Part 10
--C'est justement ce qu'il y a d'intéressant, dit van Horst, d'un air calme. Jane Holly veut me faire croire que ma fiancée couche avec Nick. Elle ne m'a pas convaincu. Nick! vous entendez bien! Nicodemus Holly! Pourtant, cette nouvelle m'a été si désagréable que je veux vérifier. Il paraît qu'ils prennent leurs rendez-vous dans la forêt, à la tombée du jour. Nous allons nous y rendre tous ensemble. Ça fera une partie de plaisir. Jane Holly nous montrera le chemin. Si je puis me rendre compte qu'elle a menti, je lui tordrai le cou, parce que je n'aime pas que l'on manque de respect à ma fiancée.
--Ah! bien! si je m'attendais! murmura Carletti.
Le gros Kid haussa les épaules. Maria sécha ses pleurs. Il y eut un silence.
«Oui, ma belle! reprit van Horst en se tournant vers Jane Holly, je vous tordrai le cou, et ce sera une ordure de moins sur terre.»
Mais Jane Holly, qui, le sourcil froncé, se rongeait les ongles dans le coin du saloon, fit un petit geste d'acquiescement, puis, tout bas:
--Entendu! dit-elle, mais n'allons pas avant quelque temps, ils se rencontrent ordinairement plus tard.
--Mon Dieu! mon Dieu! bonté divine!
C'était Maria qui se plaignait.
Van Horst restait les bras ballants et, tout à coup, je vis sur son visage une teinte terreuse qui lui monta jusqu'au front. Comme il souffrait! C'était affreux, vraiment, de voir van Horst souffrir si fort!
Je dus avoir comme un petit sanglot de pitié, car il me regarda d'un air doux et interrogateur.
J'allai vers lui:
--Mon ami...
--Non, non laisse-moi!
Il se tourna vers les autres. Il eut de la peine à parler. Les mots ne venaient pas. Il bégayait. Oui, van Horst souffrait bien.
«Atten... atten... attendez-moi ici.»
Il sortit. Nous restions à nous regarder.
--Eh bien! m'écriai-je, vous faites de la jolie besogne, madame Holly!
--Toi, mêle-toi de tes affaires! grinça-t-elle.
--Et vous donc! dit Carletti. Ah! et puis, s'il vous tord le cou, comme il dit, ma parole! il fera bien! Vous l'aurez voulu! Non! quelle idée de raconter des folies pareilles à un homme amoureux!
Jane Holly leva la tête, et, parlant à bouche presque fermée, d'une voix dure, stridente:
«Des folies, des folies!... dit-elle. Je les ai vus!»
Van Horst rentra. Il tenait à son bras une longue corde roulée.
«Annie Smith n'est pas chez elle, dit-il d'un air distrait; Holly n'est pas chez lui. Nous pouvons tout aussi bien les chercher. Il y a grand vent, dehors, et ce soir, si la tempête continue, elle pourra balancer à sa guise les jambes maigres de madame Holly, notre amie. Allons! en route! Vous, Maria, restez ici. On n'a pas besoin de larmes! Toi, petit, viens avec nous. Carletti, Kid, suivez-moi. Madame Holly, montrez-nous le chemin. Vous voyez, j'ai votre corde! C'est une bonne corde. Allons! allons! Nous perdons du temps! En route!»
XLVII.
Il s'était levé un vent terrible, un de ces brusques ouragans où Kid voyait une marque de la colère divine. La forêt semblait une ménagerie. On eût dit que les lions rugissaient, que des tigres miaulaient, que des troupeaux de sangliers brisaient les buissons, et, dans les moments d'accalmie relative, d'énormes, d'invraisemblables oiseaux battaient de l'aile sur nos têtes, sinistrement.
Nous marchions en file indienne. Jane Holly nous conduisait. Le vent plaquait sa jupe sur ses jambes maigres. Elle avançait vite, sûre de son chemin, avec, à chaque instant, un petit haussement nerveux d'épaule. Puis venait van Horst, un peu voûté, la corde roulée en bandoulière. Puis Carletti, qui regardait de droite et de gauche, comme s'il eût été en promenade. Puis le gros Kid, grave, la tête basse. Puis moi.
A quelques pas derrière, Jimmy suivait. J'avais essayé de le faire rester auprès de Maria, mais il s'était échappé presque aussitôt.
Le vent hurlait toujours dans la forêt supérieure. Les rameaux grinçaient. Quelques feuilles volaient en tourbillons. Aucun de nous ne disait mot. Chacun, je pense, avait hâte que ce fût fini.
