Part 3
A cette époque, on pouvait encore travailler sur toute l'étendue de la contrée. Cinq ans avant, on avait trouvé de l'or dans la petite rivière, le Yellow-Creek, et cela s'était fait pour le bonheur de quelques hommes et le malheur de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à propos de cette poussière lourde, il y avait eu des pleurs et des grincements de dents, comme l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang répandu, comme il est coutumier qu'il y en ait chaque fois que l'essence de soleil vient nous charmer.
La plaine, qui n'était guère hantée que par quelques tourbillons de vent poudreux, et la montagne, où l'on n'entendait que les imprécations claires des torrents et les confidences de la brise connurent l'homme pressé d'être riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de premier occupant.
Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, que le vent musicien n'aient pas, sur la terre, d'aussi bons droits de propriété que cet animal étrange qui porte, pour se distinguer, une bible dans sa main et un jeu de cartes souillé au fond de sa poche?
D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer le Yellow-Creek de tout l'or qu'il contenait, le vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens très habiles, très patients, qui trouvent, là où les autres ne cherchent plus. Les Chinois ayant fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, désargenté au point que d'anciens camarades durent lui offrir quelques secours. Trois ans avant, ils eussent été heureux de lui graisser les bottes.
Que voulez-vous!... le ciel change!
Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans le Yellow-Creek, d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et, pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda le bar de la Fourche.
* * * * *
C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces. L'une, le _saloon_, prenait presque toute la place. Buvette, salle de jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient des relents de boisson et de pétrole.
Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son «garçon de salle», j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière le saloon, dans une chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui sont le rebut d'un campement de mineurs... Par terre, sur une paillasse, il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses cheveux jaunes tachaient l'ombre.
Ah! le bar de la Fourche!
Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros Kid d'après le Livre qu'il affectionnait!
«N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang innocent dans ce lieu.»
Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la mémoire...
«J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en désolation!»
Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, maintenant? toi dont le rôle, ici-bas, était de témoigner, par d'anciennes paroles, des crimes que tu voyais?
* * * * *
Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après mes vieux souvenirs, la personne de Vincent van Horst et le bar de la Fourche.
XII.
Dès la première semaine de notre arrivée, van Horst alla faire une tournée de prospection. Je restai seul. Oui, maintenant, j'étais embarqué pour de bon dans la «vie d'aventures». Sans doute, n'avait-elle pas ce charme facile que promettent les livres, mais j'en appréciais fort la séduction: cet isolement, cette liberté.
Etre loin de tout! de _tout_ entendez-vous! loin du bureau de poste, loin de la mer, loin des routes! sans journaux, sans police, sans église!... j'allais dire: sans Dieu!--Certains soirs, je sentais rôder autour de moi la froide peur, mais l'aube apportait, à mon réveil, une joie toujours renaissante: être libre!
C'est bien d'avoir trouvé du travail, me dit van Horst à son retour. Tu as raison, il ne faut pas vivre au crochet du voisin, et puis, il y a en toi l'étoffe d'un gaillard. Oui, mon petit!... et ne va pas me lâcher, sous prétexte que tu peux te débrouiller sans aide!... Ce serait mal!... Qui te dit que je n'aurai pas besoin de toi un jour?
--Aucun danger que je vous lâche!... Et votre voyage? En êtes-vous content?
--Heu!... la montagne n'a pas donné grand'chose! plus de boue que de paillettes. Pourtant, il y a une petite vallée où je retournerai... Je m'assurerai même les droits... On ne sait jamais!... Voyons! raconte un peu ce que tu fais ici! Donne-moi des nouvelles. Le gros Kid boit-il toujours? A quoi ressemble le mari de Jane Holly? S'il est aussi laid que sa femme, ça doit faire un joli couple! Et Maria? Parle-moi de la vieille Maria!»
Je renseignai van Horst de mon mieux.
D'abord, je lui décrivis la patronne. Cette excellente Maria! Elle était vieille... si l'on veut. Je l'ai su plus tard: quand on estime l'âge d'une femme, tout dépend de l'endroit où l'on se trouve. En Europe, on sait ce que vaut chaque chose. Les objets nécessaires sont en telle abondance que leur prix change peu. Les eaux des fleuves ne charrient que des trognons de légumes et des chiens crevés; dans la terre, il n'y a que des racines, des semences, des tuyaux ou des squelettes et les forêts ont autant de pancartes et d'écriteaux que d'arbres et de feuilles; mais, chez nous (je veux dire là-bas où j'habitais), on pouvait toujours considérer l'eau du torrent, un pan de terre ou un coin de forêt, avec l'espoir d'y trouver des titres de rente, une maison et une femme. Comme tout cela, vous le supposez bien, nous manquait, le hasard faisait singulièrement varier les valeurs. La femme, surtout, était plus rare qu'une girafe. On arrivait à la considérer comme un symbole. Tout à fait à la manière des girafes, qui ne servent plus que d'illustration pour la lettre G dans les alphabets.
