Le Banian, roman maritime (2/2)

Part 6

Chapter 64,005 wordsPublic domain

--Mais on obtient quand on en a les moyens, parce que c'est un prix fait comme des petits pâtés... Il n'y a pas de protection ni de faveur pour cela... Vous payez, on vous donne la marchandise, voilà tout.

--Pourriez-vous bien vous charger, vous, qui paraissez si bien connaître les usages du pays, d'une commission de ce genre?

--Moi, non, parce que, comme je vous l'ai dit, Barnabé s'est fâché avec moi pour un coup de pied qu'il m'a donné dans notre dernière querelle... Mais vous n'avez qu'à vous présenter vous-même, avec de l'argent d'abord, et en vous expliquant, et ensuite l'affaire s'arrangera...

»Tenez, je crois que le vieux ivrogne est justement descendu de son grand dîner, car il me semble voir de la lumière dans la salle d'en bas, à l'entrée de la pistole... Vous pouvez aller lui parler si vous avez affaire à lui, et puis ensuite, si vous avez besoin de moi, je suis là jusqu'à deux heures. Mais je serais bien aise de pouvoir partir, je ne vous le cache pas, le plus tôt possible... Eh! oui, je ne me trompe pas, c'est Barnabé qui est descendu... Le voyez-vous, le tigre, qui cuve son trop de tafia, à côté de sa fille...»

Satisfait des explications que le hasard venait de m'envoyer par la bouche de ce bavard de patron, je courus vers la geôle, plus rempli d'espoir que jamais...

Au fond d'une grande salle basse et sinistre, ouverte en grand sur une cour située au coin d'une place, je vis, à la lueur d'une lampe, un homme vêtu en matelot, assis près d'une table, et à côté de cet homme une jeune fille: j'entrai.

Je demandai d'abord monsieur le concierge...

«C'est moi! me répondit d'une voix de taureau, le concierge lui-même, sans lever à peine les yeux sur moi.

--Qu'y a-t-il pour votre service? me demanda d'un ton assez doux la jeune personne.

--Je voudrais dire un mot en particulier au chef de la maison.

--Quand je vous ai dit que c'était moi, hurla encore le geôlier, c'est que c'est moi, et si vous avez un mot à dire, dites-en deux si vous voulez: je suis ici en particulier... Mais, sans être trop curieux, qui êtes-vous, s'il vous plaît, monsieur? car on est bien aise de savoir à qui on parle, quand on parle à quelqu'un.

--Je suis étranger, monsieur...

--Mais vous m'avez l'air cependant d'être Français et de parler la langue comme un Parisien?

--Oui, je suis Français, mais j'ai voulu vous dire que j'étais étranger à Saint-Thomas.

--Alors dites ce que vous voulez dire, si vous voulez que je vous comprenne... On peut être étranger ici, et c'est tant mieux même, car il ne manque pas de mauvais garnemens dans la population de ce pays; mais quand on est Français et qu'une sentinelle vous crie: Qui vive? on répond sans rechigner: _Français, quoi!_ parce qu'il n'y a pas de mal à cela, et le péché mortel n'est pas dans la chose en question. N'est-ce pas, petite, que penses-tu de la chose et _du péché mortel_, qui n'est pas dans la _chose en question_?

--Mon père, je pense comme vous; mais monsieur a témoigné le désir de vous parler.

--Qu'il parle, le monsieur, qu'il parle! je ne l'empêche pas de parler en conséquence; mais quand on vient me conter qu'on est étranger parce qu'on est Français, moi je prends pour mon compte l'insulte faite à ma nation: c'est que je suis Français aussi, moi, et surtout, quand je viens de dîner, le pays se présente à ma tête avec tout ce que moi et les autres avons fait pour notre patrie... Entendez-vous, Français toujours, moi, et jamais étranger, ou que le diable m'enlève plutôt!

--Je le savais, M. Barnabé, avant de venir à vous... Je sais même que vous avez servi avec honneur dans l'armée...

--Eh bien! à présent, le voilà plus savant que moi sur moi-même, cet autre que je n'ai jamais tant vu! il sait que j'ai servi, avec honneur, dans l'armée... Mais est-il donc savant ce particulier qui s'est dit étranger parce qu'il est Français.»