* * * * *
Lorsqu'on est petit, on lit ça dans les livres à image: il y a des Indiens... on suit une piste... travail à la fois héroïque et subtil... mais, vivre une pareille aventure, pour tout de bon... Ah!
Sauf l'orchestre géant que le vent déchaînait, on n'entendait rien. Soudain, Jimmy se prit à imiter le cri du perroquet. Nul n'y prit garde, sauf van Horst, qui se retourna un instant.
Nous marchions... nous marchions... Y en avait-il pour longtemps encore? Et, moi, je savais... j'étais seul à savoir, seul à savoir sûrement!... Le vent beuglait toujours. On eût dit que la forêt était folle.
Oui, van Horst se tenait un peu courbé. L'envie me prit de lui serrer encore la main. Sa figure s'éclaira de ce bon sourire qu'il avait de temps à autre, et, une minute, il s'appuya sur mon épaule, très fort. Je dus me raidir pour ne pas plier. Il s'en aperçut et me remercia du geste.
--Mais, dites-moi, madame Holly, la plaisanterie devient mauvaise, dit Carletti.
--Ne parlez pas si fort, nous approchons, dit Jane.
Et elle eut un petit rire très vil.
Quelques pas plus loin, notre chemin fut brusquement coupé. Il faillit y avoir un accident. Un arbre s'abattit. Pour éviter sa chute, Jane dut sauter vivement de côté.
«Ce sont toujours les mêmes qui en réchappent!» dit Carletti.
Un nouveau bruit se mêlait à la tempête: le chant d'une cascade que je connaissais bien. Je l'avais déjà entendu rire quand nous montions Jean Caldaguès dans sa tombe de verdure... Et puis, tout soudain... ah! que voulez-vous! ce fut trop brusque pour que j'en donne le détail... tout soudain, ce fut fini... Jane Holly poussa un cri aigre et vraiment inhumain, et nous vîmes se lever derrière un buisson, à quelques pas de la cascade qui écumait avec de beaux chants, Annie Smith, pourpre de honte, et l'affreux Holly, grimaçant, suant, débraillé.
«Je vous disais bien que la corde ne serait pas pour moi,» dit Jane à voix basse.
Mais van Horst ne répondit rien.
«C'est tout de même violent, ce que vous avez fait là, miss Smith!» dit Carletti.
Et Jimmy, que la cascade amusait, je pense, se mit à danser devant les voiles de poussière d'eau.
Mais van Horst ne disait toujours rien.
Je le regardai...
Oh!... oh! mon pauvre van Horst!
XLVIII.
Un bateau lutte vaillamment contre l'orage, puis il sombre; le vent s'est mis à tourner en cyclone, le bateau n'en peut plus, il sombre, et le vent s'acharne plus encore sur les quelques épaves que sur le bateau tout entier quand il flottait.--On dirait que la tempête se venge de sa peine.
A cet instant, je pense qu'un enfant eût renversé van Horst en le poussant de sa faible main. Van Horst s'était écroulé comme font les monuments desquels on a trop exigé. Van Horst savait que la fille de Smith ne l'aimait pas, mais il avait confiance en elle; il vivait devant sa belle image. De cette contemplation, il tirait toute sa force, ainsi que les mystiques, par la contemplation de leur dieu.
Il restait appuyé contre un arbre, les yeux grands ouverts, mais le regard vague; ses bras d'Hercule étaient ballants le long de son corps; ses mains, si souvent fermées par la colère ou le travail, restaient ouvertes, oisives, inutiles. Il ne vivait plus, on eût dit qu'il attendait quelque chose; pourtant sa bouche, aux coins baissés, aux lèvres molles, et ses yeux n'exprimaient rien, même pas un désir de vengeance, même pas de la douleur... Van Horst était écroulé.
Nous faisions cercle autour de lui, comme pour un homme tombé dans la rue, et nous ne savions que dire, et nous ne savions que faire, et nous restions là, attendant sans doute que quelqu'un eût le courage de parler, ou que l'ancien van Horst reparût soudain pour nous dominer tous de son geste.
