. Carletti prit une pioche; Kid, une blouse; Maria, deux couvertures, et l'on n'y pensa plus.
* * * * *
Van Horst sentait, je crois, qu'une façon de pudeur m'empêchait de le fréquenter aussi assidûment qu'auparavant. Un jour, il s'approcha de moi et me dit:
«Voyons! Olivier! voyons! J'ai tué un homme!... oui... eh bien! quoi? n'ai-je pas eu raison?... Voyons! tu aurais donc mal compris?... Il insultait une femme que j'aime! On ne peut pas supporter cela... on ne doit jamais le supporter! Je l'ai tué. J'ai bien fait!... Alors, maintenant, tu vas me lâcher! quand je n'ai plus que toi... que toi... mon fils!»
Ses grandes mains tremblèrent en prenant mes deux épaules.
«Et... je suis si malheureux!... Annie ne m'aime pas!»
Sa voix et son regard étaient la détresse même. Certes non! je n'allais pas m'éloigner de lui! Il se sentait seul dans la vie, plus seul que ne l'eût été un autre homme. Il souffrait de la pire des solitudes, «la solitude du géant.»
Nous causâmes beaucoup, ce jour-là. En accents désolés, il me décrivit les traits de la froideur d'Annie. Je l'avais bien remarquée moi-même, cette hautaine indifférence!
--Son père m'a remercié, mais elle me traite comme un chien!
--Lui avez-vous parlé?
--Oui, je lui ai parlé de nos anciennes parties de pêche, en Floride, et je lui ai dit que je l'aimais depuis lors. Elle a répondu qu'elle se souvenait de m'avoir connu, jadis, mais qu'il était inutile de lui faire la cour. Tout cela sur un ton glacé. Elle avait hâte que notre conversation fût finie... Une statue... elle est en pierre comme une statue.
Il hocha la tête, l'oeil vague, les lèvres molles.
«M'aimera-t-elle jamais?... moi, c'est pour toujours!... Ah! mais si quelqu'un... si quelqu'un ose lui parler de trop près!...»
Il n'en dit pas plus. Il ferma seulement ses doigts, comme pour étrangler.
* * * * *
On avait enterré Jack Dill. Un homme de moins, qu'importait! Les concessions, les _claims_, rendaient beaucoup, et cela mettait chacun en joie. Quelques paillettes jaunes ont toujours pesé plus qu'un cadavre. Les parties de cartes, brillantes, chaudes, aventureuses, duraient souvent jusqu'au matin; le whisky, le gin, baissaient vite dans les bouteilles. Dès la tombée du jour, le saloon était plein de monde et, toutes les nuits, les annonces de poker alternaient bruyamment avec les fragments de psaumes du gros Kid et les fâcheuses plaisanteries de Holly. Bientôt l'atmosphère devenait irrespirable, par excès de fumée, malgré les fenêtres et la porte ouvertes.
Des gens passaient, s'asseyaient un instant, buvaient, s'en allaient, revenaient de nouveau. Cela faisait un continuel mouvement, et, pour moi, un surcroît de fatigue. De temps à autre, l'un des clients déposait trois dollars, pliés dans un chiffon, sur la table de Maria, qui tricotait paisiblement, sans dire mot. Maria posait ses aiguilles, ouvrait le chiffon, vérifiait la somme, l'enfermait dans le petit coffre de sa chambre à coucher, puis faisait au donateur des trois dollars un sourire plein d'aménité qui signifiait:
«Cette nuit, vous pouvez rester après la clôture et coucher dans mon lit.»
La scène se répétait très régulièrement, et sans variantes, une vingtaine de fois durant le mois.
Quand l'homme lui déplaisait par trop, Maria rendait les trois dollars en murmurant:
«Je regrette beaucoup.»
Mais le cas n'était pas fréquent. Je ne me souviens guère que d'un seul soupirant évincé. Il avait la gale.
Quoi qu'il en fût, Maria examinait toujours la somme à l'avance. Je crois que son plus vif dégoût n'eût point résisté à une prodigalité.
Lorsqu'elle devait dormir en compagnie, la patronne m'appelait d'un signe et me disait:
«Tu mettras dans la chambre une bouteille, la cruche d'eau et deux verres.»
Le lendemain, elle me donnait trois _cents_. Petits bénéfices.
D'autre part, les joueurs de poker étaient pour moi de bons clients. Le gros gagnant de la soirée me laissait toujours quelques pièces. A la fin du mois cela composait une somme.