Je jugeai prudent, en voyant la causticité bachique à laquelle se livrait M. Barnabé, de le laisser dégorger un peu le flux d'épigrammes dont il semblait avoir besoin de se soulager à mes dépens. Sa fille, devinant probablement mon embarras et applaudissant à ma réserve, prit, pour faire changer la conversation, un moyen qui avait dû souvent lui réussir: elle apporta une bouteille de Porto et deux verres sur la table, me présenta une des trois ou quatre mauvaises chaises qui boitaient dans l'appartement, et m'engagea à m'asseoir vis-à-vis de son père... Je me plaçai en face de M. Barnabé, et au risque de recevoir, en l'écoutant, les chaudes bouffées de son haleine fort irrégulièrement entrecoupée par des hoquets assez fréquens, je me résignai à conserver ma position... Il avala d'abord un verre de Porto, et exigea ensuite que j'en busse un aussi, non pas à sa santé, mais à la santé de sa fille; par respect, me fit-il observer, pour le sexe. Mademoiselle Barnabé qui, pour le dire en passant, me paraissait d'autant plus jolie que son père me semblait plus hideux dans l'abjection de son état d'enivrement, répondit à mon toast par un sourire gracieux, mais sans coquetterie... La brutalité de son père semblait lui faire mal en présence d'un homme bien élevé... Quant au père Barnabé, après avoir brisé son verre en le posant sur la table, et en avoir demandé un autre, il se mit à me beugler dans le médium de sa voix de basse-taille et à propos de je ne sais quoi:

«Moi, voyez-vous, tel que vous me voyez, j'étais sergent dans la vieille-garde, avec l'autre, vous savez bien. Une fois le petit caporal bloqué à la geôle à Sainte-Hélène, je me dis: Barnabé, plus d'empereur, plus de garde impériale: c'est fini pour toi, mon ami, et pour le grand-homme; cherche ta vie ailleurs, l'air de France commence à être malsain pour les moustaches grises de ton tempérament...

--Ah! vous étiez sergent dans la vieille-garde?

--Sans doute; et qu'y a-t-il donc de si étonnant là-dedans, pour m'interrompre en parlant? laissez-moi donc prendre le pas en conséquence, si vous voulez que j'arrive à la première étape de mon histoire... Je me dis donc alors: va chercher ta vie ailleurs, Barnabé, mon ami; et, ma foi, je ne sais pas trop comment je m'en vins de l'autre côté de l'eau. C'était peut-être pour faire comme le petit tondu, qui commençait un peu tard aussi, de son côté, à apprendre la navigation... Bref, me v'là arrivé à Saint-Thomas, par mer, où je procède d'abord par traîner la savate et à manger à crédit, chez l'un et chez l'autre, faute de moyens de pouvoir payer comptant les alimens et de manger chez moi en particulier... Ça ne pouvait pas durer long-temps pour un vieux soldat, ce métier de toujours dîner en ville... On me fit loger en prison pour m'accorder le coucher et pour ce que je devais à l'ordinaire, oui, en prison, dans cette grande baraque dont je suis, avec le temps et par mes services, devenu le colonel ou le général... Ma bonne conduite dans la prison m'avait fait respecter de mes semblables... Les chefs et les geôliers en firent leur rapport au gouverneur qui était un bon vivant, un ancien de l'armée de son pays de loups, et quand je voulus sortir, on me dit: «Doucement, Barnabé, tu ne t'en iras pas! tes souliers sont mauvais... le concierge va mourir, et c'est toi qui es porté sur la liste d'avancement pour le remplacer dans son grade.

»Le concierge changea effectivement son fusil d'épaule, comme il l'avait laissé espérer à ses amis et à ses chefs... C'est moi qui ai été gradé à sa place, de même qu'ainsi on me l'avait promis sur la mauvaise mine du geôlier titulaire en chef.

--Je ne vois rien là que de fort honorable pour vous, M. Barnabé; c'est une preuve de confiance qu'on a voulu vous donner en récompense de votre belle conduite; mais j'aurais un mot à vous dire...

--Et moi j'en ai encore bien plus d'un aussi à vous dire... Vous ne voulez donc pas me laisser parler?...

--Pardon, continuez, je vous en prie; votre récit même m'intéresse beaucoup...

