Le Banian, roman maritime (2/2)
Part 9
La suite de nos observations sembla, au surplus, donner raison aux savantes et lumineuses conjectures du patron. Des lueurs d'une vivacité extraordinaire, sans altérer la pureté de l'horizon, sous le vent, continuèrent à se succéder avec rapidité, et le bruit des sourdes détonations ne cessa, pendant plusieurs heures, de suivre à des intervalles égaux l'explosion de ces éclairs qui nous éblouissaient de leur éclat répété.
Plus tard, nous apprîmes qu'à l'heure où nous avions remarqué cette circonstance intéressante de notre navigation, un combat terrible s'était livré cette nuit même, entre _la Mandragore_ et la corvette danoise, et que celle-ci, après avoir succombé dans un abordage furieux, avait été incendiée par les corsaires et jetée toute fumante encore sur la côte de Saint-Thomas, pour que le gouverneur reconnût, à ce signe épouvantable, la vengeance que les forbans avaient su tirer des vainqueurs de _l'Invisible_ et de la capture de _l'Oiseau-de-Nuit_, par la corvette _le Hamlet_.
Nous mouillâmes, le septième ou le huitième jour de notre départ de Saint-Thomas, sur la rade de Saint-Pierre, en face du quartier appelé _le Figuier_.
Malgré toute la célérité qu'avait pu mettre notre patron caboteur à nous faire faire le trajet de Saint-Thomas à la Martinique, une petite goëlette partie de Saint-Thomas même deux jours après nous, se trouva être rendue à notre destination quelques jours avant que nous ne pussions mouiller sur la rade de Saint-Pierre.
A mon retour dans mon logis, le facteur de la poste me remit deux lettres apportées le matin par la petite goëlette qui nous avait devancés. Une de ces missives était scellée du cachet de la comtesse de l'Annonciade. J'ouvris d'abord la lettre de cette dame. L'épître était ainsi conçue:
«Oh! monsieur, combien il m'en a coûté de vous faire l'aveu que vous allez lire et qui est devenu trop nécessaire au repos de ma conscience, pour que j'hésite un seul instant à surmonter tous les faux scrupules qu'il me faut vaincre, pour ne paraître à vos yeux que la plus coupable des femmes. Oui, monsieur, j'ai besoin que vous me pardonniez l'égarement malheureux que j'ai mis à poursuivre jusqu'à la mort, quelques infortunés que je croyais plus criminels peut-être qu'ils n'avaient pu l'être. Vous avez été témoin de l'acharnement irréfléchi et bien condamnable avec lequel je n'ai cessé de solliciter, pendant plusieurs mois, l'exécution des pirates, dont la rigueur de la loi toute seule n'aurait que trop tôt, sans mon aide fatale, réclamé le sang et la tête; je n'ai eu de repos que lorsque ce que j'appelais ma vengeance a été assuré par un funeste arrêt. Hier encore, malgré les nobles efforts que vous aviez faits si inutilement pour apaiser l'exaltation de mon ressentiment, je pensai, en apprenant la condamnation des coupables, pouvoir porter au pied de l'échafaud où ils devaient tous monter, un courage exempt de pitié et le dirai-je, une âme presque satisfaite du succès de mes cruelles démarches. Mais que nos plus fermes résolutions s'évanouissent vite chez nous autres pauvres femmes, quand nous voyons devant nos yeux le spectacle des maux qu'a causés notre imprudence et l'abîme que nous avons entr'ouvert sous les pas de ceux que nous nous croyions intéressées à punir! Comment, après m'être enorgueillie devant vous, de ce que vous nommiez si justement ma cruauté, oser vous dire maintenant ce que j'ai éprouvé en voyant ces seize infortunés monter au supplice, non pas avec l'audace de monstres endurcis dans le crime, mais avec la touchante résignation de chrétiens repentans et soumis à la volonté divine!... Huit d'entre eux se sont confessés au pied de l'échafaud: ce spectacle, qui arrachait des larmes à la foule, a produit sur moi une impression dont je ne saurais vous donner une idée, et quand les têtes de ces malheureux qui priaient avec tant de ferveur une minute auparavant, ont roulé, toutes sanglantes, à mes pieds, je me suis évanouie!!!!