Or, quand il y a, dans un pays, des femmes à revendre, on peut dire très vite, de l'une d'elles, qu'elle est vieille; mais, quand il n'y en a que trois, on réfléchit avant de porter un jugement.
Autour du bar, nous étions, en omettant les chevaux et les autres bêtes, une trentaine: vingt-sept hommes, trois femmes et les passants... Trois femmes... deux fort laides: la vieille Maria et madame Holly... la troisième?--attendez.
Je ne puis mieux vous décrire Maria qu'en disant qu'elle était bonne et grasse, très grasse. Ses cheveux gris rendaient son visage rond plus aimable encore; dans sa voix chantante errait toujours un petit rire et, quand on parlait de la _vieille_ Maria, _vieille_ devenait un terme d'affection. D'ailleurs, sa bonté était sans bornes, pourvu qu'on n'essayât pas de jouer au plus fin. Je pense qu'à ce jeu l'on eût perdu. Elle savait que tout, en ce monde, a son prix: le whisky, les paquets de cartes, le tabac, elle-même, et, si Maria ne s'estimait pas très haut et ne se refusait à personne, du moins, je ne la vis jamais se donner gratuitement. Maria? Un fruit blet gardant quelque saveur.
Certes, sur le moment, je ne fis pas à van Horst un portrait aussi complet, mais l'essentiel y était déjà. Je vous le livre avec peu de retouches.
--Dis-moi, Olivier! ça m'a l'air de manquer un peu de femmes? Maria!... Jane Holly!... Rien d'autre à se mettre sous la dent?
--Oh! répondis-je, vous verrez! Il y a la fille de Smith! Elle est belle! elle est grande! elle est blonde! elle a de longs yeux sombres! c'est une joie de la regarder! et quand elle sourit... ah!...
Van Horst cherchait dans sa mémoire.
--Smith? murmura-t-il. Smith? il y a plus d'un Smith par le monde et j'en ai connu des douzaines!... mais... quel est son petit nom?
--Je crois qu'il s'appelle Jérôme.
--Oh!... Jérôme Smith?... Oh!...
Il parlait tout bas.
«Jérôme Smith... c'est bien ça... Je l'ai rencontré, dans le temps, loin d'ici. Sa fille devait avoir quinze ans... Quelle rencontre!... Oh!» murmura-t-il encore.
Puis, brusquement:
«Et ton travail?»
Je me plaignis un peu de passer des nuits blanches, lorsque par hasard, je regagnais ma couverture avant que tout le monde fût parti, car la cloison n'arrêtait guère les bruits d'à côté, les jurements et les chansons. Mais je commençais à m'habituer au vacarme. Dans ce bar de la Fourche, il fallait avoir le sommeil lourd.
--Et j'oublie!... Mosé s'est installé. Il est notre fournisseur, ici. Hier, il a vendu à la patronne trois tonneaux de porc salé et du whisky et du gin pour deux mois. Puis encore, ce bon Carletti: il nous amuse tous par ses chansons et ses grimaces. Vous le verrez, je pense, à la buvette.
--Oui... oui... reprit van Horst d'une voix traînante et subitement lasse. La petite Smith, elle s'appelle Annie, n'est-ce pas?
--Vous avez bonne mémoire. Elle s'appelle Annie.
--Il y a cinq ans... Quels beaux yeux noirs!... Et toi, Olivier, que fais-tu?
Il eut un sourire distrait et dit encore:
--Ne couche pas avec Jane Holly! elle m'a tout l'air d'aimer les jeunes gens, cette garce! Rappelle-toi le petit Floridien qui jouait de la flûte sur le chaland!... mais prends garde! elle doit être pourrie!
--Ne craignez rien! Je saurai me défendre! A propos, je crois que son mari la surpasse en laideur! Il est repoussant!
Je n'exagérais pas. L'invraisemblable décharnement de Holly, son nez lourd et tombant, ses yeux louches, dont l'un, le gauche, était blanc, ses bras qu'il paraissait pouvoir plier comme des cordes, ses longues jambes cagneuses, tout cela formait un ensemble prodigieux d'abominations.
Et puis... et puis, il s'appelait Nick, entendez Nicodème! Il s'appelait Nicodemus Holly!