--Tiens! il vous intéresse et vous me coupez la parole à tout bout de champ!... Tenez, voyez-vous cette petite fille qui nous écoute, voilà plus de mille fois qu'elle m'entend récidiver mon histoire, et elle reste là toujours immobile, toujours la tête droite et les yeux fixés à quinze pas devant elle... N'est-ce pas, Acacie, ma bonne petite troupière?... C'est que ça connaît le service et la discipline militaire. Voyons, embrasse-moi: et dis-moi ton mot d'ordre dans le tuyau de l'auditoire...»

Acacie embrassa monsieur son père avec une docilité charmante...

Le tendre et paterne geôlier continua...

«Pour lors, je vous disais donc que je pris, pas plus fier que ça, le grade de geôlier de Saint-Thomas, chez le Danois... Pardieu! que je pensai: tu as quitté la France, Barnabé, parce que tu ne pouvais plus casser les reins au Prussien, à l'Allemand et au Danemarck. Eh bien! tu auras à présent au moins la satisfaction d'en bourrer quelques-uns de ces godichons-là dans ta niche à rats; car à Saint-Thomas on trouve des rognures de toutes les nations à mettre au colombier... C'est toujours la guerre aux malins que je fais ici pour le compte de la France, et les coups de clef ont remplacé l'action militaire de la baïonnette...

--C'est au mieux, mon brave M. Barnabé: c'est même une fort jolie retraite que vous vous êtes donnée là; mais j'ai une affaire aussi et une affaire très pressante à vous conter: il s'agit de la vie d'un homme.

--Et qu'est-ce que c'est que ça que la vie d'un homme, quand c'est ma vie à moi dont je vous parle!... Silence dans les rangs!... On ne parle pas sous les armes quand le colonel commande... Acacie, versez-nous encore un petit verre de Porto dans nos grandes moques... Bien, c'est cela, la belle cantinière du premier régiment de la vieille garde de la prison... Tenez, cette petite fille que vous voyez là est à moi, à moi tout seul et en propriété encore, attendu que c'est moi qui me suis donné la peine de la faire, à moins que cependant sa pauvre défunte mère...

--Elle est charmante, mademoiselle Acacie.

--Elle est charmante! parbleu, c'est une belle chose que vous croyez peut-être lui avoir dite là? Si vous prenez celle-là pour un compliment, vous! il y a dix-sept ans que c'est connu... Mais puisque vous êtes si malin, je parie tout ce qu'on voudra, que vous ne devineriez jamais pourquoi elle s'appelle Acacie, cette petite brune-là de ma façon?

--Non; mais on peut dire du moins, quelque joli que soit son nom, qu'il est encore moins joli que celle qui le porte.

--Tur lu tu tu! en avant donc encore les complimens comme s'il en fusillait! Voilà bien les conscrits de mon temps, des douceurs et toujours des douceurs et puis rien du tout! Je l'ai baptisée moi-même, puisqu'il faut vous le dire, je l'ai baptisée du nom d'Acacie, parce que _l'acacia_ est mon arbre à moi... Y êtes-vous à présent, devineur de pommes cuites quand elles ne sont pas crues?»

Ce mot du geôlier me remettant en mémoire que j'avais eu, en France, l'honneur d'être reçu maçon, je me mis à faire à mon cerbère tous les signes de reconnaissance que je pus me rappeler. Acacie ne devinant pas le motif de mes grimaces et de celles que son père cherchait à m'envoyer de son côté pour répondre à mes avances maçonniques, se prit à rire comme une folle... Mais le geôlier, voyant probablement une profanation dans l'hilarité de sa fille, termina cette scène télégraphique en criant d'une voix grave: «Silence, petite: ceci ne vous regarde pas: c'est du trop profond pour vous... Oh! vous êtes de là, mon frère! reprit-il en s'adressant à moi; vous en mangez, je le vois bien, et vos frères doivent vous reconnaître pour tel; mais, voyez-vous, on est frère ici jusqu'aux cordons de la bourse et au trou de la serrure... Cependant expliquez-moi toujours votre affaire, si vous en avez une, en attendant que nous ayons fini cette bouteille...

--Ce ne sera pas long, monsieur Barnabé, puisque vous voulez bien m'entendre... Vous avez ici un prisonnier...

--J'en ai cent, et tous à moi encore: c'est mon régiment...

--Celui dont je veux vous parler était officier sur le corsaire _l'Oiseau-de-Nuit_.