»En revenant à moi, monsieur, j'ai pris la plume pour vous dire que j'ai été bien coupable en demandant autant de sang chrétien au tribunal de la justice humaine... Oh! j'ai bien besoin que vous, qui m'avez vue, avec horreur peut-être, si cruelle et si peu digne de mon sexe, j'ai bien besoin que vous me pardonniez en apprenant les larmes que je verse aujourd'hui sur une faute que je voudrais pouvoir racheter au prix de tout ce qui me reste de plus précieux au monde... C'est à ceux qui n'ont rien à se reprocher qu'il est facile de se montrer généreux envers les pécheurs qui n'ont que des remords à offrir au ciel en expiation de leurs coupables erreurs. Vous avez arraché à la mort le plus criminel de tous les condamnés; je donnerais aujourd'hui ma vie pour avoir fait ce que je vous reprochais, il y a deux jours encore, d'avoir osé faire en faveur de ce misérable capitaine. Pardon, pardon... j'implore à genoux votre clémence et celle de Dieu! Ils sont morts chrétiens et repentans, eux, et c'est à eux de prier aujourd'hui pour moi... Je n'ai pas la force d'achever; mes pleurs inondent mes yeux, obscurcissent ma vue et mouillent le papier sur lequel je vous trace ces lignes pour vous demander que vous ne détestiez pas trop la malheureuse
A**** VESLACA,
COMTESSE DE L'ANNONCIADE.»
Saint-Thomas, île de sang et de deuil,
ce 10 janvier 18
Qui jamais, m'écriai-je après avoir lu et relu cette lettre étrange, se serait attendu à un revirement si soudain de sentimens! Est-ce bien là cette comtesse que j'ai vue si acharnée à poursuivre sa proie, qui vient aujourd'hui verser des larmes de pitié sur le sort des victimes qu'elle se faisait orgueil d'immoler à sa haine! Quoi, parce qu'il a plu à quelques-uns de ces forbans de se confesser au pied de l'échafaud, voilà ma petite tigresse qui se reproche comme un crime, la plus douce satisfaction qu'elle pût, disait-elle, éprouver au monde! Oh! qui pourra dire tout ce que le coeur des femmes renferme de mystère, de contradictions et d'inexplicable!... Et combien je me félicite de n'avoir jamais confié le bonheur ou le repos de ma vie, à la mobilité de coeur et à la légèreté d'esprit de ces êtres qui nous promettent une félicité qu'ils ne sauraient nous donner. Passons maintenant à cette autre épître dont l'écriture de l'adresse m'est inconnue. Elle m'arrive aussi de Saint-Thomas... Voyons ce qu'elle peut contenir... J'ouvris et je lus:
«Monsieur,
»J'ai appris votre nom, et j'ai su que vous habitiez Saint-Pierre. Je me permets aujourd'hui de vous écrire pour vous annoncer une chose qui vous fera peut-être plaisir, si vous êtes aussi bon que j'aime à le penser. Mon père n'a pas perdu sa place, comme je le craignais, après la fuite du prisonnier; mais il a été fortement grondé pour sa négligence. Pour moi, je suis bien satisfaite de vous avoir aidé à arracher à la mort la plus honteuse, le jeune homme que les pirates avaient perdu et qui me paraissait si innocent du crime qu'on voulait lui faire payer si cher. Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez peut-être que je n'ai fait que par intérêt; mais pour mériter votre estime et pour vous prouver que je n'ai agi que par humanité, je vous prie de reprendre l'or et la bague que vous m'aviez donnés pour m'engager à prendre part à votre bonne action. Mon père n'ayant pas été renvoyé, cela me suffit; et je vous prie de ne pas m'en vouloir, si je vous renvoie des cadeaux qu'en toute autre circonstance je me ferais un plaisir d'accepter de vous, mais qui me feraient mal à voir, en me rappelant le motif qui vous a engagé à me les offrir. C'est votre estime que je veux et pas autre chose, à moins que ce ne soit un peu d'amitié et un petit souvenir pour votre
»Très humble et obéissante servante,
»ACACIE BARNABÉ.»
Un petit sac de taffetas noir accompagnait cette lettre: il renfermait la bague et les doublons que j'avais donnés à la bonne et jolie fille du geôlier de Saint-Thomas.
