Part 2
* * * * *
La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues.
J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes... restait là.
Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient clair... Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne connaissais pas... l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour.
De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds.
Tout le printemps!
* * * * *
Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir. Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode âprement lyrique... Je garde dans mes yeux l'image de ces choses.
Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne comprenant pas.
Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher, de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la peine et du sang dont on les paye.
C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret...
«Qu'est-ce que c'est que ça?»
Van Horst venait de l'apercevoir.
Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant:
«Qu'est-ce que c'est que ça?»
Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un champ.
Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure:
«Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner!»
Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait.
Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près.
«Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi!»
Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage.
«Cache-toi!»
Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il la prit sous mes yeux.
Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée.
Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et ce fut le silence.
L'amour... c'était donc ça?
* * * * *
Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses yeux tristes ne me voyaient plus.
La servante avait fui sans dire mot.
Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait.
VI.
Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia, assis dans l'herbe, van Horst et moi.
«Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à parler.»
La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens.
«Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme humaine.»
Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à des revenants.
Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore:
«On ne m'a jamais résisté... On a peur... Si quelqu'un me regardait dans les yeux en disant: «Je ne veux pas!» et qu'il me fût impossible de le faire céder... oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une bête, et que je verserais du sang autour de moi!... Ah! mon petit!»
Et il ferma les poings.
--D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus par un loup?
--Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur aux enfants... Peut-être disent-elles vrai!... On ne sait pas!... on ne sait jamais!...
Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un martin-pêcheur.
«Mais... _chez vous_, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom... et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi... un peu.»
Van Horst éclata d'un puissant rire.
--Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand nous serons en route!... Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de ce beau projet... la façon de gagner une fortune en vendant des journaux!
--Oh! je n'y songe plus!
--_Il faut_ y songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.
--C'est déjà fait... Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier: à mon bienfaiteur... Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là... J'ai fait son travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard.
--C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain.
VII.
--Trois cartes!
--Une carte!
--Je suis content.
--Cinq cartes.
--Cinq?... Tu joues comme une femme saoule!
--Mêle-toi de tes affaires!
--Vingt dollars!
--Je m'en vais.
--Je tiens.
--Je me couche.
--Moi aussi.
--Brelan de dix.
--_Full_ aux dames.
--Vache!
--Crapule! fils de garce!
* * * * *
On jouait au poker sur le chaland à vapeur qui nous emmenait vers les mines d'or et vers toutes ces merveilles que promettait l'horizon. Il faisait beau. La brise rabattait les escarbilles de la cheminée. On entendait des oiseaux piailler au ras du fleuve. Couché sur un paquet de cordages, en plein soleil, je regardais van Horst et quatre passagers jouer, assis autour d'un tonneau. La partie était chaude, honnête aussi, je pense. Quand cinq gaillards risquent de l'argent, ayant chacun un revolver en poche, la tricherie devient malaisée.
Je garde de ces matinées un souvenir ineffaçable: largeur du ciel, subtilité de l'air à peine dégourdi, tranquillité du fleuve... c'était l'épanouissement même de la nature, et la vie chantait en moi comme un rossignol dans un arbre. A l'arrière du chaland, un jeune Floridien jouait de la flûte.
Il passait sur nos têtes un grand souffle de liberté. Se sentir mené vers un but lointain, sans peine, sans effort! avoir seize ans, respirer à pleins poumons, boire le vent qui passe... quelles délices!
* * * * *
«Nous partirons demain,» avait dit van Horst.
Un chaland, vidé de sa cargaison de rails aux travaux du chemin de fer, retournait vers les mines. Nous avions pris passage. Depuis trois jours, nous glissions entre des berges nues et vaseuses. Sur chaque rive, la prairie et, tout au loin, un profil de montagnes sévères qui se rapprochait,--le plus ample des paysages! Ma vie n'avait jamais été meilleure. Van Horst m'entraînait. Je le suivais, confiant comme on ne l'est qu'à seize ans, espérant du lendemain mille et une merveilles et possédé par une ambition d'autant plus grande qu'elle restait encore un peu vague.
Je voyageais avec van Horst... mais qui donc était-ce que Vincent van Horst?