--Ah! pour celui-là je ne l'aurai plus demain... Et il m'a déjà été recommandé. Il y en a dix-sept de cette compagnie à qui j'ai fait faire la barbe et la toilette pour demain, afin qu'ils puissent se présenter décemment à l'exercice...

--Eh bien! c'est ce jeune prisonnier, un de ceux qui doivent être exécutés demain, que je veux sauver avec votre protection.

--Impossible! mon bel enfant! impossible! c'est justement celui-là qu'une comtesse ou une marquise de _Mistenflûte_ m'a recommandé expressément... de ne pas laisser déserter, quand ce serait pour toutes les mines d'or de là-bas.

--Et que vous a donné la comtesse pour cet affreux service?

--Elle m'a promis, pour cet _affreux service_, cinq doublons de gratification et son estime, c'est-à-dire, cinq doublons net. Et pour être plus sûr de toucher le prêt, j'ai mis mon officier de pirates à la double chaîne et dans le numéro dont voici la clef. Un vrai bijou de logement pour les arrêts forcés d'un sous-lieutenant de Saint-Cyr qui a été voir les filles en oubliant de payer le dégât.

--Et moi, je vous donne dix doublons comptant pour ravoir le prisonnier, et, de plus, cette bague pour votre jolie Acacie...

--Donnez toujours, mon brave, donnez; mais brosse pour mon prisonnier! Il est bien trop gentil, le garnement, pour qu'on le laisse partir comme cela, ce bel oiseau. Il a piraté sur mer et on le piratera sur terre: ceci est _Arhusmétique_, comme un et un font deux.»

Acacie venait de jeter un coup-d'oeil sur la bague que je montrais, elle avait souri ensuite; je lui fis un signe, et elle me répondit en m'engageant par un geste de la main à attendre encore et à prendre patience...

Barnabé continua:

«Ah! vous avez cru peut-être que parce que je suis bon enfant, vous pourriez entrer en conversation avec moi sur l'article de ma consigne, et me faire faire plus de quinze pas en dehors de ma guérite... bonsoir, l'ami... bonsoir: il pleut trop, vous repasserez demain... On est geôlier parce qu'on trouve sa vie à gagner dans ce métier-là... On fait des signes à un frère, parce que les frères sont toujours des frères, quand ça ne dépasse pas les grimaces portées sur le diplôme et l'exercice de peloton du vénérable de la respectable _et cætera_, suffit... Mais quand le réglement du poste est affiché à la porte du corps-de-garde, Jean-fesse qui donne le mot d'ordre à l'ennemi... C'est ma maxime à moi, c'est ma maxime... Entendez-vous, conscrit, entendez-vous?...»

En ce moment-là même, Acacie m'indiqua par un geste dont je saisis tout de suite l'intention, de m'en aller; je pris mon chapeau pour faire semblant de sortir: un autre geste de la jeune fille me fit entendre, après ce premier mouvement, qu'il fallait rester, et à la lueur incertaine de la lampe qui se consumait auprès de la bouteille du geôlier, j'allai me nicher dans un coin du lugubre appartement qui servait de salon de réception à l'illustre Barnabé...

Celui-ci me croyant déjà loin, causa encore quelques instans avec sa fille sur ce qu'il appelait ma retraite précipitée avec perte... puis accablé sous le poids du vin et du sommeil, il finit par laisser tomber sa tête appesantie sur la table, et par s'endormir comme un bienheureux, entre sa bouteille vide, ses deux verres renversés et sa lampe huileuse. Mais avant de s'abandonner tout-à-fait à l'assoupissement contre lequel il luttait en déraisonnant depuis une demi-heure, il avait eu le soin de s'emparer d'une des mains de son Acacie, qu'il tenait serrée contre ses genoux avinés et nonchalamment étendus sous la petite table.

L'argus repu ronfla bientôt de manière à ébranler les murs de sa geôle... Acacie, profitant de ce moment favorable si impatiemment attendu par moi et peut-être par elle, se met, sans faire le moindre mouvement, sans déranger sa main de la main de son père, à appeler à demi-voix: Bartholoméo, Bartholoméo!

Un grand et jeune mulâtre sortant de je ne sais quel recoin, tout déhaillé, tout nonchalant, aux trois quarts endormi encore, se présente en bâillant devant la jeune fille...