Allons, me dis-je, encore une femme dont ce vagabond a fait la conquête! Et quelle femme, je vous le demande, la plus intéressante de toutes celles qui se sont attachées à lui. Oh! il n'y a que pour les aventuriers que ces bonnes fortunes-là sont faites, et il n'est dans la destinée d'aucun homme comme il faut, d'intéresser à ce point des femmes de toute condition, avec des qualités aimables seulement et des moyens ordinaires de plaire et de séduire. Négresses, comtesses, dames de haut parage, filles de concierges, tout a subi la commune loi qui semblait soumettre tant de coeurs féminins au charme irrésistible du sort de ce Banian! Une fière espagnole va le chercher dans le rang le plus abject pour en faire son amant. Barbouillé de noir pour fuir l'infamie qui s'attachait à ses pas, il subjugue la fidélité conjugale de la plus belle négresse de la colonie. Arrêté comme pirate pour être jeté comme le plus vil criminel au bout de la corde du gibet, il lui suffit de se montrer à la plus séduisante des filles de concierge pour la charmer et l'engager à braver la colère de son père, afin de le soustraire au supplice le plus ignominieux et à la mort la plus inévitable.
Quel Adonis, doué de toutes les qualités du coeur et de l'esprit, pourrait se flatter, dans les situations les plus brillantes de la vie, d'avoir fait autant de conquêtes ou d'avoir inspiré un amour aussi vrai et aussi désintéressé! Pour un homme épris de la passion des aventures galantes, ne serait-ce pas une compensation presque suffisante à tous les maux et à toutes les angoisses qu'a éprouvées ce drôle! Non, mais c'est qu'il y a dans la lettre de cette petite Acacie, quelque chose de si touchant et de si naïvement tendre, qu'en vérité on se sentirait presque tenté de porter envie à une partie de la destinée de mon digne protégé. «Je ne l'ai vu que trois fois dans sa prison, m'écrit-elle, mais son malheur m'a tellement prévenue en sa faveur, que, sans aucun espoir de récompense, j'aurais fait pour lui ce que vous croyez que je n'ai fait que par intérêt!» Quel aveu ingénu dans ces mots si simples! «Je ne l'ai vu que trois fois,» et comme elle a bien compté les fois!... Et la fille du plus endurci de tous les geôliers des colonies... Où diable donc va se fourrer la délicatesse des sentimens les plus exquis?
J'en étais à ce point de mes réflexions, quand j'entendis dans mes escaliers un pas lourd et lent qui m'annonçait l'arrivée de quelque mulâtresse ou de quelque négresse. A l'aspect de deux yeux flamboyans qui brillaient comme deux diamans dans l'obscurité du petit corridor qui conduisait à ma chambre, je devinai la visite de Supplicia.
«Bonjour, maître, me dit-elle, en laissant un sourire mélancolique entr'ouvrir ses deux belles rangées de dents. Comment est-ce que vous vous portez?...
--Bien et toi, ma bonne amie? lui répondis-je avec distraction.
--Et _lui_? me demanda-t-elle, sans oser ajouter un autre mot à cette question naïve.
--_Lui!_ eh bien! il se porte toujours bien aussi, j'ai du moins tout lieu de le croire.
--Et où, s'il vous plaît, sans vous fâcher, croyez-vous qu'il se porte bien?
--Où, dis-tu?
--Oui, maître, j'ai dit _où?_ à vous pour savoir où il est actuellement.
--Mais, je pense qu'il est actuellement en lieu de sûreté et à son aise à la Côte-Ferme.
--Et c'est bien loin la Côte-Ferme, s'il vous plaît, maître?
--Et pourquoi me fais-tu cette question, est-ce que tu voudrais par hasard l'aller rejoindre?
--Oh! non, je n'y pense pas, parce que ça m'est défendu. Mais, si j'étais libre de mon corps ou _libre de Savane_ seulement, j'aurais alors la permission de penser à ce que je voudrais et j'y penserais... Depuis surtout que le bâtiment du capitaine _Invisible_ l'a pris et qu'on a dit qu'il s'était battu, je sens bien moi que j'ai envie de le voir...