Annie Smith baissa les yeux sur elle-même, considéra sa robe de toile grise, longuement, d'un air effrayé, puis elle sortit du bosquet. De son pas cagneux et clopinant, Holly la suivait. Annie regarda le gros Kid, puis Carletti, puis Jane Holly... Elle rit encore, puis elle me regarda. Elle semblait refaire connaissance de chacun de nous. Rien ne se lisait sur son visage. Soudain, elle se tourna vers van Horst, s'approcha de lui et posa deux doigts de sa main droite sur la vaste poitrine dont la respiration difficile donnait un bruit de râle. Elle posa deux doigts sur la veste bleue et, s'adressant à Kid et Carletti, elle dit:
«Cet homme m'appartient! Vous entendez? Cet homme m'appartient par son dernier crime. Déjà, il avait tué Jack Dill; déjà, il avait tué Jean Caldaguès; déjà, il méritait la mort. Il m'a poursuivie et je ne l'aimais pas; il faisait le vide autour de moi; je ne pouvais m'éloigner de lui sans marcher dans une flaque de sang; et enfin il a tué mon père, sans raison, sans provocation, sans excuse, un vieillard et, pour cela, il va mourir.»
Elle se tenait toute droite devant van Horst. Par ses deux doigts tendus elle semblait prendre possession de sa victime. Elle regarda Carletti qui ne dit mot. Elle regarda Kid dont la bouche marmottait une prière, et Kid ne broncha point. Je détournai les yeux quand elle me regarda, puis le terrible regard se posa de nouveau sur van Horst, n'ayant pas voulu s'arrêter à Nick Holly qui se tenait à demi accroupi, les mains aux genoux. Elle ne regarda pas non plus Jane Holly, dont on ne voyait plus que les yeux noirs entre les maigres doigts... Et nous restions tous immobiles, sauf Jimmy qui, allongé sur le ventre, grattait la terre furieusement avec ses ongles.
«Oui, reprit Annie Smith, maintenant cet homme va mourir. Nous allons le pendre. Cette corde qu'il avait apportée servira.»
Mais rien, sur le visage de van Horst, ne signifia qu'il eût compris.
XLIX.
On avait ligoté van Horst au pied d'un arbre que je connaissais bien pour y être monté, un soir, avec le cadavre de Caldaguès. On l'avait lié sans qu'il se défendît par un geste. Il se laissait faire. Si on lui avait craché au visage, il se peut qu'il n'eût pas cillé. Il ne voyait plus. Il n'entendait plus. Mon ami van Horst était ailleurs.
Mon ami van Horst?... Alors, direz-vous, pourquoi ne l'avoir pas défendu?...
Vous en parlez à votre aise!
Et d'abord, on ne me l'aurait pas permis. Jane Holly me surveillait avec soin; enfin, si l'on peut secourir efficacement un être qui résiste, il est tout à fait inutile de venir en aide à un mort, et, van Horst, en vérité, était mort.
Nicodemus Holly l'avait donc attaché avec un bout de cette même corde qui devait servir à pendre Jane. Le reste servirait à pendre van Horst. Durant qu'il assurait et serrait les noeuds des mains et des pieds, il faisait des plaisanteries trop viles pour que je les répète. Personne d'ailleurs ne les écoutait. Elles restaient près de la bouche ignoble de leur inventeur.
Maintenant, on ne se pressait plus: on avait le temps. Rien n'empêchait que le plaisir durât. Je crois qu'à un moment van Horst fit effort pour se dégager, mais trop tard. Déjà Samson était à la meule.
«Ça va bien! dit Holly, il ne bougera plus. Il n'y aura qu'à passer le reste de la corde sur cette branche, là-haut, faire un noeud coulant et... hisse!... ho... hisse! Vous m'aiderez, Kid, il faudra de la poigne!»
Kid ne répondit rien. Le gros Kid restait soucieux, et moi, eh bien que voulez-vous! moi, je regardais van Horst, me sachant trop faible pour résister à ces gens sûrs de leur dessein.
Jane Holly s'était emparée de la corde du supplice: déjà, elle apprêtait la ganse d'un noeud coulant en débridant les fils... avec quel soin!
Je m'étais approché de Kid.
«Voyons! lui dis-je tout bas, c'est trop infâme!»
Il répondit:
«C'est le jugement de Dieu!»
Et je ne sais plus quel verset de la Bible il me cita.
Non! ce n'était pas le jugement de Dieu! Je sentais que ce ne pouvait être le jugement de Dieu! L'esprit de l'homme s'y voyait trop.
--Oh! m'écriai-je, Dieu n'a pas voulu cela!
--Tu blasphèmes! répondit Kid.