«Annie Smith!... murmura van Horst. La petite Annie Smith!... est-ce possible!»
Il rêvassait toujours. Brusquement, il se reprit.
«Allons! j'ai soif! viens boire!»
XIII.
Nous entrâmes dans le saloon.
Les monuments d'un pays neuf n'appartiennent pas à l'histoire humaine. Il n'existe guère, en matière architecturale, de truqueurs qui posent la patine du temps en un jour, et c'est un mérite hors d'atteinte que de sourire, comme fait le grand Sphinx, par des traits ruinés.
C'est justement que les pyramides s'enorgueillissent d'elles-mêmes, car on ne peut dire combien de palmiers elles ont vu choir dans les oasis d'alentour. Or, quel arrangement de pierres du Nouveau-Monde passe en vétusté ou en noblesse les arbres géants des forêts américaines? Ceux-là racontent, nuit et jour, à qui les écoute, l'époque délicieuse où l'homme d'Europe n'était pas encore venu. La chronique chuchotée par leurs frondaisons, la généalogie de leurs branchages ont marqué ce qu'il y a de plus antique sur cette terre, et il faut attendre la mort de ces colosses, toujours à demi mêlés au ciel, pour vanter nos architectures qui se développent au ras du sol et qui ont, cependant, toujours peur de tomber.
Par deux exemples, la Fourche présentait de façon curieuse le contraste des deux histoires du pays, car une histoire humaine commençait à s'inscrire déjà sur les murs du saloon, tandis qu'à trente pas de la porte, ancestral, démesuré, plein de murmures, de coups d'ailes, de sauts d'écureuils, dédale presque inexploré par l'homme, le cèdre Big Ben perpétuait un gigantesque souvenir naturel.
Et pourtant, comme une anecdote bien vivante à côté d'une histoire si altière qu'elle en prend figure de légende, même après le feuillage de Big Ben, les murs du saloon de la Fourche ne laissaient pas d'intéresser.
Ils portaient toute une décoration que les habitants du lieu considéraient avec respect. Encore fallait-il savoir la lire.
A ce clou, dans l'angle de gauche, Sam Wells, trois ans avant, s'était pendu, lorsqu'il découvrit que le terrain qu'il occupait ne valait pas une rognure de dollar et que les paillettes dormaient plus loin, chez Silas White. Lourde erreur que ce suicide! Non seulement il rendit plus malaisée l'entrée de Sam Wells en paradis, mais il porta bonheur à Silas White; car, ayant soigneusement dépendu son camarade, Silas White s'appropria la corde du supplice, ne la quitta ni jour ni nuit et, peu de mois après, fit fortune. Le clou, tordu par le poids du cadavre, et un peu rouillé, resta au mur.
Tout cela, je l'appris plus tard. Une fois le travail fini, la patronne causait volontiers avec son garçon de salle.
Si le bar de la Fourche existe encore, peut-être y trouve-t-on aussi un cadre, à mi-hauteur de la cloison de gauche. De mon temps, ce cadre en chêne protégeait une image d'Epinal. Comment cette image, grossièrement coloriée, avait-elle pu, sans déchirures, presque sans taches, arriver de France jusque dans ce coin perdu des Etats-Unis? Elle représentait la face du grand Empereur, sa face légendaire, officielle, et, à vrai dire, ce Napoléon pour enfants, ce symbole de conquête violente, signifié par un naïf bariolage, n'était point hors de place en un bouge où la force primait volontiers le droit, et dans l'air épais duquel une odeur de poudre se mêlait souvent à celle des boissons.
La vieille Maria elle-même ignorait d'où venait son Napoléon. Un des premiers buveurs l'avait-il apporté? Elle ne savait pas... mais malheur à qui eût osé y toucher! le cadre était l'objet d'une vénération pareille à celle qui préserve, durant de longues années, quelque parchemin scolaire dans certains ménages de condition médiocre. Le Napoléon rouge et bleu était la divinité du bar de la Fourche, et, chaque dimanche, Maria en époussetait le verre avec un soin religieux.
Le clou de Sam Wells et le Napoléon d'Epinal étaient les deux seuls ornements des murs du saloon à l'époque où la patronne m'offrit, en rétribution de mes petits travaux manuels, un lit de sangle et de quoi me nourrir.
XIV.
Nous buvions depuis une demi-heure, van Horst et moi, comme deux vieux amis. Maria me regardait d'un air sévère. Son garçon de salle ne devait pas consommer avec les clients. Oui! mais je pense que van Horst eût difficilement souffert une observation. Il avait le ton un peu péremptoire.