--Et, d'où sais-tu, ou plutôt qui t'a mis dans la tête qu'il était parti avec _l'Invisible_?
--Qui? la petite fille de couleur qui fait des _piailles_ et qui devine tout ce qui est arrivé aux autres.
--Et cette petite fille de couleur t'a dit?...
--Que vous aviez embarqué M. Gustave à bord du grand brick là de _l'Invisible_, et puis qu'il était parti pour courir la piraterie sur les grandes mers et se faire peut-être arriver malheur.
--Supplicia, ma bonne amie, cette petite fille de couleur, qui vous a dit la bonne aventure et que vous avez été assez simple pour écouter, vous a trompée et en a menti. Il faut que vous me conduisiez chez elle et que vous m'avouiez ce que vous lui avez donné pour l'engager à vous tourner la tête avec toutes ces faussetés.
--Ce que j'ai donné à elle?
--Oui, ce que vous lui avez donné?
--Tout ce que moi j'avais: mon collier de grenat, mes bracelets fermés et tous mes madras-papillon.
--La petite coquine! Je vais d'abord la voir et la faire punir ensuite pour avoir ainsi abusé de ta sotte crédulité. Conduis-moi à sa case et nous verrons.»
Je me dirigeai, accompagné ou plutôt guidé par Supplicia, vers l'asile de la maudite bohémienne de Saint-Pierre.
Mais c'est en vérité aujourd'hui le jour des femmes pour le compte de ce damné de Banian! me dis-je en cheminant à côté de l'une de ses tendres victimes. Et de toutes celles dont le drôle a fait la conquête, cette pauvre négresse décidément me semble mériter le prix de la constance et du dévouement; si tant est que l'on soit jamais tenté de décerner un prix à l'amour que peut avoir inspiré un pareil garnement. La comtesse a oublié les devoirs que lui imposait son rang, pour descendre jusqu'à lui et en faire son amant. La fille du geôlier de Saint-Thomas l'a délivré de sa prison en exposant la place de son père et sans vouloir accepter la récompense due à un service aussi signalé. Mais cette pauvre Supplicia qui, après avoir été séduite, trompée, abandonnée par lui, elle et son enfant, s'avise de donner à une devineresse tout ce qu'elle a de plus précieux, pour apprendre non pas où il peut s'être réfugié et ce qu'il fait, mais seulement ce qu'il est devenu, ah! voilà qui surpasse en mérite et en abnégation amoureuse et le sacrifice de la comtesse et le tendre désintéressement de la fille du geôlier. «Bravo Supplicia! lui dis-je, en m'approchant d'elle et en lui pressant, je crois, la main avec une sorte d'attendrissement. Bravo! ma bonne amie, tu es une folle d'avoir ainsi donné tes petits bijoux pour un mensonge, mais tu es une bonne fille et cela doit tôt ou tard te porter bonheur...
--Mais, je le crois aussi, me répondit-elle, toute gaie et toute contente de ma prédiction. Et puis, ajouta-t-elle en s'inclinant pour me baiser respectueusement la main que je lui avais tendue, c'est que, voyez-vous, maître, je prie toujours le bon Dieu qui est là-haut, pour lui, pour le petit enfant à lui, et pour vous!
--Et pour toi aussi, sans doute?
--Oh! pour moi, pauvre négresse, non; le bon Dieu ne s'en occuperait pas. C'est pour vous autres blancs et peut-être un peu pour les mulâtres que le bon Dieu travaille dans le ciel. Mais, voilà, me dit-elle, à voix basse, en s'arrêtant devant une maison en bois, la case de la petite fille de couleur, celle-là qui fait des _piailles_.»
Faire des _piailles_ signifie, dans la langue des noirs, faire des évocations cabalistiques et de la fantasmagorie.