«Que voulez-vous, maîtresse? lui dit-il.

--Bartholoméo, lui demanda Acacie, voulez-vous gagner cinq doublons?

--Cinq doublons? Je veux bien, maîtresse, où sont-ils?»

Je montrai alors les cinq doublons au mulâtre hébêté dont les yeux se rouvrirent tout-à-fait à l'aspect de cet or.

«Et que faut-il faire pour cela? ajouta-t-il, et sans perdre mes cinq doublons de vue...

--Il faut me suivre tout-à-l'heure au numéro trois, et prendre la place de l'officier pirate pour la nuit... pour la nuit seulement...

--De l'officier qui va être pendu demain, maîtresse?... Mais si on me trouve à sa place, pourra-t-on me pendre aussi?

--On vous donnera vingt-neuf coups de fouet, et vous aurez vos cinq doublons...

--Et je ne serai pas pendu, n'est-ce pas, à la place de l'officier?

--Que vous êtes imbécile, Bartholoméo! Vous n'aurez qu'à ne rien dire et qu'à faire semblant de dormir quand mon père fera sa ronde, à minuit, comme il ne manque jamais de le faire. Il vous prendra pour le prisonnier... Vous entendez bien, n'est-ce pas?

--Oui, maîtresse, j'entends bien.

--Et demain quand l'erreur sera reconnue, vous aurez vos cinq doublons... Pourvu que vous ne disiez rien contre moi sous le fouet, vous entendez... Voilà les cinq doublons que vous aurez...

--Et un quatre piquets[2], moi je le veux bien, maîtresse.»

[2] _Quatre-piquets_, mot dont on se sert pour désigner la correction de vingt-neuf coups de fouet que l'on fait donner aux esclaves.

L'affaire, mon affaire, celle du pauvre Banian, venait d'être faite entre l'intelligente fille et le stupide Bartholoméo... Je croyais n'avoir plus que mes doublons à donner, et à attendre le succès de la tournée des deux libérateurs, au numéro trois... Acacie me fit signe d'approcher d'elle... J'exécutai l'ordre qu'elle venait de me donner d'un mouvement de tête et d'un coup-d'oeil. Elle prit ma main, retira doucement la sienne de celle de son père pour glisser mes doigts tremblans sous ceux de l'impitoyable geôlier, et elle me dit alors: «N'ayez donc pas peur ainsi! Il ne se réveillera qu'à minuit, et dans un moment je vais venir reprendre ma place...»

Acacie, en achevant de prononcer ces derniers mots, promène délicatement la main qu'elle venait de dégager, sur le lourd trousseau de clefs de Barnabé, et elle en détache, avec l'adresse d'une fée, la double clef du numéro trois... Elle fait un geste impérieux à Bartholoméo: l'esclave la suit en baissant la tête. Tous deux disparaissent dans un sombre couloir du fond qu'éclaire à peine la faible lueur de la lampe de la geôle, et ils me laissent seul, debout près du geôlier endormi, seul, tenant du mieux possible ma main crispée sous la main brutale du tyran de la prison.

Les minutes que je passai dans cette position cruelle, me parurent des heures entières... A chaque mouvement que faisait le dormeur, à chaque ronflement qui s'échappait de sa pesante poitrine, ma main tremblait de manière à le réveiller tout-à-fait, et alors je sentais ses doigts noueux s'allonger pour saisir plus fortement les miens ou pour étreindre plus tendrement la main qu'il croyait être celle de son Acacie... J'aurais donné tout au monde pour être délivré du supplice que mon bourreau endormi me faisait subir sans le savoir... Au bout d'un quart d'heure de torture enfin, je crus entendre du bruit dans le couloir du fond: mes cheveux se dressèrent sur ma tête... Le geôlier s'apercevant, même dans l'instinct animal de son sommeil, du mouvement que je n'avais pas été maître de réprimer, murmura quelques mots, releva sa tête alourdie, et après un moment d'incertitude et d'hébêtement, laissa retomber son front sur la table... Je respirai...

Le bruit que j'avais entendu avait cessé tout-à-coup. Il se renouvela bientôt. Le frottement de quelques pas longs, timides, incertains, vint frapper mes oreilles de plus près... Je tournai la tête du côté du couloir, et un autre homme que Bartholoméo suivait la jeune libératrice... Cet homme, c'était le Banian, qui, en m'apercevant dans la posture que je continuais à garder par prudence, tomba à mes genoux sans proférer un mot, sans laisser échapper un soupir...