Pour assurer ma présence à sa table, il parla fort et engagea la conversation comme si nous venions de nous retrouver à l'instant.
--Eh bien, Olivier! t'es-tu fait des amis dans ce vilain trou?
--J'en ai déjà un, dis-je à voix basse: le fils de la patronne. Un drôle de garçon! Ah! tenez! le voilà!
Mon nouveau camarade, Jimmy, arrivait dans la salle en courant. Imaginez un enfant de quinze ans, un enfant, un petit enfant. Il était faible d'esprit et, à la Fourche, on le considérait, à tort, comme un imbécile. Par quelle fâcheuse distraction Maria l'avait-elle eu? mystère! mystère analogue à celui de la provenance du Napoléon d'Epinal. Un jour, Maria, qui vivait alors à San Francisco, avait accouché de Jimmy. Durant sa grossesse, elle ne cessait, paraît-il, de s'ébahir. Elle s'était délivrée de ce fardeau comme une vache met bas, avec résignation. On avait baptisé la chose du nom de Jacques, alias James, de là Jimmy. Pierre en était-il responsable, ou Jean, ou Georges? Maria ne savait pas, mais elle accusait vaguement de ce forfait un passant riche qui avait couché une nuit à Frisco, une seule, dans l'hôtel où Maria était servante.
D'aucuns tenaient Jimmy pour fou et d'autres pour idiot. Ils faisaient preuve d'un esprit court. Si je le dis, c'est que j'en sais à son sujet, plus long que personne.
L'homme se développe suivant sa nature héréditaire et un peu sous l'influence de son milieu; eh bien! Jimmy, dont l'enfance avait eu pour compagnons les arbres, les bêtes et les jeux d'air de la forêt, Jimmy, sur qui la patronne, absorbée par le soin de son commerce et de sa prostitution, veillait peu, Jimmy, attiré dans ce monde par un père de hasard, avait, sans doute, au for de sa petite âme en genèse, choisi de grandir et de vivre selon la loi de ses premiers amis, les plantes, les ruisseaux, les bêtes familières et non suivant la loi des humains.
Grand, mince, d'une minceur extraordinaire, son profil était pur et beau, sa face d'un ovale un peu trop marqué, son teint rose et sa main longue. Toujours bien portant, quoique sa mère s'obstinât à le croire maladif, et toujours un sourire aux lèvres, ses grands yeux bleus qui regardaient doucement _autre part_ lui donnaient un charme singulier.
On l'habillait de rencontre, trop court ou trop large, et ses vêtements ne tenaient à son corps que par un extraordinaire harnachement de fils, de cordelettes et de bretelles qu'il arrangeait lui-même avec une habileté sans pareille, car il connaissait les noeuds des lianes dans la forêt. Il relevait ses manches jusqu'au coude, il marchait pieds nus, ne pouvant supporter sabots ni souliers; son cou était nu, sa chemise très échancrée et sa tête nue, toute jaune, portait un casque de mèches lourdes et lisses où se mêlaient des graines et des fleurs. Chaque dimanche, Maria lui brossait la tignasse avec une brosse de chiendent. Tout entier, il figurait une façon de sylvain chaste et blond, un Adonis de sous-bois.
Certes, il paraissait faible d'esprit. Entendez par là qu'il ne savait point lire et répondait souvent de travers aux questions qu'on lui posait, mais c'était la faute des questionneurs. Il avait grandi dans un autre monde que Maria, pourquoi aurait-il discouru dans la même langue? Qu'une vache donne le jour à un écureuil, l'écureuil ruminera-t-il? Avec moi qu'il aimait bien, Jimmy pouvait parler, et nous avons eu, cachés dans la forêt, de très longues causeries pendant que les arbres échangeaient leurs oiseaux et que le soleil filtrait dans les branches.
D'un pas fantaisiste et dansant, Jimmy s'approcha de van Horst.
--Dis bonjour gentiment!
--Bonjour, monsieur! fit Jimmy, en tendant la main.
--Bonjour, monsieur Jimmy, fit van Horst d'une voix adoucie.
Et, se tournant vers moi:
«Il est gentil tout plein, ton nouveau camarade! Mais, lui aussi devra faire attention. Voilà encore une proie tout indiquée pour madame Holly. Tu es trop joli garçon, mon petit! Cette excellente Jane voudra se repaître de toi!»
Jimmy le regardait d'un air absent et naïf.
«Oh! m'écriai-je. Oh!... van Horst... quelle horreur!»
XV.
--La Providence a voulu cette nouvelle rencontre.
--Mon brave Smith! je ne pense pas que la Providence y soit pour beaucoup. En tous cas, elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! Et la petite Annie, comment va-t-elle?