Le temps passait ainsi, à la Fourche, et je ne m'ennuyais pas trop... d'ailleurs s'ennuie-t-on jamais, à seize ans? Tous les quinze ou vingt jours on consacrait la soirée à lire les journaux. Kid était notre lecteur. Il s'interrompait parfois pour glisser entre deux nouvelles une prophétie de son cru, et Nicodemus Holly lui coupait aussitôt la parole avec une plaisanterie souvent fort amusante mais à l'ordinaire obscène ou, pour le moins fangeuse.
Enfin, l'on se battait à la Fourche. Habituellement les querelles finissaient en criailleries. Tout le monde étant content du sort, les couteaux restaient dans les poches. Lorsque l'affaire était sérieuse, on la vidait sous l'inoubliable feuillage de Big Ben, le cèdre géant. Cinq ou six spectateurs seulement; j'avoue que j'en étais toujours. Les autres ne se dérangeaient pas, sauf pourtant Jane Holly, spectatrice assidue de ces duels à coups de poing.
Quand deux hommes se battaient dans l'ombre de Big Ben, elle restait là, son ignoble figure ravagée par une émotion turbulente, ses grands yeux noyés de plaisir, les mains agitées par un tremblement qui ne prenait fin qu'avec la rixe même. Les deux adversaires se réconciliaient-ils après l'échange de quelques coups, elle poussait un soupir et s'en allait; l'un d'eux était-il blessé, elle regardait la blessure avec ravissement. Ah! pouah!
XVIII.
Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, s'amusait de Jane Holly en lui faisant une cour burlesque. Il avait continué ce jeu à la Fourche, même devant le mari qui ne faisait qu'en rire, jusqu'au jour où, soudain, Jane Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut vraiment décontenancé; il refusa d'abord, prenant la fuite dès que paraissait notre bacchante, mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid qui me conta la chose sur un ton révolté), elle assaillit l'Italien avec une si lubrique fureur que le pauvre garçon dut se soumettre à cette épreuve du destin.
Par une étrange aberration, Jane Holly n'en restait pas moins monstrueusement éprise de son mari. Elle le surveillait à tout instant et lui lança les pires injures, un soir qu'il avait voulu offrir ses hommages à Maria sous la forme de trois dollars.
Holly se tira de cette situation ridicule par d'énormes bouffonneries, mais elles manquaient de la verve que Carletti mettait dans les siennes. La parade de Carletti sentait son Italie; la gaieté de Holly son pays nègre: gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle me faisait mal. Elle me rendait triste. Je m'étonnais en outre que van Horst pût l'endurer, mais, depuis quelque temps, van Horst voyait souvent Nick Holly. Je dois dire qu'il le traitait sans égards.
«Nicodemus! ordure vivante! viens ici!»
Et Holly accourait en frétillant de tout son long corps désossé.
Les rois avaient coutume de s'attacher un bouffon. Je pense que Holly servait de bouffon à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun dégoût en sa compagnie et même qui riait volontiers de ses pitreries. Sans doute trouvait-il à voir ce personnage abject le même bénéfice que les enfants de Lacédémone dans la contemplation de l'ilote ivre.
D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses fréquentations avaient changé. Il s'était, presque malgré lui, composé une manière de garde du corps d'assez vilaine qualité. Son crime avait eu pour effet d'appeler à sa suite tout ce que la Fourche comptait de têtes chaudes (et j'emploie là un terme doux).
Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton demi-plaisant.
«Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en saignant Jack Dill, alors, tous ceux qui n'auraient pas osé tuer ouvertement me suivent... ils me suivent au sang.»
Ces malandrins, dont chacun devait avoir une action louche dans sa vie, me plaisaient peu. Il me plaisait moins encore de voir mon ami devenir en quelque sorte leur chef... Mais van Horst était l'excuse du troupeau.
Lorsque je me sentais trop écoeuré par l'ignominie de Jane Holly, par les facéties de Nicodemus, par les affreux relents du saloon où la tête bariolée de Napoléon considérait de ses yeux fixes une dizaine de gaillards, ivres plus qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie du fils de Maria.
Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A mes heures perdues, je tâchais de causer avec lui, de préciser un peu ce rêve vague et continuel qui l'occupait, d'appeler à la surface de cette âme stagnante quelques bulles d'intelligence. Une fois, van Horst me surprit lui faisant ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, un peu d'ironie, puis, sur ce ton affectueux qu'il n'avait que pour moi:
«Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux essayer de faire naître que d'assassiner!»
XIX.