La veille, il m'avait raconté quelque chose de lui-même.
Vingt ans avant, sur les quais d'Amsterdam, un petit garçon assez bien habillé, causait avec un affreux drôle dont le métier était, depuis quelques jours, de recruter, par tous moyens, des matelots et des mousses pour un bateau à destination de Buenos-Ayres. Certes, le capitaine de la _Santa-Cristina_ ne valait pas la ficelle pour l'étrangler! certes, son équipage n'avait plus rien à faire avec le Purgatoire, mais, néanmoins, le petit garçon proprement vêtu se vit transporté, sur ce pénitencier flottant, de sa bonne ville d'Amsterdam jusque dans les Amériques et dut à sa seule vigueur musculaire de survivre à l'abominable épreuve.
Mauvaise influence des livres que l'on donne aux enfants! Le père de ce jeune aventurier voulait faire de lui un tanneur de cuir, mais le gamin avait lu tant de ces prodigieux récits où les coups de revolver forment la fin naturelle des chapitres, que tanner du cuir lui paraissait une infâme besogne lorsque, dans des bois sombres aux murmures inouïs, il reste encore des jeunes filles à sauver du trépas, lorsqu'au fond de grottes bleues on trouve des trésors extraordinaires et que la brise chante la belle aventure sur tous les cèdres d'Amérique!
--Tu n'as pas une paire de six!
--C'est bien possible!... je relance de trois dollars.
--Trois dollars! je tiens!
--Allons! tu peux abattre! J'ai le _flush_!
Cette fois, il y eut des vociférations.
Van Horst tenait la veine et s'en servait bien.
VIII.
Toujours ces grandes prairies, toujours ces berges égales, toujours cette monotonie spacieuse des beaux jours, et, quand le spectacle du jeu de cartes ne m'intéressait plus, je pouvais regarder, sur l'eau du fleuve, les remous de notre sillage et, parfois, le saut brusque d'un poisson.--C'était plus qu'il n'en fallait pour passer le temps.
Quinze hommes à notre bord; une seule femme, la cuisinière. De celle-ci, je veux vous parler aussitôt, car elle est restée dans mon souvenir comme un cauchemar.
Jane Holly appartenait à peine à son sexe. Elle était vraiment repoussante. Trente ans; une peau noirâtre, d'un noir brûlé, inégal et malsain; des pommettes piquées; des os qui saillaient de partout; une bouche fournie de quelques longues dents jaunes; avec cela, chauve (car on ne peut nommer «cheveux» les quelques mèches tristes qui la couronnaient); mais d'admirables yeux, des yeux de biche à l'agonie, où flottait plus d'un désir.
Jane Holly allait rejoindre son mari. Pour l'instant, elle tâchait de séduire le petit Floridien que nous avions à bord, et le pauvre garçon, épouvanté par son infortune, en était réduit à se réfugier sur la proue de notre chaland, où il se consolait, avec de fines mélodies, des attaques trop directes du monstre féminin qui le harcelait.
Comment un être peut-il résumer en lui tant de laideur? Jane Holly expliquait les coutures de son visage par un accident de dynamite. Ce n'était, je pense, qu'une excuse, et le petit Floridien devait se défendre à toute heure.
* * * * *
Les hommes? Une collection assez variée.
Un gros ouvrier de Southampton, John Kid, amateur de boissons fortes et de citations bibliques.--Sa conversation me rappelait, avec une meilleure grâce, celle de mon père. Lorsqu'il se sentait bien en veine, tous les prophètes, jusqu'aux plus petits, étaient pris à témoin, sur un ton déclamatoire; et, aux heures de tristesse, Salomon parlait par sa bouche.
Un Italien élégant, pâle et faux, mais chantant la romance à merveille, dès que tombait le soir.--Carletti nous réjouissait fort en affectant pour Jane Holly une passion désordonnée, et je dois dire qu'il mettait, dans cette adoration d'un monstre, la plus irrésistible fantaisie.