Acacie, la bonne Acacie, s'approche de moi en souriant pour reprendre la place qu'elle m'avait confiée pendant son absence... Je passai à l'un des doigts de la main qu'elle avait libre, l'anneau promis, le prix attaché à sa belle action, et dans la poche de son tablier je laissai tomber quelques doublons... Je baisai même, je crois, avec bonheur, la main et la bague... Et saisissant ensuite mon Banian comme la proie sur laquelle j'avais si long-temps compté, je sortis avec mon trésor de la terrible geôle de Saint-Thomas, pour perdre bientôt de vue Acacie qui continuait à sourire en nous regardant fuir et en tenant toujours sa jolie main dans la redoutable main de son père...

XXI

Et cette tête, c'est moi qui l'ai sauvée!

(Page 161.)

Nouvelle rencontre:--autre embarras;--seconde évasion par mer;--adieux à Saint-Thomas.

«Eh bien! demandai-je à mon homme une fois dans la rue et loin de la prison; que pensez-vous de celle-là?

--Je pense, me répondit-il avec des larmes dans la voix, que vous êtes un Dieu et que vous venez de faire un miracle pour moi...

--Un miracle, eh non! il n'est pas fait encore, et tant que je ne vous aurai pas embarqué je ne serai pas tranquille!

--Embarqué, s'écria à ce mot le fugitif, et pour où?

--Pour la Côte-Ferme!

--Et peut-être encore sur quelque autre corsaire! Oh! non, de grâce, mon généreux libérateur. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance; mais si, pour vous en donner une preuve, il fallait retourner à bord de quelque forban, tenez, j'aimerais mieux vous désobéir, quelque chose qu'il m'en coûtât, et mourir!

--N'ayez aucune crainte, venez toujours et ne nous arrêtons pas ainsi au milieu de la rue où l'on pourrait nous remarquer et écouter notre conversation... C'est à bord d'un paisible bateau caboteur, et non plus sur un pirate, que je vais vous conduire. Je vous en donne ma parole d'honneur. Les conditions de votre passage pour la Guayra ont été faites entre le capitaine qui vous attend et moi... Une fois rendu là et tout-à-fait dépaysé, il vous sera facile, avec le peu d'argent que je viens vous prier d'accepter, de vivre en toute sécurité, et peut-être même dans une certaine aisance, pour peu que vous sachiez profiter des leçons du passé et prendre la peine de travailler...

--Oh! pour travailler, ce n'est pas cela qui m'embarrasse... Mais écoutez, puisqu'il faut vous l'avouer, et que vous avez encore la bonté de m'entendre, je crains, presque autant que la mort à laquelle je viens d'échapper, un nouveau voyage sur mer. C'est que j'ai été si malheureux aussi dans les deux seules campagnes que j'ai faites!

--Oh! ma foi, que vous ayez ou que vous n'ayez pas de vocation pour un troisième voyage, il faut bien cependant vous décider à mettre encore une fois le pied à la mer, et cela le plus tôt possible; car il n'y a plus moyen de rester ici pour vous, et il y a même danger à cheminer lentement comme nous le faisons vers le rivage où la barque nous attend. Vous ne savez donc pas que la comtesse est ici et qu'elle a poussé la vengeance jusqu'à payer le geôlier et des surveillans pour que vous ne puissiez pas lui échapper?

--Pardonnez-moi, je l'ai su; mais la comtesse ne m'a pas reconnu à bord parmi les forbans, et ici elle n'a pu réussir à me voir en face, malgré l'envie qu'elle avait de venir jouir de mes maux en me contemplant dans les fers... Grand Dieu! si elle avait su qui j'étais!...

--Silence! silence!... m'écriai-je en ce moment. Abaissez comme moi votre chapeau sur vos yeux, et cessons de parler français... Oui... oui... C'est justement elle et son père que je crois voir venir à nous...

--Et qui, elle? me demanda tout bas mon compagnon déjà tremblant comme la feuille...

--Eh! la comtesse elle-même... Chut! prenons vite l'autre côté de la rue où il y a le plus d'obscurité.»