«Alors mon père m'a dit:
«Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il faut que tu voyages, avant de prendre rang dans la famille, et que tu apprennes ce que les voyages seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de gens qui t'admirent d'avance, tu t'es un peu amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne de ta race. Tu aimes chasser: pars; va tuer du gros gibier. Cela vaut mieux que d'abattre des perdreaux et des _grouses_.»
Tout en écoutant cette histoire, van Horst examinait avec intérêt un fusil de modèle nouveau.
Il leva la tête.
«Et vous êtes venu chasser chez nous? C'est une excellente idée.»
Nous causions, près du Yellow-Creek, avec un jeune homme qui, depuis quelques semaines, était l'hôte du bar de la Fourche.
Un _gentleman_ de vingt ans; ce que Oxford produit de mieux dans le genre, mais peut-être un peu efféminé, du moins à première vue. Fils aîné d'une grande famille dont il nous avait dit le nom, il s'était rebaptisé pour venir chasser dans le West et nous ne le connaissions guère que sous le sobriquet de Johnnie Lee.
Son arrivée avait fait sensation. D'admirables armes, un domestique parfaitement stylé, un beau chien, deux grandes malles! Chasseur habile et d'oeil prompt, ses journées étaient fructueuses. Souvent il m'emmenait avec lui et me donnait alors un dollar pour la peine.
Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur les bords du Yellow-Creek, nous avions mangé ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide soleil couchant illuminait la petite rivière, s'était laissé aller à nous conter sa vie.
Bien qu'un peu trop adolescent encore et légèrement infatué de sa personne, ce garçon mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité élégante. D'agréables yeux bleus, une bouche droite, assez de vigueur dans le menton, la chevelure collée avec soin, des vêtements sans reproche: il eût fait, en tout pays, un charmant chasseur.
Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. Avant la fin du mois, il devait rentrer et, suivant son expression, prendre rang dans la famille. Tout au plus prolongerait-il d'une semaine. Pour l'instant, nous restions tous les trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à une gourde de whisky et goûtant cette dernière heure de soleil rouge. Les mains posées sous la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant le ciel bigarré, les beautés de son château en Cornouailles, les grandes fêtes que l'on y donnerait et comment son désir de rester à la Fourche ne balançait pas moins les séductions de la terre natale.
«Mon père ne dira plus que je suis un dandy, une poule mouillée! Je rapporterai mes trophées de chasse! On les pendra dans le grand hall, chez nous!»
Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient de plaisir.
--Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit van Horst, qu'un si vif enthousiasme amusait.
--Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, mais ne le répétez, pas... j'ai trouvé à la Fourche le plus beau des gibiers: une femme... et je veux la séduire!... elle m'aimera!... Elle me suivra en Angleterre! Je l'installerai à Londres! Elle sera ma maîtresse!
Et, avec cette étonnante indiscrétion des très jeunes gens, il ajouta:
--Vous connaissez Annie Smith?...
Le visage de van Horst se durcit.
«C'est Annie Smith, demande-t-il à voix basse, que vous voulez séduire? Eh bien, mon petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en changer. Dès maintenant, je vous donne un avertissement: j'aime Annie Smith; elle sera à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à un petit gentleman qui prétend faire d'elle une putain de plus dans sa capitale.»
Johnnie Lee rougit.
--Je vous prie de modérer votre langage, monsieur van Horst!
--Des ordres?... des ordres?... à moi!
--Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite nonchalance, et je compte emmener Annie avant la fin du mois.
Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme un homme qui a grand sommeil. Il souriait, le plus insolemment du monde!
Sans se lever, sans presque bouger, van Horst prit la main de Johnnie Lee dans son énorme main et la tordit d'un petit geste brusque.
Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri de douleur, et, debout, tout frémissant:
«Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie Smith! Si vous croyez qu'elle hésitera entre moi et un va-nu-pieds de votre espèce! laissez-moi rire!... Et ne vous avisez pas de me toucher! cela pourrait vous coûter cher!»
Van Horst se leva d'un bond.
«Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas entre Vincent van Horst et Johnnie Lee, mais entre Vincent van Horst et le cadavre de Johnnie Lee!... le cadavre que vous serez dans un instant!... J'ai tué Jack Dill parce qu'il lui avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore une chance, une seule! Vous allez rentrer à la Fourche, vous ferez vos paquets, et, par les moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte, immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous interdis de lui adresser une parole, de lui faire un signe!... Mon petit garçon! il est possible que vous soyez un peu notable en Cornouailles, mais n'oubliez pas qu'au bar de la Fourche vous n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé; obéissez! Et voici un fouet dont vous sentirez la caresse si vous faites le malin.»
Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait d'ordinaire comme de laisse à son chien et le fit claquer.
De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, le jeune homme commit alors la plus forte. Il éclata de rire et, de son gant (car il portait des gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura le visage de van Horst.
«Impertinente créature!» s'écria-t-il.
XX.
C'était son arrêt de mort.
D'un grand coup, van Horst lui déchira le visage, cruellement, puis il jeta le fouet.
«Tu ne mérites pas une charge de fusil, dit-il d'une voix glacée; tu ne mérites pas une balle de revolver; non! je vais te noyer! Tu vois le Yellow-Creek?... Je vais te noyer là.»
Johnnie Lee n'était pas un imbécile. Il comprit que tout effort serait vain. Il ne pouvait atteindre son fusil, posé à quelques mètres de là, sur deux branches basses. Désarmé, il restait à la merci du colosse.
La scène avait trop d'horreur!
«Van Horst! criai-je, vous n'allez pas le tuer! Van Horst! van Horst! je vous défends de le tuer! C'est un assassinat!»
Il me regarda d'un air ironique, et, soudain, je me trouvai à terre, moi aussi, renversé par une giffle.
Et voici ce que je vis.
Johnnie Lee était couché sur le dos, maintenu par le genou de van Horst.
«Si tu l'as embrassée, je te tue! Si non, tu peux aller au diable!»
Johnnie Lee serra les dents.
--Eh bien! oui! je l'ai embrassée! je l'ai embrassée de force!
--Alors, dit van Horst, tu vas aller dans un des trous de Yellow-Creek... et si tu bouges, je te défonce la poitrine.
Il y eut un moment de silence, après quoi Johnnie Lee reprit d'une voix lente:
«Ecoutez. Laissez-moi me tuer moi-même. Je vous jure de ne pas fuir. Parole de gentilhomme!»
Van Horst hésita, puis:
«Allons! c'est bon! dit-il. Mais, fais vite! Je te donne cinq minutes.»
Et il leva son genou.
Johnnie Lee se remit sur les pieds avec peine. Il prit ce fusil de chasse que nous avions admiré, tandis que van Horst, ayant tiré son revolver, le tenait près de la figure du jeune homme.
«Mais... laissez donc! je me tuerai bien tout seul!»
Il n'y avait point d'effroi dans son regard... point d'effroi... une songerie profonde...
Il soupira, puis il dit à van Horst:
--Je vous prie de donner le fusil à mon domestique, pour qu'il le rapporte avec mes trophées de chasse. Le _governor_ sera content de savoir que j'ai tué tant de bêtes. Vous ferez ça, n'est-ce pas?
--Oui, répondit van Horst, le regard fixe, mais la bouche un peu tremblante.
--Et, maintenant, laissez-moi charger mon fusil.
Il le chargea avec soin, puis, de nouveau, ses yeux bleus se perdirent dans un rêve. Que voulez-vous! il songeait à son château en Cornouailles, ce petit!... Dans sa situation, peut-être me serais-je moins bien tenu.
«En me mettant le canon dans la bouche, je ne me raterai pas?» demanda-t-il.
Mais, tout à coup, van Horst se rua sur Johnnie Lee, lui arracha le fusil des mains, jeta l'arme dans le torrent, et, prenant le garçon par les deux épaules, il lui cria:
«Va-t'en! petit imbécile!... va-t'en vite!... Je serai à la Fourche dans une demi-heure. Il faut que tu sois parti avec ton domestique, ton chien et tes paquets. Va-t'en! va en Cornouailles! Allons! cours! cours vite! tu es un vaillant petit homme... il n'y a pas de déshonneur à courir.»
Et il le poussa loin de lui.
Mais Johnnie Lee ne voulut pas courir. Il s'éloigna, sans dire mot, sans tourner la tête, d'un pas rapide et sûr.
Il eut bientôt disparu.
Van Horst se tourna de mon côté.
«Excuse-moi de t'avoir gifflé, mais il ne faut pas se mêler de mes affaires. Dans une demi-heure nous serons à la Fourche.»
* * * * *
Quand nous entrâmes dans le saloon, on nous apprit que Johnnie Lee était revenu de la chasse portant une vilaine blessure au visage, et qu'il était parti, aussitôt, avec son domestique.
«Ça vaut mieux ainsi, dit van Horst. Je veux bien tuer des hommes, mais pas assassiner des enfants.»
XXI.