J'entrai aussitôt et en marchant à quatre pattes pour franchir plusieurs étroites issues, dans un appartement tendu de larges pièces de calicot noir, sur lesquelles étaient cousues des découpures de toile blanche, figurant grossièrement des têtes de mort et des ossemens en croix. Au milieu de ce sinistre repaire de sorcière, était une table en mauvais bois de sap, et sur cette table vermoulue, des fioles, un petit squelette d'enfant, des branches de cyprès desséchées et des paquets d'herbes flétries. Une odeur nauséabonde de fenouil et de fleurs funéraires, saturait l'air pesant qui remplissait cet antre à peine éclairé par une lampe fumeuse que l'on voyait filer dans un coin. Je demandai d'une voix forte et très peu émue, la maîtresse du logis. Tout resta sourd dans l'appartement à ce premier appel. Je jugeai bientôt à propos de faire une nouvelle sommation aux esprits infernaux du lieu, et le même silence accueillit cette injonction devenue cependant plus impérieuse encore que la première. Pour la troisième et dernière fois, je m'avisai de joindre le geste aux paroles et de frapper cinq à six coups de rigoise (car je m'étais muni d'une cravache) sur la table encombrée de la sorcière, au risque de briser les fioles mystérieuses d'où elle tirait probablement la science qu'elle faisait payer si cher à ses crédules et sottes pratiques. A ce sacrilége bruit, je vis enfin sortir de dessous les sinistres draperies d'un des angles du sanctuaire, une manière de femme recouverte de guenilles noires. La pâleur cadavérique de cette misérable me parut d'autant plus repoussante, que je ne pus la remarquer qu'à la lueur blafarde de la lampe qui jetait, sur toute cette scène, une apparence pour ainsi dire sépulcrale. «Qui êtes-vous? m'écriai-je, en voyant ce spectre s'avancer lentement vers moi...
--Rien sur la terre, me répondit d'une voix caverneuse le spectre.
--Eh bien! si vous n'êtes rien ici, allez me chercher la maîtresse de cette case à canailles.
--La maîtresse, c'est moi; mais le maître de tout, vous n'avez pas besoin de le chercher ici, car il est là-haut!»
La sorcière, en prononçant ces mots d'un air solennel, me montrait le ciel, ou plutôt le plafond de son obscur logis.
«Comme pour le moment la maîtresse de votre turne me suffit, lui répondis-je, c'est à vous que je m'adresserai pour savoir ce que sont devenus les bracelets et le collier de grenat que vous avez pris à cette négresse pour lui débiter des mensonges?
--Le mensonge, répliqua la sybille, n'est jamais entré par cette porte; et la vérité, monsieur, est une chose assez belle et assez rare pour qu'on accorde une petite récompense à ceux qui ont le don de la deviner et le courage de la dire.
--Trève de langage prophétique avec moi, lui dis-je un peu impatienté du ton d'assurance qu'elle conservait en ma présence. Il faut que tout de suite vous rendiez à cette malheureuse, et devant moi, les bijoux que vous lui avez escroqués.
--Ce dernier mot, monsieur, ne s'est jamais trouvé dans mon livre.
--Eh bien! vous l'y mettrez, si bon vous semble. Mais venons-en le plus tôt possible au fait, car je n'ai pas de temps à perdre avec vous. Il est à ma montre six heures dix minutes et si, à six heures un quart, je n'ai pas ici à ma disposition les objets que je veux vous faire restituer, je vous avertis que je vais faire aussi des miracles dans la case, et des miracles à ma manière.
--Que la volonté du ciel s'accomplisse, dit-elle, et agissez, si vous avez reçu de là-haut le don d'agir dans le présent et de pénétrer dans l'avenir.»
Les tentures du sanctuaire ne tenaient à la muraille que par quelques mauvais clous. D'un tour de main il me fut facile d'arracher ces lambeaux et de déchirer les misérables voiles qui, jusque-là, avaient caché aux yeux des profanes, les mystères de la prophétesse. Mais quelle fut ma surprise, lorsque, sous une des guenilles de la draperie que j'étais en train de si bien _déralinguer_, comme disent les marins, j'aperçus, blotties et tremblantes dans un des coins de l'appartement, deux des autorités de la Martinique! Aussi étonné moi-même de cette découverte, que ceux qui en étaient l'objet avaient pu être déconcertés de se voir ainsi traqués dans leur gîte, je m'adressai à la sybille pour lui dire:
«Puisque le libertinage ou la superstition amènent chez vous si bonne compagnie, je ne pousserai pas plus loin mes recherches. Le respect que je dois conserver encore pour certaines convenances, me prescrit une réserve dont vous ne devez pas me savoir gré, et qui cependant pourra tourner à votre profit. C'est le procureur du roi lui-même, qui se chargera sans doute de poursuivre, au nom de la justice, les investigations que j'ai si bien commencées...»