Je regardai van Horst de nouveau... Annie Smith, elle aussi, regardait van Horst, et, un instant, le regard vague du colosse lié se fixa sur les grands yeux bleus, sur les cheveux clairs, sur la bouche rouge et droite, et les lèvres du colosse tremblèrent. Puis, tout soudain, van Horst rougit: sa grande poitrine eut trois ou quatre soupirs et ses yeux, ses yeux qui s'étaient si souvent posés sur moi, où j'avais vu passer tant d'expressions de haine, d'ambition, d'amour et de bonté, ses yeux d'un bleu froid se remplirent de larmes comme fait une source longtemps tarie qui vient de renaître, et la douleur de van Horst s'épancha, se répandit, inonda les joues hâlées et, furieuse, gonfla sa poitrine... Ces larmes!... ah! ces larmes-là!...
Je m'approchai de lui, tout près.
Bientôt, il me parla à voix basse.
«Ecoute, Olivier, lorsqu'ils m'auront pendu, tu prendras le revolver qui est dans ma poche droite. C'est pour toi... Non... inutile, maintenant... ils te l'enlèveraient... Ecoute encore: n'essaye pas de me sauver... il n'y a pas moyen, et puis, je ne veux plus... mais ne m'oublie pas, souviens-toi de notre voyage sur la Columbia et des jours où nous cherchions de l'or dans le Yellow-Creek... pense à nos courses en forêt, à nos conversations... à tout cela!... Si j'ai été injuste ou cruel, tu me pardonneras, tu essayeras de me pardonner!... Voyons! ne pleure pas, gosse! ça ne mène à rien! Moi, je viens de pleurer pour la première fois depuis que je suis enfant... et ça n'a mené à rien! Les cordes me font mal... Ils devraient se dépêcher un peu... Allons, adieu! va-t'en... Allons! va-t'en, Olivier!»
Ses paroles semblaient apaisées. Il eût parlé encore, mais Jane Holly venait vers nous. Ce n'était d'ailleurs qu'à Jimmy qu'elle voulait parler.
«Jimmy! lève-toi!»
Elle le tira par la manche. Jimmy, couché par terre, regardait van Horst avec une expression que je ne lui connaissais pas. Il avait l'air indécis, il avait l'air perplexe... il avait l'air de penser.
«Tu vas monter dans cet arbre avec la corde,» poursuivit Jane Holly.
Jimmy hésitait.
«Monte tout de suite!»
Alors, lentement, avec répugnance, il obéit. D'ordinaire, il grimpait avec la vitesse convulsive des singes. Cette fois, il ne se pressa point. Il s'accrochait aux lianes, montait lentement, alourdi par la corde, s'arrêtait à chaque instant.
Cet arbre! cet arbre! Pourquoi cet arbre, entre tous les arbres de la forêt?
Il tâchait à gagner une longue branche basse et coudée que lui montrait Jane Holly. Suivant l'expression de Nicodemus, elle ferait bien l'affaire pour pendre un gros corps!...
Je ne voyais déjà plus Jimmy dans le feuillage lorsque tout à coup, je l'entendis rire.
«Olivier! me cria-t-il, Olivier! tu sais! il y a déjà un monsieur dans l'arbre!»
Il avait vu la chose!... Les morts ne se perdent point!
Je ne répondis pas. Van Horst n'avait rien entendu, mais Holly leva la tête:
--Il y a un monsieur dans l'arbre?... Eh bien, jette-le en bas!
--C'est tout en haut! cria Jimmy... mais j'y vais!
Pendant quelques instants, on ne l'entendit plus.
Silencieusement, vite, avec souplesse, il montait dans l'arbre vert. Il avait posé la corde sur un rameau. De temps en temps, on voyait un peu de son costume dans une lucarne de la frondaison.
«Voilà! cria-t-il bientôt... Je suis avec le monsieur.»
Annie Smith, qui semblait n'avoir point pris garde à l'incident, tourna les yeux vers moi... Elle étouffa un gémissement de peur.
«Jette-le donc, ton monsieur!» dit encore Holly.
De nouveau, tout en haut de l'arbre, on entendit le rire de Jimmy...
L.
Soudain, il tomba de l'arbre une arme à feu qui vint se briser au pied du tronc, puis, aussitôt après, une autre chose qui se défaisait dans sa chute... vous comprenez?... un squelette. Quelques haillons y pendaient encore; il ne restait plus de chair; les os étaient jaunes. Les insectes et les oiseaux du ciel se chargent de réduire un cadavre avec rapidité.