--C'est une grande fille de dix-neuf ans. Vous la verrez ce soir.
Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient de se rencontrer dans la buvette et de refaire connaissance.--Il était singulier de voir ces deux hommes ensemble. L'un représentait la force, la santé, la passion; l'autre montrait un visage triste, une bouche lasse, des paupières plissées... et ces pauvres mains!--une défaite!
Ils burent et causèrent quelque temps, puis van Horst s'en fut dans la forêt. Il souffrait de la tête et voulait se promener, disait-il. De fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait le front à chaque instant.--Je priai la patronne de me donner congé pour l'après-midi, et l'accompagnai.
Une promenade avec van Horst m'agréait toujours. Près de moi, cet homme s'adoucissait et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, car, à travers la fougue simple du récit, on sentait l'acte vécu. Les récits de van Horst n'étaient pas des contes. Il avait aussi une façon brusque et plaisante de me renseigner sur les choses de l'univers. A ce point de vue, les leçons de mon père manquaient de familiarité: il aimait trop me montrer le doigt de Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions morales et, souvent, d'assez farouche manière, du moins ne me parlait-il jamais de métaphysique.
Nous marchions vite sous les arches de feuillage. Des bêtes fuyaient dans le sous-bois. Un nombreux ramage se perpétuait parmi les branches. L'air vivait.
Comme les paroles gagnent en valeur quand elles sont prononcées au sein d'une forêt! Les arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau se moque avec tant de grâce! Quelquefois, on voyait le panache roux d'un écureuil faire l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents fuir sous l'herbe avec élégance. C'était la vie en son détail, et les brises et le ruissellement des ondes forestières unissaient tout cela par leurs continuelles chansons.
La promenade fut longue; le soleil baissait sur l'horizon quand nous revînmes vers le bar. Il dardait sous les branches ses longs traits rouges. Nous marchions dans un incendie.
Van Horst était à quelques pas devant moi. Je le vis s'arrêter net, à l'orée d'une clairière.
«Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith?» demanda-t-il quand je l'eus rejoint.
Et il me désigna, non loin de nous, une jeune femme blonde qui parlait à un homme vêtu de toile bleue.
«C'est bien Annie Smith», répondis-je.
Van Horst restait immobile. La tête un peu penchée, il se mordait le dos du pouce. Il semblait réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce couple au fond de la clairière.
--Qui est-ce? demanda van Horst.
--Jack Dill. Il couche dans la cabane de Mosé.
A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser l'homme en blouse qui venait de lui prendre la taille et cherchait à l'embrasser. En se dégageant, elle nous aperçut.
Annie Smith courut vers nous, suivie par Jack Dill qui riait. Qu'elle était belle, couronnée d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues et ce froncement des sourcils noirs sur les yeux noirs!
«Si vous êtes un gentleman, défendez-moi!»
Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait l'aide de van Horst comme un service qui lui était dû.
--Défendez-moi!
--Laisse donc cet homme, dit Jack Dill.
Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait une façon de sourire triste, une expression mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être résignée.
--Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
--Mais... certainement! je vais m'en mêler à l'instant même!
Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix mortellement calme:
«Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, il y a cinq ans. Je suis encore à votre disposition. Dois-je tuer cet homme?»
Annie le regarda d'un air étonné, mais elle n'eut pas le loisir de répondre. Jack Dill lui avait déjà repris la taille.
«Ne fais donc pas tant d'histoires!»
Alors, tout soudain, je vis l'orage monter dans les yeux de van Horst.
--Tu vas laisser cette jeune fille tranquille... immédiatement.
--Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi de tes affaires, sans cela je vais te bourrer la gueule ou te crever le ventre, à ton choix.
Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. Elle écoutait froidement la dispute. En vérité, l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout ne fût pas déjà terminé.
Van Horst tenait son couteau. Jack Dill tenait le sien. Je ne les quittais pas des yeux. Cela devenait intéressant.
Et puis, tout à coup, van Horst parla encore; mais ce n'était plus une voix humaine, c'était un rugissement.
Jack Dill eut un moment d'hésitation, un moment court, puis il se décida.
«Toi, je vais te faire avaler ta langue!»
Et les deux hommes se joignirent.
Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. Jack Dill criait des injures à Vincent van Horst, silencieux.
Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion perceptible,--rien.
Moi, je suais à grosses gouttes.
Cela se passait dans l'air glorieux du soleil couchant. Une ardente poussière flottait autour de nous. Dans ce féroce embrasement du jour, les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs longues ombres noires.
Soudain, le sang jaillit.