Deux Français.--Je n'avais pas lieu d'être fier de mes compatriotes; l'un étant d'une telle insignifiance que je me rappelle mal son visage, et l'autre ayant été doté d'une faconde exaspérante et peu joyeuse, par ce destin qui le fit naître à Bordeaux. D'ailleurs, un triste sire et que je quittai sans regret à la fin du voyage.
Nous avions encore un compagnon dont je dois vous parler. Il était juif, avec tous les stigmates physiques de sa race. Il servait de cinquième au poker et chacun le considérait comme un souffre-douleur. Je ne sais ce qu'on pouvait reprocher à ce pauvre être. On eût dit qu'il était entré dans l'existence déjà blessé. Quelque terreur affreuse, à l'aube de sa vie, semblait l'avoir épouvanté pour toujours. Il lui en restait un tremblement continuel, qui donnait à ses manières ce je ne sais quoi de craintif, d'incertain, qu'un homme plein de santé méprise et qui prête à l'injustice. J'avais de la sympathie pour Mosé, et van Horst l'estimait fort, parce qu'il jouait bien au poker.
Les autres? gens du commun: grands drôles forts et musclés, aimant les plaisanteries pesantes; gaillards bruyants et blasphémateurs, destinés à faire fortune ou à s'abrutir par l'alcool. Certains allaient aux mines pratiquer quelque métier louche autour du campement. De ceux-là le mieux qu'on pouvait dire était qu'ils finiraient, à la maîtresse branche d'un arbre, la corde au cou.
Dans ce milieu, van Horst avait l'air d'un prince. Il lui restait, d'une première éducation, la noblesse du maintien, l'assurance tranquille, et cela faisait contraste. Un prince, vous dis-je!
* * * * *
Le soleil se retirait lentement d'un ciel poussiéreux et doré. Dans les buissons de la berge, des oiseaux faisaient leur ramage. On avait ancré le chaland.
* * * * *
«Je n'aime pas voir la fin du jour.»
C'était le Juif qui parlait de sa voix douce, à la fois caressante et désagréable, sous laquelle semblait toujours percer une épouvante inavouée.
Le gros Kid eut soif.
«Saruex! apporte la bouteille!»
Carletti faisait des pantalonnades.
Le Bordelais se plaignait du sort.
«Au moins, s'il y avait des femmes! A Bordeaux, mes trois maîtresses...»
Et il décrivait leur excellence.
«Des femmes? nous en trouverons aux mines!»
Van Horst me regarda et se mit à rire.
--Hein! dit-il, la servante de l'auberge n'est plus là, Olivier!...
--Dis-moi, van Horst, demanda l'un des joueurs en me désignant du doigt, où l'as-tu donc ramassé, ce petit?
--Ce petit, dit van Horst, c'est mon fils, Olivier. Je l'ai eu, comme ça, par hasard, un jour que je passais en carriole! Il ne connaît pas sa mère et je suis son père... à l'essai. N'est-ce pas, jeune Saruex?
Je ne répondis que par un sourire. Mon coeur s'amollissait avec la venue des heures noires tandis que l'eau du fleuve devenait terne et que montait cette large mélancolie des nuits en plein air où, par le chant suave de sa flûte, le Floridien, ce soir-là, donnait un juste accompagnement à mes songes.
* * * * *
Chacun s'installait de son mieux pour dormir: Carletti, sur des sacs, Jane Holly près du joueur de flûte, le Juif dans un coin discret où il ne pouvait gêner personne.
Soudain, dans le silence, on entendit une voix prophétique et profonde:
«C'est Lui qui a fait la lune et les étoiles pour avoir domination sur la nuit; car sa miséricorde demeure éternellement.»
Ayant ainsi parlé, le gros Kid se roula dans une couverture.
IX.
Van Horst et moi restions seuls éveillés.
Point de lune. Les étoiles semblaient se détacher du ciel. On ne percevait dans cette ombre vaste que le léger bruissement de l'eau contre notre chaland.
La nature reposait de tout son immense corps.
Durant des nuits pareilles, devant cette paix enchanteresse, mon père aurait dû me parler de Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? Au lieu de l'inventer à tout instant du jour, que n'avait-il attendu l'heure des étoiles? Au lieu de me le montrer jugeant et condamnant les hommes, que ne me l'avait-il laissé voir dans sa majesté plus sereine, quand il est vêtu par les ténèbres et que les astres ceignent son front?