Cela tomba parmi nous, et nous reculâmes... Je me souviens que van Horst regarda, lui aussi, mais il ne fit que sourire pâlement. Aucun de nous ne disait mot... on entendait encore, dans le haut de l'arbre, le rire frais de Jimmy. Pourtant, nous ne l'écoutions guère, une autre musique nous occupait: là, tout près, à nos pieds mêmes... une rumeur, un chant sourd qui paraissait sortir du squelette.
Annie s'était approchée. Je fis aussi quelques pas; je regardais ces ossements brouillés par la chute, ce crâne qui venait de se fendre sur un caillou, cette poitrine encore vêtue d'un lambeau de toile... et je compris l'étrange murmure, et j'en vis la raison...
Des abeilles avaient fait leur ruche dans la poitrine sèche de Caldaguès; un essaim tout entier chantait dans cette cage, où, quelques mois avant, battait un coeur. Surprises, elles bourdonnaient et tourbillonnaient, industrieuses, affairées dans leur colère, pleines d'indignation et déjà martiales.
* * * * *
Voyez-vous la scène: le grand arbre aux branches duquel deux vautours viennent de se poser; Jimmy qui saute à terre avec un cri de joie; Holly courbé, tremblant, cagneux, la gueule en avant et les mains posées sur les genoux; Jane, frémissante, parcourue de frissons, heureuse, oui, heureuse! et les trois personnages du drame, van Horst lié, les yeux vagues, la bouche lourde, Annie, tout à fait immobile, pressant ses lèvres de ses doigts et qui paraissait réfléchir furieusement à quelque chose, et qui regardait avec obstination le fusil brisé qui gisait à terre; enfin, l'objet, l'objet qui avait été Caldaguès, le bûcheron, d'où s'échappait un tourbillon d'abeilles bruissantes; et moi, devant tout cela.
A cet instant, je ne sais pour quelle raison, je m'approchai de van Horst et pris son revolver dans sa poche droite.
«Attention! dit aussitôt Jane Holly. Ayez l'oeil sur Saruex! Tenez-le, Kid!»
Et je fus, dès lors, le prisonnier des puissantes mains de John Kid. J'avais glissé le revolver dans ma ceinture, mais je ne pouvais m'en servir ni faire un mouvement.
Annie Smith réfléchissait toujours en regardant le fusil brisé. Soudain elle leva la tête. Elle s'était décidée.
«Laissez! Ne le pendez pas!» dit-elle d'une voix dure.
Vers elle, Vincent van Horst tourna un peu la tête.
Aucune émotion ne passait sur le visage d'Annie. Un froid désir de vengeance animait seul ce beau corps. Inhumaine et formidable, elle s'approcha de van Horst, faisant un détour pour éviter le tourbillon des abeilles. Elle se pencha sur lui. Il s'en fallait de peu qu'elle ne sourît. D'abord elle le regarda fixement sans prononcer une parole. Il était né en elle une idée infâme. Puis elle prononça lentement quelques paroles de ce ton glacé que je connaissais bien:
«Vous ne vouliez pas me dire où était Caldaguès! Je l'ai trouvé, van Horst! vous voyez! je l'ai trouvé! Et, maintenant, écoutez-moi, van Horst. Vous avez tué l'homme que j'aimais; vous avez tué mon père. Pour cela vous devez mourir, mais je veux que vous souffriez beaucoup et nous ne vous pendrons pas... je vous tuerai moi-même!»
Il la regardait. Je ne sais s'il avait compris ce qu'elle méditait de faire, mais tout à coup, son visage s'illumina d'un sourire extraordinaire, tandis que ses yeux grands ouverts, trop ouverts, désorbités, contemplaient la femme qu'il s'était plu à chérir d'un si puissant amour... Van Horst comprenait du moins une chose: il ne mourrait pas de la main abjecte de Holly; Annie, seule, le tuerait et il dit de sa voix chaude des jours heureux, avec force, avec calme, avec quelle ferveur!
«Je vous remercie, mon amour!»
Alors Annie Smith perdit ce calme affreux qui m'effrayait tant et sa haine l'avilit en devenant plus déréglée. Les dents découvertes, le regard fou, elle courut prendre le fusil de Caldaguès et d'une main se garant avec son châle du tourbillon furieux des abeilles, de l'autre elle poussa jusqu'aux pieds de van Horst, à l'aide de l'arme brisée, le squelette où frémissait l'essaim. La frénésie du geste s'alliait bien à la folie du regard. Vite, elle s'éloigna, et les abeilles entourèrent van Horst.