A ce mot de procureur du roi, la malheureuse qui, jusqu'au dernier moment, avait paru dédaigner mes menaces, perdit tout-à-coup le calme qu'elle avait conservé. Elle ne sut plus que balbutier quelques paroles inintelligibles d'une voix émue et suppliante... Le trouble qu'elle éprouvait était trop visible pour que je ne cherchasse pas à profiter de son embarras pour arriver au but de ma visite...
«Vous allez, lui dis-je d'un ton sévère, remettre à ma disposition les objets que vous a livrés cette pauvre négresse, et m'avouer ensuite les moyens que vous avez employés pour découvrir ce que vous appelez la vérité sur la prétendue fuite de celui qu'il vous a plu de nommer son amant.
--Mon bon maître, me répondit-elle, sans me donner le temps d'achever, voici, puisque vous m'ordonnez de vous les rendre, les bracelets, les madras et le collier de Supplicia. Mais, de grâce, pas un mot, je vous en prie, à M. le procureur du roi, de ce que vous avez vu ici. Mon existence et le sort des pauvres, dépendent de votre discrétion... Tout l'argent que je gagne, au métier que je fais, passe en aumônes et en charités dans les mains des indigens de la colonie.
--Admirable bienfaisance qui dépouille quelques malheureux nègres bien laborieux, pour engraisser l'oisiveté de quelques mendians moins pauvres que ceux dont tu trompes l'imbécile crédulité! Mais revenons au dernier article de la capitulation. Comment as-tu pu être conduite à imaginer que le Banian avait quitté l'île pour s'embarquer à bord d'un corsaire?
--Puisque vous le voulez, je vous dirai, mais ceci entre vous et moi, que certain soir... excusez-moi si je vous parle si bas, que certain soir, lorsque vous vous rendiez à l'Anse Belle-Vue avec _l'Invisible_ et une autre personne, une jeune fille de couleur, que vous n'avez sans doute pas aperçue, se trouvait à dix pas de vous sur la grève. Elle vit un blanc qu'elle crut reconnaître pour M. le Banian, s'embarquer dans un des canots du corsaire mouillé en rade: elle entendit même le _capitaine Invisible_ parler à M. le Banian qui vous avait baisé la main avant de sauter à bord du canot...
--Et cette fille de couleur qui espionnait si bien les trois personnes qu'elle avait prises pour ce qu'elles n'étaient pas, qui était-elle, elle-même?
--C'était moi!
--Et sur un soupçon qui vous a si complétement abusée, vous avez été donner, comme une vérité dont vous étiez sûre, le conte que que vous avez fait payer à Supplicia, pour une révélation de là-haut! Et vous n'avez pas craint, en mentant ainsi, de vous exposer à recevoir le prix réservé au mensonge, et le châtiment dû à votre coupable avidité?
--Si ce n'est pas la vérité que j'ai dite, vous pouvez m'en punir. Mais si je n'ai pas menti, je ne demande qu'une chose, c'est votre silence. Et puis, mon bon maître, si, comme vous le répétez, j'ai fait un mensonge, à présent que vous avez repris les bijoux de la négresse, vous ne pouvez pas dire que ce mensonge m'a été payé trop cher. Je voudrais pouvoir donner tout ce qui reste encore dans ma case, pour que ce qui vient d'avoir lieu ce soir chez moi ne me fût pas arrivé. C'est le pain des pauvres et le mien que je vous demande à genoux comme une charité, et je vous crois trop bon coeur pour que j'aie à craindre que vous cherchiez à me perdre ou à me faire arriver de la peine.»
Je sortis du trou de la sybille, sans daigner la rassurer sur son avenir, et en jetant les yeux avec dégoût sur le pan de serpillière que, par pitié, j'avais laissé retomber sur les deux notabilités coloniales que j'avais laissées, plus mortes que vives, tapies dans leur coin. Supplicia, riant comme une folle du désappointement de la devineresse, me suivit en faisant sauter avec joie dans ses mains les bracelets et le collier que je venais de lui faire restituer...