Van Horst rêvait en silence.
Je lui touchai le bras.
«Où allons-nous, van Horst?... Je sais, nous nous arrêterons aux mines, mais ce n'est pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui m'a donc forcé à vous suivre et qui rend la nuit si douce?... Oui, surtout, qui rend la nuit si douce et les étoiles si brillantes?»
Il ne répondit pas.
Que cherchait-il, par delà tout ce noir!
Soudain, il se mit à parler.
«J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. Pourrai-je me reposer, un jour?... Oh! ce ne sera pas après fortune faite, comme tous ces gens qui vont vers l'Ouest pour se remplir les poches d'or!... En ai-je vu des pays!... Mais on se fatigue!... Eh quoi! j'ai quitté la maison du père, il y a vingt ans, parce que je ne voulais pas diriger une tannerie et parce que, dans les livres, on parlait de belles navigations, de voyages au loin, d'aventures!... et je n'ai pas encore touché le but!... L'entendrai-je jamais, la voix qui me dira:
«Vincent van Horst, maintenant, tu peux te reposer!»
«Ecoute, Olivier: j'ai fait pas mal de choses mauvaises et, peut-être une ou deux choses utiles; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais, aujourd'hui, je suis las.»
«Vincent van Horst, tu peux te reposer!»
«L'entendrai-je demain, cette voix?... l'entendrai-je à l'heure où l'on m'enveloppera du linceul?... Se reposer! se reposer!... Ah! mon petit Olivier! on ne peut toujours vivre dans cette agitation! on ne peut se battre sans trêve!... à la longue, cela brise, et le sommeil du soir devient un anéantissement!»
Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé avec une si singulière douceur. Son accent plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait à la paisible nuit.
«Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande chose! la bête des forêts a une tanière où elle se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent se terre... il est cruel pour l'homme de n'avoir qu'un cercueil!»
Van Horst se leva.
«Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, brève et dure, ton père, puisqu'il lisait tant la Bible a dû te le dire: «Il n'est pas bon que l'homme vive seul!» Le repos, mon petit, c'est un regard de femme!... Ah!...»
* * * * *
Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir de la nuit, avait repris sa flûte. Je l'écoutais, et van Horst contemplait le fleuve qui, vers cette ombre vague de l'horizon s'en allait rejoindre les lèvres souples de la mer.
«Vincent van Horst, tu peux te reposer, maintenant!»
Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le lui dire!...
... Et ce fut par une nuit plus sombre, mais aussi divine que cette autre nuit que je vécus sur la Columbia, fleuve tranquille et noir, tandis que Vincent van Horst regardait les étoiles du sillage, et qu'à la poupe de notre chaland une flûte, pastorale et pure, préludait.
X.
--Pourquoi le bar de la Fourche? Je connais toute la côte et tous les placers jusqu'aux Rockies, par conséquent, j'ai bu dans tous les saloons... Jamais on ne m'a parlé de la Fourche. Gin-bar est dans le Cascade Range; Golden-bar est sur le Snake river; Joshua-bar est au pied du mont Jefferson; Hornet-bar est près de Poker-Flat; Christ-bar est sur les bords du lac Mono... mais... le bar de la Fourche?...
--Je vais vous dire: l'endroit avait du renom, jadis; il s'appelle Yellow-Creek; vous y êtes passé, sans doute, mais le bar date de trois ans à peine. C'est une femme de San Francisco, Maria, qui l'a fait construire et l'a nommé le bar de la Fourche. Vous verrez, c'est un bar comme tous les autres.
--Probable que j'irai plutôt à Poker-Flat.
--Vous avez tort. Les Chinois y sont. Rien à faire; au lieu que près du Yellow-Creek... on ne sait jamais!
--Oui, mais... la Fourche! vous n'expliquez rien!