Je voyais cela! Je ne pouvais faire un geste! Le gros Kid me tenait toujours devant lui, serré par les coudes...
Mais alors, coupant la scène, la dominant comme fait le tocsin d'un incendie, derrière moi, jaillit de la bouche de Kid un hymne enthousiaste et sonore. Comme si toute son âme s'exprimait en cette hymne, John Kid chantait un cantique. John Kid chantait à pleine voix les louanges du Seigneur. Loin des hommes passionnés et cruels, il se réfugiait dans une adoration supérieure... Il chantait.
Les abeilles bourdonnaient autour des épaules de van Horst; elles le piquaient aux bras. La bouche fixe, il faisait effort contre les cordes qui le liaient à l'arbre, et John Kid chantait.
Etait-ce pour affermir le courage de la victime? Etait-ce pour s'en remettre à Dieu du jugement final?... John Kid chantait.
Les abeilles se posaient sur le cou de van Horst, rampaient sur son menton, bourdonnaient autour de ses cheveux.
A quelques pas, Holly et sa femme, accroupis à terre, excitaient les abeilles en jetant contre l'essaim de petits cailloux.
Et le gros Kid chantait toujours sans que sa voix tremblât ni faiblît, et toujours il célébrait le Dieu juste qui règne dans les cieux...
Le reste se passa en quelques secondes. Nous agîmes tous avec une folle rapidité... Kid s'était rapproché du supplicié en me poussant devant lui, et, soudain, des lèvres de van Horst que les abeilles couvraient déjà, de ces lèvres boursouflées affreusement par le venin, quelques mots s'échappèrent... non point des cris: des mots, quelques mots passionnés:
«Je vous adore! Annie, mon amour!»
D'abord, elle ne broncha pas, puis, brusquement, elle s'approcha de moi, me prit par le cou, m'attira vers elle et me baisa la bouche.
«Voilà! cria-t-elle, voilà celui qui sera mon amant!»
Aussitôt, comme s'il fût entré en agonie, le visage de van Horst se décomposa, perdit toute ressemblance humaine, devint noir...
«Non!» m'écriai-je.
Kid chantait toujours, mais il me tenait d'une prise moins ferme...
«Non! jamais! ça c'est trop ignoble!»
Et, soudain, Kid me lâcha, une abeille l'avait piqué à la main. Je me dégageai, me jetai vers van Horst. Sur le menton, sur les lèvres, sur le bas des joues, les abeilles foisonnaient. Les yeux seuls, grands ouverts étaient libres. Le regard de van Horst croisa le mien...
Epouvantable face!... Douleur prodigieuse!
Je tirai le revolver que j'avais glissé dans ma ceinture et, le posant en oblique sur la bouche gonflée de van Horst, je lui fis sauter la tête...
Et John Kid cessa de chanter.
LI.
On ne voyait rien dans cette ombre noire et verte. Jimmy m'éclairait de son mieux avec une lanterne prise à la buvette, moi, je travaillais maladroitement, la terre étant dure, pleine de racines et de cailloux.
Enfin, ce fut fait. La fosse paraissait assez grande. Il dormirait tranquille. Les bêtes sauvages ne le déterreraient pas; les hommes de la Fourche le laisseraient en paix.
Jimmy, un peu las, s'était assis par terre et la lanterne, posée entre ses jambes, éclairait le visage fracassé du grand cadavre...
Voilà... L'histoire de van Horst, mon maître, était finie...
Lorsque j'eus abattu Vincent van Horst, je pris la fuite et j'errai quelque temps sous les arbres. On m'avait cherché, d'abord, mais aucun de ces hommes ne connaissait la forêt aussi bien que moi, et, peu à peu, ils étaient tous rentrés à la Fourche. La nuit venue, je m'en fus chercher van Horst, et, l'ayant trouvé, je vis, tout auprès de l'horrible dépouille, passer une ombre agile. Jimmy? Que faisait-il là? Je l'appelai. Il me répondit d'une voix brouillée que j'entendis mal.
Je l'envoyai au bar pour qu'il m'en rapportât une pioche, une pelle, une lanterne et cette même éponge qui m'avait déjà servi pour le sang du vieux Smith. Je voulais enterrer van Horst proprement.
Rapide et secret, Jimmy fit la commission... S'occupait-on jamais des gestes de Jimmy!
Et puis, nous nous mîmes au travail...