--Eh bien, voici. Une fourche c'est le carrefour, l'endroit où l'homme et la bête hésitent, n'est-ce pas? Ils ne peuvent se diviser, comme le vent, alors, ils choisissent et, parfois, ils vont ainsi à leur malheur. Or, un peu avant Yellow-Creek, la piste que nous suivons se divise en deux branches. L'une d'elles monte aux anciens placers en longeant le ruisseau que les Chinois ont épuisé, l'autre tourne dans la forêt et mène à Poker-Flat. Arrêtez-vous quelques jours au bar de la Fourche. Croyez-moi, ce ne sera pas du temps perdu. Et j'en parle librement, car, moi, je vais m'embarquer à Vancouver; je quitte le pays. Allons!... adieu!
Et le voyageur, que van Horst avait arrêté pour l'interroger, reprit sa route.
Nous avions débarqué du chaland à un coude de la Columbia, et, depuis dix-sept jours, nous longions le pied des Rockies. Notre caravane, composée de quatre charrettes couvertes, allait d'un train assez lent. Seuls, van Horst et Carletti étaient à cheval.
--Il avait raison, cet homme, disait van Horst, un soir que nous mangions, assis autour du feu; les carrefours sont pernicieux! Il arrive un moment où l'on ne sait plus. Prendre à droite, prendre à gauche, on croit que c'est indifférent car on trouve du travail sur toute la terre; eh bien, non! notre vie en dépend! A droite, il y a le bonheur; à gauche, la détresse... On n'est pas sûr... Alors, on hésite comme un vieillard, et l'on a froid tout à coup... mais, aujourd'hui, j'ai un compagnon! Olivier! tu seras le dollar que l'on jette en l'air pour décider à pile ou face!
--Dieu garde! m'écriai-je en riant.
Et, pourtant, un jour, il fallut bien choisir.
Ce fut ainsi.
Carletti, qui s'était foulé le pied, m'avait prêté son cheval. Van Horst et moi venions de traverser le gué d'une rivière. Nous attendions les autres. Il était midi.
«Demain matin, me dit van Horst, nous déciderons. Irons-nous à Yellow-Creek ou à Poker-Flat? Vraiment, je crois que, dans le haut de Yellow-Creek, il y aurait à travailler; d'autre part, je connais Poker-Flat, où j'ai des amis. Allons! donne ton avis!»
Tout aussitôt, je le donnai.
De l'or! trouver de l'or! L'idée, la chose, le mot, avaient une façon de magie! Yellow-Creek! le ruisseau jaune!... Je voyais un torrent roulant des sables d'or! un torrent où l'on prendrait des paillettes à poignées et dont l'eau serait étincelante sous le soleil!
«Yellow-Creek! m'écriai-je. Oh! oui! Yellow-Creek et le bar de la Fourche! n'hésitons pas! Si l'endroit vous déplaît, ensuite, eh bien, nous partirons!»
Je voyais van Horst sourire. Mon enthousiasme l'amusait.
Ah! je ne songeais guère à balancer! Il suffisait de la couleur d'un vocable pour décider de ma vie.
Van Horst étendait ses grands bras, comme pour un bâillement.
«Va pour le bar de la Fourche!»
Et ce fut dit.
XI.
Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst m'appela.
«Regarde, Olivier, me dit-il en désignant de son bras tendu le profil brisé d'une colline, le Yellow-Creek, c'est là!»
Le surlendemain nous arrivions à la Fourche.
* * * * *
Une simple buvette, autour de laquelle se groupaient quelque vingt cabanes. Le pays était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé de torrents. Après la longue plaine monotone que je venais de voir, ce pittoresque nouveau me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle magnifique végétation et que de promenades je rêvais déjà sous l'ample toit de verdure et parmi les roches mouillées de la montagne!
Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, Jane Holly, Carletti, l'Italien, Mosé, le Juif, Kid et moi restions à la Fourche. Les autres tournaient vers Poker-Flat. Le Bordelais jura de nous rendre visite dès qu'il serait millionnaire; Jane Holly, ses beaux yeux pleins de larmes, voulut à toutes forces étreindre le petit Floridien, et celui-ci se laissa faire, content de finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse. Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly se fit ouvrir la cabane de son époux, absent pour deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un lieu où dormir.
* * * * *